" Nous sommes liés par une expérience intéressante "

Notes d'une prison loukachévienne

J’écris ces lignes un lundi à 23 heures. Avec de la chance, elles parviendront à temps à la rédaction. Les lumières sont éteintes, mais la prison ne dort pas. Elle est aussi bruyante qu’une jungle la nuit. Des cellules, s’élèvent une clameur et des rires, et parfois même des fous rires. L’environnement sonore de la prison rappelle les camps de pionniers. Le jour, on y joue aux échecs avec des pions de pain, à la ” mafia “, à la bataille navale ou aux mots croisés. Après le repas du soir, vient l’heure des jeux de mots. Les prisonniers se remémorent sans fin leur confrontation avec les forces de police spéciales (AMON) et avec les convoyeurs d’interpellés, se racontent des blagues sur le dictateur, sur sa ” camarilla “, sur les commentaires de la radio et sur les sergents qui ratissaient toute la capitale vers la prison Akrestine. ” Faites un peu moins de bruit, merde ! ” – disent-ils pour se faire rappeler à notre bon souvenir, mais le bourdonnement ne faiblit pas. Dans l’embrasure d’une petite fenêtre au- dessus de la porte brûle une petite lampe. C’est à sa lumière que j’écris.

Il y a une heure, un surveillant a dit aux gars de la cellule voisine qu’on amenait encore trois cents détenus à l’Akrestine. Cela nous a paru si fantastique que nous avons eu beaucoup de mal à y croire. Comme s’il était possible de faire encore ce genre de blague après une semaine d’arrestations continuelles. Samedi, nous avions entendu parler de la dernière grande vague d’interpellations. Au début, la rumeur selon laquelle 15 000 manifestants se dirigeaient vers l’Akrestine s’était répandue à travers les cellules, ce qui fut confirmé deux heures plus tard par le ministre Navoumau aux informations de la radio biélorusse. La prison accueillit ses mots en scandant ” Que vive la Biélorussie ” sous l’accompagnement du fracas de tout ce qui pouvait produire du son sur les radiateurs. A peine chauds, ils sont complètement éteints pendant la journée.

Nous sommes détenus dans le nouveau bâtiment de la prison, dont la construction n’est pas encore achevée, mais il est déjà rempli par tous ceux qui ont été arrêtés sur la place et ses alentours. Nous sommes huit dans une cellule prévue pour cinq et nous essayons de compter, partant de ces proportions, le nombre total d’internés. Nous ne savons pas combien il y a de cellules dans l’ancien corps de bâtiment. Dans le nouveau, il doit y en avoir une quarantaine. Combien sommes-nous ? Sur les listes de repas, nous sommes enregistrés par numéros, 327, 329… Six cents ? Huit cents ? La radio biélorusse d’État, un des seuls canaux d’informations accessible, ne dévoile pas le nombre des interpellés, preuve qu’il est énorme.

… Je me tenais debout les mains dans le dos, le visage tourné vers le mur dans l’entrée de l’ancien corps de bâtiment et au travers de la porte blindée m’est parvenue la voix d’Aliocha Ianouchkevitch. Il est dans la même cellule que Ioura Sidoun, Andrei Tserachkou – ils sont onze en tout. Il fait chaud dans le vieux bâtiment, cela sent le clochard et il n’y a pas de lits individuels. Pendant que j’attends mon tour pour la fouille au corps, j’entends Anatol Liabedzka dans la cellule no. 4 demander quelque chose au surveillant. Et n’est-ce pas là la voix de baryton du philosophe Akoudovitch qui s’élève des sanitaires ?

Samedi, le journal Nacha Niva (” Notre champ d’action “) nous parviendra avec les colis, nous le découperons adroitement avec un emballage de brosse à dents, nous en partagerons les pages et je m’étonnerai en lisant les conseils de survie pour le camping d’Akoudovitch. N’est-ce donc pas la voix de mon frère que je reconnais ?

Les deux bâtiments de la prison sont complètement pleins. Les cellules fermentent. Les citoyens connus s’habituent à la vie carcérale. Personne n’est en dépression. Nous apprenons par les nouveaux détenus que la protestation s’est accrue le 25 mars, jour de la Liberté (NDT, anniversaire de la République du peuple biélorusse de 1918). La prison accueille par des applaudissements assourdissants les slogans scandés de ” Honte ! ” et de ” Vive la Biélorussie “. Les gars se concertent sur la manière de communiquer à l’ensemble des collègues en activité une idée d’action de solidarité – les citoyens pourraient manger deux fois par jour, comme les prisonniers, tant que le dernier détenu ne sera pas relâché. Les gars lisent dans les colonnes de Valer Boulhakou : ” Soyez prêts à tout, mais ne vous rendez pas “.

C’est avec honneur que nous recevons les colis. Nos femmes n’ont pas choisi les maris les plus commodes. Cela fait plaisir de voir que même ceux qui viennent de province reçoivent des paquets. Tout comme cela fait plaisir de voir, le jour du procès, des défenseurs des droits de l’Homme et des avocats – impuissants à modifier le verdict, mais présents.

La prison nous unit. Nous sommes nombreux et nous observons la manière dont notre force optimiste déteint sur les convoyeurs de détenus. Les nouveaux nous regardent avec insistance. Ce sont eux qui nous parlent en premier. Certains nous saluent en faisant un V avec leurs doigts, après avoir passé la main au travers du judas de la porte – notre Victoire. ” Quoi, vous êtes tristes les gars ? ” – demande l’un d’eux. ” Là-bas, dans les cellules des filles, il y a des seringues et des magazines porno “. Et nous nous plions de rire ensemble.

Ma patrie bien aimée

Nous écoutons la radio. Nous entendons qu’en France a débuté une crise sociale et que suite à la faillite des pubs en Irlande, 1200 personnes se sont retrouvées à la rue. Nous prenons acte de la semaine de silence du garant de la stabilité du cours socio-économique. La victoire des Oranges en Ukraine devient limpide quand on écoute la manière dont la radio biélorusse a rendu compte, durant toute la journée du lundi, du chaos dans les bureaux de vote ukrainiens. Les gars sentent que le destin et nos mérites ont joué un rôle dans cette victoire. Les Ukrainiens ont pu voir à temps ce que manigançaient les amis de Symanenko et de Vitrenko pour rester au pouvoir. Neuf fois par jour, nous entendons le ministre biélorusse des Affaires étrangères condamner sévèrement l’ingérence des Etats-Unis et de l’Europe dans les affaires intérieures de la Biélorussie, et nous savons : ils demandent notre libération. Les gars ont gâché ” l’élégante victoire ” du régime. C’est pour cela que Loukachenko se tait.

Avant mars, il me semblait que la République du mensonge survivrait à son créateur. Mais dans l’isoloir, j’ai compris que tout pouvait se terminer bien plus rapidement. Je ne m’étais pas rendu compte de la force du moteur moral qui menait les contestataires, ni de l’étendue de la base sociale de la protestation. A la différence des années 1996 et 2001, ceux qui sont sortis sur la place en ce printemps savaient pourquoi ils le faisaient.

Qui est détenu avec moi ? Majoritairement des personnes qui sont emprisonnées pour la première fois. Majoritairement des jeunes ayant entre 18 et 35 ans. Un informaticien de Minsk originaire de Braslau ; un DJ de Mahileu ; un vendeur du stade Dynamo (russe ethnique, fils de militaire arrivé en Biélorussie à l’âge de 17 ans) – des contradictions vivantes de l’idiotie des stéréotypes nationalistes. Il y a encore un homme d’affaires dans son manteau en cachemire, pasteur de l’église évangélique ; des ouvriers en même temps qu’un musicien de Homel ; un journaliste de Belorusy i rynok (” Les Biélorusses et le marché “), Vadim Aleksandrovitch ; et un plombier de Minsk avec une expérience de direction au Front jeune et de traducteur de dessins animés américains en biélorusse.

Le personnel

Les cellules de l’Akrestine sont habitées d’une intense vie spirituelle. Les prosélytes prêchent sur les épreuves que Dieu a envoyées à Joseph, les dissidents qui ont vingt ans de pratique racontent leurs expériences passées. Les plus jeunes ne savent rien du printemps 1996. Les Zoubr (Bisons), nos troupes spéciales – je ne l’ai compris et mesuré qu’une fois ici -, exhibent leur savoir et leurs aptitudes. Sans chagrin et sans peur. Avec juste le sentiment du devoir accompli. ” Si ce n’est pas nous, alors qui ? ” – demande un gérant de Horadnia, qui avait rempli le coffre de sa Ford avec du jambon, du fromage, des mandarines et qui s’était élancé vers Minsk le 21 avril à 6 heures du matin. Il est parvenu à atteindre la place. C’est là qu’ils l’ont arrêté.

J’ai été arrêté le matin du 21, après la première nuit passée sur la place. Je n’étais pas seul dans ” l’autobus spécial “. Les AMON y avaient parqué des personnes qui avaient entendu parler de l’installation du campement sur la place par NTV ou par l’internet. La première de leur réaction avait été de se porter solidaires. Seule l’une d’elle avait amené sa propre toile de tente et une canne à pêche (prétexte à anecdotes à l’Akrestine). Les autres avaient apporté de la nourriture. L’une – huit petits pains briochés avec une thermos de thé, l’autre – 40 fromages frais. Lui, je l’avais reconnu comme un gars de l’entrée voisine de mon immeuble, nous nous connaissions de vue, mais nous ne nous étions jamais salués. En 1996, le tribunal condamnait à des amendes pour échauffourées avec la police. En 2006, une jeune femme pouvait être condamnée à coucher pendant sept jours sur une planche sans matelas pour une thermos de thé.

Les compagnons de cellule et les jeunes filles

Lorsque le choc des premiers jours se sera dissipé, ces jeunes filles chanteront à deux voix ” La mongolfière ” du groupe NRM (République populaire des rêves), titilleront les surveillants et carillonneront ” Que vive la Biélorussie ” avec la sonnette d’appel des gardes. Ceux des compagnons de cellule qui avaient été arrêtés plus tard racontaient que ces jeunes filles avaient scandé ” On va rester ! ” quand Kazouline, le soir du 21, avait proposé de lever le camp. Milinkevitch avait hésité et les hommes étaient restés silencieux.

Un des articles du dernier numéro de Nacha Niva s’appelait ” Le premier jour de la révolution “. Mais il n’y a pas eu de révolution, il n’y a eu que des protestations. J’avais l’impression qu’elles recelaient un caractère beaucoup plus moral que politique et s’il y avait ne serait-ce qu’un seul homme de bonne foi au gouvernement, il ne pouvait pas ne pas prêter attention au fait que deux voitures sur trois qui approchaient de la place klaxonnaient en signe de solidarité avec les manifestants. On raconte que, dès le 21 mars, la police de la route avait commencé à donner les numéros des plaques d’immatriculation des klaxonneurs aux postes de police, qui leur ont collé des contraventions jusque dans les deux quartiers adjacents. Pas directement sur la place, ou la police faisait semblant d’entretenir l’image d’une ” façade démocratique “.

Un espace clos

Je suis assis sur un long banc en bois. C’est là que je dors aussi. Il est large de 28 centimètres – je l’ai mesuré à l’aide d’un paquet de cigarettes. Sur les couchettes, mes compagnons de cellule se pressent dos à dos les uns contre les autres. Ils dorment en quinconce, les pieds empaquetés dans leur veste. Le froid se répand par le conduit d’incendie qui sépare la cellule du couloir, et un vent glacial se fraie au travers des fentes de la fenêtre en verre renforcé – à la fin de l’époque soviétique, on en utilisait pour construire les portes des pigeonniers dans les barres d’immeubles. L’Akrestine s’est enfin calmée. Les chaussettes sèchent sur les radiateurs. Dans un cendrier fabriqué avec un morceau de pain – le seul matériau de construction dont nous disposons -, traînent des mégots de Kent. La lumière d’une petite lampe se reflète sur les lattes du parquet, dans le couloir un gardien tousse. Sur la porte de la cellule une petite trappe carrée est percée, au travers de laquelle on nous passe la nourriture, dans la cellule, deux fois par jour. Si tu ne souffres pas de claustrophobie, tout est calme et silencieux ici. On s’occupe de toi, rien ne dépend plus de toi.

Être emprisonné, comme lorsqu’on est enceinte, c’est angoissant au début et à la fin. Dans les cellules, nous nous concentrons sur les provocations qui peuvent nous attendre à la sortie. Presque tous les détenus connaissent quelqu’un sur qui pèse une enquête motivée pour crime politique. Il a été particulièrement douloureux d’apprendre de Siarguei Salach, qu’ils ont enfermé avec nous une nuit avant le procès, que le conservateur du musée de Braslau, Kastous Chydlouski, a été piégé avec de la drogue. Avec ce pouvoir, il faut s’attendre à tout. Les pires méthodes de l’époque soviétique sont de retour, avant que l’appareil répressif n’éclate de lui-même.

Des structures démesurées

L’union soviétique s’était préparée à la guerre avec les ennemis extérieurs et avait investi de l’argent dans la mise en place de missiles. Le pouvoir de Loukachenko met en ¦uvre tous les moyens qu’il a pour lutter contre les ennemis intérieurs. C’est pourquoi les unités paramilitaires comme les SOBR, ” Almaz “, PMSP, les services spéciaux de défense du président et le KGB, ont été à ce point multipliés et renforcés. Au-dessus d’eux trônent le Conseil de sécurité et Viktar Loukachenko, le fils du président, qui est chargé de diriger cet appareil. Les troupes de l’armée ont grossi de manière disproportionnée comparées à ce qu’elles étaient à l’époque soviétique. Il m’avait semblé qu’autour de la place, toutes ces structures étaient en action.

Les arrestations se sont déroulées de différentes manières. J’ai entendu un étudiant raconter comment les ” Almazautsy ” ont ramassé leur lot de détenus au parc Ianka Koupala, comment ils les ont battus et envoyés à l’Akrestine en les empilant sur plusieurs couches sur le sol du bus. Je ne sais pas si ce sont des exagérations. Les Zoubr et certains militants de province ont été placés sur écoute. On s’est emparé d’eux dans les trains ou dans les appartements qu’ils avaient loués à Minsk pour quelques jours, comme s’ils avaient été des criminels particulièrement dangereux.

D’après ce que je peux savoir par mes contacts personnels, le régime peut compter sur un millier de soldats des troupes spéciales tant qu’il aura les moyens de leur offrir un salaire. Les unités d’élite sont formées dans un esprit de dévotion absolue aux ordres de leur commandant, ils sont au-dessus des lois. Les soldats ne ressentent aucun désagrément à accuser d’autres personnes pour ” injures ” et autres.

Le système répressif n’est plus à construire. L’ ” idéologie verticale ” s’est substituée à la structure du parti. Elle coordonne le travail d’endoctrinement et contrôle le comportement des gens. Cette ” idéologie verticale ” est intimement liée à l’appareil des services secrets (les spécialistes d’idéologie y occupent souvent également le rôle de directeurs des cadres). Ensemble, ils organisent ou falsifient des procédures de pseudo-élections, le tout orchestré par la Commission électorale centrale. Les protestations sont étouffées par la puissance de ces structures, et de façon préventive, avec l’aide des tribunaux, des comités électoraux, etc., qui ne font qu’entériner les décisions prises en haut lieu. Une conjoncture économique favorable permet aux acteurs de ce système de croire en sa pérennité, et ce qui n’est pas moins important, en sa justice. Il semble que le système de Loukachenko, comme le système soviétique, soit en passe de créer une propagande illimitée de corruption des âmes et d’idiotisme. Mais dans les premiers temps, il suscite une dévotion presque totale chez ceux à qui il procure un avantage matériel et un plaisir idéologique. Il est par exemple possible de l’observer sur Lidia Iarmochina, la présidente de la Commission électorale centrale.

Les visiteurs secrets

Nous, les occupants de la cellule no.13, avons pu observer ce phénomène sur une autre personne. Qui est-il ? Nous ne le comprenons pas tout à fait. Pourquoi est-il venu nous voir ? Nous ne le comprenons pas non plus. C’était le vendredi 24 mars au soir. Dans la nuit du 23 au 24 mars, le campement venait justement d’être dispersé sur la place. Dans notre cellule sont entrés deux hommes en civil accompagnés par des officiers supérieurs de l’Akrestine. Le premier, blond, était coiffé d’une chapka en vison et avait un regard perçant de SS. Il a exigé qu’on lui révèle pour qui on travaillait. Il disait qu’ils avaient décidé de nous payer une visite en cellule pour voir, (en russe) ” Qui était donc ce public qui avait provoqué ce désordre “, et au plus jeune d’entre nous (toujours en russe) ” Le ministre de l’Éducation et moi allons vous convoquer tous ensemble pour une discussion “. Et à l’informaticien (toujours en russe) : ” Il te manque quelque chose ? On ne te paie pas assez ? “. L’échange avec le DJ se termina par une courte leçon, pendant laquelle nous avons appris que :

– Kazouline est un traître, il est comme le pope Gapon , personne ne le soutient excepté ces trente personnes qui l’ont accompagné au Palais des Cheminots le 2 mars. Dans le programme qui avait été écrit pour lui, on pouvait remplacer le mot ” Biélorussie ” par ” région de Nijni Novgorod ” ;
– Milinkevitch est une chiffe molle ;
– Tous deux nous utilisent pour se faire de l’argent, beaucoup d’argent. Et pendant que nous mourrions de froid, Milinkevitch buvait du vin et dînait en famille au restaurant ;
– En Biélorussie, se construit un pouvoir pour le peuple, et nul n’a le droit d’aller à l’encontre de la volonté de 83% d’électeurs.
– Toute action de protestation sera sévèrement punie.

Là, il appela un autre civil, qu’il dénomma ” son copain d’école, qui travaille maintenant en Russie “. Ces visiteurs se sont éclipsés lorsque Vadim Aleksandrovitch voulut polémiquer avec eux en biélorusse. Le ” copain ” de Russie demanda à l’officier supérieur de l’IVS, la maison d’arrêt et d’isolement provisoire, (en russe) ” Dans quelle langue parle ce détenu ? “. Nous lui avons tous répondu (en biélorusse) : ” En biélorusse ! ”

Les visiteurs s’éloignèrent, et nous avons alors commencé à nous demander qui ils pouvaient bien être. Nous avons demandé au surveillant qui a répondu : ” Adjoint du ministre “. Mais la tenue et les manières du visiteur ne ressemblaient en rien à celles d’un adjoint du Ministre de l’intérieur, elles s’apparentaient plutôt à celles d’un agent des services secrets, ou bien à celles d’un agent d’une unité spéciale. Je me suis remémoré un numéro de la revue Nach Sport (” Notre sport “), tombé dans notre cellule avec les colis. Cet homme y était assis entre A. Loukachenko, S. Sidorski et M. Paulau lors du match de tennis Biélorussie-Espagne. Oui, c’était bien Louchnikau, le chef de la sécurité personnelle du président. Et que faisait donc avec cet agent biélorusse présent incognito cet autre agent en costume d’espion russe ? Est-ce que cela signifie qu’entre les 19 et 25 mars un ou des ” consultants ” russes avaient été présents à Minsk ? Ce serait un retournement de situation intéressant.

Que signifiait cette visite ? Peut-être avait-il juste eu envie de voir des ” prisonniers de guerre ” de ses propres yeux. Car à quoi ressemblent-ils, ces gens qui voudraient défier l’empire ? Ce qui nous a procuré le plus de plaisir, dans ce que nous a dit ce civil, était que personne n’avait quitté le campement avant l’assaut, ” excepté les nôtres “.

Thérapie sacrificielle

A l’extérieur, le jour se lève, ce qui signifie que la cellule no. 13 va bientôt se réveiller : il faut donc se dépêcher de conclure, car écrire pendant que les autres parlent, fument ou satisfont leurs besoins physiologiques est impossible. Le pays vient de faire un nouveau pas de plus en dehors de la normalité. Une atmosphère de terreur a été entretenue avant l’élection et les protestations de mars 2006 ont été étouffées par la méthode de l’arrestation de masse. Cela n’a aujourd’hui plus d’importance de respecter la loi ou pas. On peut t’expulser, te licencier, te frapper, t’arrêter ou te jeter en prison dès que tu prends la moindre initiative considérée comme étant d’opposition.

Le régime voulait éradiquer le campement en organisant un blocus pour le détruire par la faim. Il a dévoilé sa véritable nature en arrêtant les personnes au moment ou elles cherchaient à se rendre aux toilettes, en agressant des jeunes femmes portant des thermos, en camouflant les ” paniers à salade ” derrière des panneaux géants qui affichaient ” pour une Biélorussie prospère “. Pour ce régime, l’image télévisée l’emporte sur tout le reste. Les autorités ont interné de façon préventive tous ceux qui leur semblaient être des organisateurs de protestation et ont ensuite détenu tous ceux qui leur paraissaient mettre le feu aux poudres de la contestation. Mais il s’est produit quelque chose d’inattendu. Pour chaque détenu s’en présentaient trois nouveaux, et les gens se sont mis à leur porter de la nourriture. Les photographes ont pris des clichés d’un jeune garçon, tout heureux, dévêtu, en train d’ôter les saucisses qu’il s’était enroulé autour du corps.

L’apparition du campement a incité des milliers de personnes à poser des actes héroiques, des petits comme des grands. Et ces actes resteront pour des années dans les mémoires, éclairant les c¦urs.

Une thérapie sacrificielle, voilà ce qu’auront été les protestations du printemps 2006. Les autorités ont compris qu’elles avaient perdu. La manière dont elles ont détruit le campement était ignoble. Et cela ne leur a été d’aucune aide puisque le jour de la Liberté, elles se sont fourvoyées dans la plus primaire des provocations. Voilà comment je perçois le tableau de ces journées dont j’aurai passé la majeure partie derrière les barreaux. Si je me trompe, pardonnez-moi.

Alexandre Milinkevitch a fait remarquer qu’après le 19 mars, la Biélorussie s’éveillerait de manière différente – courageuse et libre. Je n’étais pas persuadé que ce n’était pas juste un effet de propagande. Je ne sais pas ce qui se passe à l’air libre. Je ne sais pas qui est encore libre. Je vis ces dix jours parmi des personnes qui sont passées par la thérapie du sacrifice, et ce sont des journées chatoyantes parmi des gens brillants. Milinkevitch ne s’était sans doute pas trompé.

23 heures, 27 mars – 6 heures, 28 mars

Published 13 June 2007
Original in Belarusian
Translated by Virginie Symaniec

Contributed by Arche © Andrej Dynko Eurozine

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