À la recherché de l'Europe

Interview avec Jacques Delors

“Il ne faut pas simplement des pompiers, il faut des architectes.” Interviewé le 8 Septembre 2010, Jacques Delors, trois fois Président de la Commission européenne, parle de “l’Europe des valeurs”, de ses triomphes et de ses échecs. Il entretient l’espoir que l’Europe fédérale des Etats-nations, qu’il a encouragé durant son mandat, devienne éventuellement, réalité.

Mittelweg 36: Une société européenne existe-t-elle, dans quels moments les rapports sociaux européens deviennent-ils, selon vous, visibles ou saisissables?

Jaques Delors: D’un point de vue purement intellectuel, elle existe toujours. C’est une société qui a ses valeurs, profondément ancrées dans la démocratie grecque, le droit romain, le judéo-christianisme, la Réforme et, bien entendu, la Révolution en France. Mais ces valeurs tiennent également de l’apport des musulmans qui a beaucoup imprégné le sud de l’Europe, ce qu’on oublie toujours. On en voit les empreintes en Espagne ou ailleurs. Mais vous trouverez ces valeurs aussi dans l’Ukraine et un peu, n’en déplaise à certains, dans la Turquie. Nous sommes les héritiers de ces histoires. Il y a une façon européenne de penser les choses – une façon qui est liée à ces héritages.

Je ne sais pas quelles sont les frontières de cette Europe de valeurs, mais d’un point de vue intellectuel, la société européenne existe. Alors, qu’aujourd’hui on ait enfoui les valeurs communes parce que nous sommes affolés par la globalisation d’un côté et que de l’autre, on cultive un individualisme, exacerbé d’un monde marqué par la médiatisation et la politique par sondage … Toutes les valeurs qui font une société, on les démolit, on les tue tous les jours. L’Europe perd parce que ses valeurs déclinent. Du coup, elle n’a plus confiance en ses valeurs, elle ne les défend plus. Est-ce que l’Union européenne va faire société ? Société, c’est un mot très fort. Est-ce qu’on peut faire société au niveau européen alors que nos sociétés elles-mêmes se dissolvent ? Les gouvernements ne savent pas comment s’y prendre, reviennent vers un nationalisme, vers un certain contentement de soi, c’est sûr, mais ces valeurs existent quand même. Je vous assure que si elles n’existaient pas, nous n’aurions pas eu les deux événements les plus importants : l’appel de Robert Schuman et l’acquiescement du chancelier Adenauer qui leur a demandé beaucoup de courage. Et, nous n’aurions pas eu davantage la chute du mur de Berlin ni la réunification.

Ceci rappelé, nous ne sommes pas, pour autant, supérieurs aux autres mais nous avons cette parenté, cette similitude entre nous qui, aujourd’hui, est comme un fleuve sous terre mais qui irrigue nos pensées et nos actions. Et à chaque moment, un homme politique un peu génial peut les retrouver et rassembler. Donc, l’Europe existe de ce point de vue-là. C’est un ensemble de valeurs, que celles-ci soient perceptibles par les hommes politiques ou par les journalistes, c’est une autre affaire. Vous remarquerez que plusieurs chefs de gouvernement ont refusé que l’on fasse figurer ces racines dans le traité de Lisbonne. Ce fut une grande tristesse, parce qu’il faut savoir d’où nous venons.

Mw 36: Comment avez-vous tenté de traduire la richesse de ces valeurs européennes en un facteur de dynamisme politique pour la construction de l’Europe ?

JD: J’avais déclaré : “L’Europe a besoin d’une âme”. Et l’âme, c’était une expression laïque, qui voulait dire que l’Europe a besoin de savoir ce qui nous rassemble fondamentalement au travers des tragédies de l’histoire : une certaine conception de l’homme, de ses rapports avec l’autre et avec la société. Et ces rapports sont uniques. En ce sens, nous faisons partie d’une communauté – c’est pour ça d’ailleurs que je n’aime pas le nom d'”union”, je préférais celui de “communauté”. Lorsque Robert Schuman a fait son appel, illustré des années plus tard par la prodigieuse formule d’Hannah Arendt, “le pardon et la promesse”, les Allemands y ont répondu au nom des valeurs que je vous ai indiquées. Pas simplement parce qu’il fallait oublier le passé mais parce qu’un peuple sans mémoire n’a pas d’avenir. Après l’histoire de la violence, ce fut un événement spirituel. Et c’est ça qui, aujourd’hui, nous manque le plus. Notamment, dans un monde qui est marqué par la domination des médias et de l’instantanéité. En principe, c’est aux intellectuels et aux Eglises de veiller sur l’âme de l’Europe. Mais ce sont des questions pour moi fondamentales, notamment après avoir été président de la Commission. J’ai essayé de rassembler les Eglises durant ma présidence et j’ai été très touché qu’en Allemagne, du côté catholique comme protestant, il y ait eu un grand soutien à cet objectif. Quand j’étais président de la Commission, je recevais également, par exemple, des représentants de la protection de l’environnement, des représentants de la société civile. Je prenais les quatre organisations de pointe. Ils venaient me voir huit jours après : “Nous apprenons que vous allez recevoir une cinquième organisation. Non, c’est nous qui avons le monopole.” La société civile, c’est très compliqué. Ça me demandait quand même de prendre huit jours pleins par an pour aller à la rencontre avec les Eglises. Je les voyais les représentants de toutes les confessions, je dînais avec eux, je discutais avec chacun. Je faisais de même avec la Fédération mondiale des non-croyants. Sept années d’efforts pour enfin les réunir tous autour d’un déjeuner, à un mois de mon départ de la Commission.

Je distinguerais deux choses dans la construction de l’Europe : il y a, d’une part, l’Europe des valeurs, pour lesquelles le catholicisme, ou mieux la chrétienté en général, a joué un grand rôle, n’en déplaise à ceux qui le contestent. Car la coexistence de ces courants religieux a conforté l’idée qu’il ne fallait pas continuer avec l’antagonisme et la haine et construire le pardon qui n’exclut pas le mémoire des tragédies passées. En ce sens, l’Europe, pour parler vite, est une construction social-démocrate et chrétienne-démocrate. De l’autre, il y la construction européenne comme modèle pour réfléchir sur la globalisation. L’ONU pourrait s’intéresser à la façon dont nous avons accepté de gérer ensemble une partie de notre souveraineté sous l’égide du Droit. Ce qui distingue l’Union européenne de l’Europe du Conseil de l’Europe. En effet, ce transfert est la spécificité de l’Union, dans le fait que nous bâtissons des solidarités ensemble, nous sommes solidaires de facto, entre nous existent des solidarités réelles, des solidarités qui coûtent. Pas des solidarités qui rapportent seulement. Là, si vous voulez, vous payez si ça ne va pas. Vous payez parce que vous avez fait une entorse à la concurrence, vous payez parce que vous vous êtes mal conduit sur le plan des coûts, et enfin vous êtes menacé d’un carton rouge si vous ne respectez pas les accords et les règles établies. D’ailleurs, il faudrait dire à la Bulgarie et la Roumanie qu’elles doivent mettre en ¦uvre l’insertion des Roms avec l’argent que la Commission a consacré à cet objectif, sinon ce serait un carton rouge. Ceci dit, il n’en reste pas moins scandaleux la façon dont sont traités les Roms en France et en Italie. Bien sûr, les Roms ne peuvent pas aller n’importe où, mais de là à détruire leurs lieux de résidence et les forcer à rentrer en Roumanie ou en Bulgarie, c’est scandaleux. Ce sont donc des “solidarités concrètes de fait” qui touchent le citoyen essentiellement par le biais de l’économie. L’Union européenne a été construite sur ces bases. Certes, l’application de ces principes, dans l’Union européenne peut provoquer des divergences et des crises, mais celles-ci sont limitées parce que nous acceptons la primauté du Droit.

Etant donné que la construction de l’Europe relève des valeurs communes et de la primauté du Droit, elle repose donc sur un partage accepté des souverainetés.

Mw 36: Justement, vous avez dit dans une interview que “les pro-européens devraient s’occuper de l’avenir de l’Etat-nation”. Quel rapport faut-il envisager entre la société européenne par valeurs communes et les Etats-nations?

JD: Je ne crois pas à la disparition des nations et ni à l’idée dominante que l’intégration économique et monétaire puisse entraîner l’union politique, d’autant plus que l’agora politique, c’est toujours la nation, et le meilleur service qu’on peut lui rendre du point de vue démocratique, c’est de respecter l’ordre démocratique dans le cadre de l’Etat nation. Donc, je suis pour une fédération des Etats-nations. Je ne demande pas aux Allemands ou aux Français à renoncer à ce qu’ils sont, mais je leur dis : dans le monde tel qu’il est, regardez à la fois vos valeurs communes et vos intérêts communs. Mais, même si l’Europe a ces valeurs communes, la nation reste quand même un élément d’appartenance qu’il ne faut ni négliger, ni majorer. Nous avons chacun notre attachement à notre patrimoine national. Je dis ceci d’autant plus que, comme l’avait dit Freud, c’est actuellement la fascination des petites différences, Serbie-Monténégro, Flandre-Wallonie, et Irlande… c’est tout cela qu’il faut combattre, non pas en empêchant les particularismes… mais en disant aux gens “où cela vous mène-t-il ?” Il y a à la fois les valeurs qui nous entraînent vers une sorte de convergence et de l’autre côté, des humeurs du temps qui nous amènent à nous fractionner durement. Ces fractionnements ne sont pas terminés. Pourquoi ? Parce qu’il y a un malaise des hommes qui vivent notre temps. Ils sont affolés par la globalisation et ils sont attachés à leur territoire, ils ont des attachements familiaux, géographiques ou autres. Entre la globalisation d’un côté et les attachements locaux de l’autre, la nation ne peut plus faire la synthèse, sauf en exaspérant le nationalisme, ce qui est observable dans beaucoup de pays européens. Le refus de la globalisation, en disant qu’elle est ennemie absolue, n’apporte pas non plus une solution. Seule la construction de l’Europe comme fédération des nations peut répondre à ce malaise – répondre au bouleversement par la globalisation et respecter les attaches familiales et géographiques, car ainsi on peut construire un équilibre entre l’Etat souverain, qui accepte de déléguer certains pouvoirs, et la globalisation, en créant un ensemble fort et influent.

En réalité, par la construction de l’Europe, nous avons, me semble-t-il, un système en avance sur le monde. C’est ce qu’il faut faire comprendre aux citoyens. Mais nos politiques ne voient que le court terme et les mouvements de l’opinion publique. Par conséquent, il y a deux éléments qui font défaut : la connaissance de nos valeurs communes et le défi qui est lancé à l’Europe,. Ces deux éléments sont une question de survie ou de déclin face à la globalisation et face au nationalisme par fascination de petites différences, ce défi s’adresse aussi à la puissance la plus importante, l’Allemagne.

L’Allemagne est d’ailleurs dans une situation extraordinaire. Jamais elle n’a eu autant le leadership de l’Europe qu’aujourd’hui. Avant, elle acceptait des compromis et donc des concessions à cause de son passé et aussi de l’intelligence politique que je louerai toujours d’Adenauer, de Schmidt et de Kohl. Mais aujourd’hui, l’Allemagne a le leadership. S’en rend-elle compte ? Elle a de ce fait des obligations particulières. Ce qui est en cause est la responsabilité de prendre acte de sa compétitivité économique formidable et de conjuguer cette compétitivité avec une politique économique européenne commune. La balle est dans leur camp aujourd’hui. Cependant, les Allemands ne défendent plus le système communautaire. Et il ne faut pas compter sur les autres. Le Benelux, qui était avant très européen, est atomisé, il n’est plus là. Et ceux qui étaient les plus attachés à ce système, les Italiens sont beaucoup moins influents que par le passé. Pourtant, l’axe franco-allemand pourrait à mon avis représenter une force pour l’Europe. Je le dis depuis longtemps: “Travaillons la relation franco-allemande. Expliquons-nous entre syndicalistes, entre chefs d’entreprise, entre politiques, entre intellectuels.” Ce travail n’est pas fait. On a un Conseil franco-allemand, on se fait des gentillesses dans les discours, mais le problème est de savoir si la France et l’Allemagne peuvent continuer à discuter ensemble, à vivre ensemble. Pour y répondre, il faut des gens qui posent correctement le problème. Mais ce problème est autant français qu’allemand.

D’ailleurs, devant cet arrière-fond, mon concept de la fédération des Etats-nation est non seulement à distinguer d’une Europe fédéraliste, mais aussi d’une Europe westphalienne. Prenons un exemple: le programme européen pour le climat. Le programme de la Commission était excellent. Mais malheureusement les chefs d’Etat européens, notamment britannique, français et allemand, ont joué les vedettes à Copenhague. Au lieu de laisser le représentant de l’Europe parler, comme ça se passe par exemple pour les négociations commerciales, ils ont voulu faire de la communication, briller. Toutefois, Gordon Brown, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel auraient pu et dû jouer le rôle du rassembleur – un rôle pourtant possible pour chacun des trois. Du coup, on n’a jamais vu l’Europe aussi ridicule puisqu’au cours de la dernière réunion finale à Copenhague, la porte était fermée et ils n’ont même pas pu participer aux discussions.

Vous pouvez également observer cet esprit de compétition dans la façon selon laquelle certains postes européens sont distribués. On nomme une personne à un poste important en fonction de sa nationalité ou pour compenser les attributions d’autres fonctions à d’autres pays. Il est également ridicule de considérer que puisqu’on a nommé un commissaire pour un domaine politique, par exemple un Haut Commissaire pour les affaires étrangères, on a une politique étrangère commune. Tout cela, c’est de la médiocre diplomatie du XIXe siècle, type Metternich, qui n’a rien à voir avec une avancée de l’Europe. On en est là. Cela dit, il y a tellement de liens entre nous qu’il faudra vraiment faire des bêtises pour les dissoudre tout à fait. Simplement, on peut sombrer ensemble, une sorte de Titanic

Mw 36: Vous diriez alors que l’avenir de l’Europe ainsi que celui de la société européenne comme expression de valeurs communes reposent sur l’intelligence politique des dirigeants des Etats-membres de l’Union à construire une fédération ?

JD: Oui, et en ce sens il manque à nos sommets des vrais militants européens aujourd’hui. Pour comprendre ce que je veux dire, prenez cet événement extraordinaire : au début des années 70, on décroche le dollar de l’or, c’est la pagaille, puis une hausse du prix de l’énergie. Réaction de l’Allemagne : Helmut Schmidt dit “il faut serrer la ceinture de deux crans”. Réaction de Chirac, Premier ministre de Giscard : “on fait 2 % de plus de croissance et on sera guéri”! L’antagonisme total. Deux hommes, miraculeusement, Giscard et Schmidt, se mettent d’accord pour faire le SME. C’est considérable. Ces deux hommes-là méritent des statues. Ils ont été formidables en surmontant les différences de conception économique et en concrétisant leur vision de l’Europe. J’ai rencontré des gens exceptionnels, des gens prophétiques et visionnaires. J’aime autant vous dire que je ne dis pas ça parce que j’ai quatre-vingt-cinq ans et que je méprise les gens qui sont au pouvoir aujourd’hui, mais je suis déçu quand je les écoute, quand je les vois agir. Ça n’est plus cette vision. Quand j’étais Président de la Commission, on a fait des accords, on avait l’impression qu’il fallait absolument que l’Europe avance. Aujourd’hui, c’est vrai qu’ils peuvent dire : “Mais, M. Delors, on a fait avancer, on a évité une crise encore plus grave.” C’est vrai. Mais il ne faut pas simplement des pompiers, il faut des architectes. Et il n’y a plus d’architectes, ni de prophètes, d’ailleurs. L’Europe des pères fondateurs était une Europe exemplaire en termes de moralité et de spiritualité. Vous savez, quand Robert Schuman a fait son appel, dans les jours qui ont précédé, il y a eu de graves tensions au sein du gouvernement français. Il a fallu qu’un émissaire de Schuman aille voir Adenauer, qui était un homme assez exceptionnel aussi. Ces personnalités ont surmonté des méfiances qui duraient depuis cent ans. Des hommes capables sans rien céder, sans faiblesse humaine, d’essayer de chanter avec les autres la carte de la réconciliation, de l’échange, c’est formidable. C’est ça, l’Europe. Elle n’existe pas sans cela. En découle une construction économique, institutionnelle. Mais la conviction et l’engagement n’y sont plus. On n’a même plus le courage de se disputer pour essayer d’obtenir un résultat… Une Europe malade psychologiquement et politiquement.

Mw 36: Qu’entendez-vous par “vrais militants européens” ou par “architectes” et “prophètes” européens ?

JD: J’appelle “prophètes”, des gens qui rappelleront, qui stimuleront, qui réveilleront en nous ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité. Un président de la Commission qui aurait fait du prophétisme aurait été considéré comme un énergumène. Les hommes politiques doivent davantage représenter des architectes de l’Europe, c’est-à-dire conjuguer les valeurs communes, comme d’ailleurs aussi le droit européen, avec la formulation d’intérêts communs. A mon avis, cette conscience des intérêts communs n’est pas assez répandue. Pourtant, par la formulation des intérêts communs, l’Europe peut exister et se renouveler. Une des grandes détresses de ma carrière, c’est de voir que chacun de nos dirigeants va négocier avec Poutine et Medvedev pour avoir un régime spécial pour le gaz et les gazoducs… C’est scandaleux et irréaliste. Cela rappelle les “Curiac et les Horace”. C’est pour cela que j’ai proposé une Communauté européenne de l’énergie, simplement pour que les Européens retrouvent cohérence et force. L’Europe des intérêts communs, aujourd’hui, est un moyen de renouveler l’Europe des droits. Lorsque je suis entré dans mes fonctions à la Commission, j’ai dit aux chefs des Etats membres : “Ecoutez, depuis cinq, six ans, dix ans, vous êtes en panne, vous perdez de l’emploi, votre nombre de chômeurs augmente, votre taux de croissance est inférieur, faîtes un marché commun qui stimulera vos économies, réalisez l’idée de 1957.” C’était dans l’ordre du jour. C’était l’idée de l’époque pour concrétiser des intérêts communs. Aujourd’hui, il faut trouver d’autres idées qui mobilisent les Européens. Si j’étais président de la Commission, je trouverais la bonne. Ça serait une idée pratique. Nous serions loin des valeurs. Ça serait plutôt l’idée “ne vous laissez pas aller”. J’ai proposé une politique commune de l’énergie parce que j’ai pensé que c’était là que se jouaient, à la fois, la perception des intérêts communs et une attitude commune en matière de politique étrangère, notamment vis-à-vis de la Russie et des pays pétroliers.

Fonder l’Europe sur des intérêts communs est d’autant plus important que les intérêts communs légitiment le système communautaire. C’est alors aussi une question de pédagogie politique. Il faut faire comprendre aux gens : “Vous avez vos institutions nationales. Mais nous avons transmis une partie de notre souveraineté à l’Europe. Quand nous nous réunissons ensemble, nous avons des intérêts communs, nous progressons ensemble.” Dans une Europe d’intérêts communs, je ne gagne pas contre les autres. Le problème de pédagogie politique est simple : comment puis-je dans la semaine, moi, chef d’Etat ou homme politique important de mon pays, dire que l’Europe c’est essentiel, c’est une famille, et dire ensuite, après un Conseil européen, que j’ai gagné contre les autres ? Non, il faut dire “nous avons fait des compromis, parce que nous sommes toujours dans une dynamique de puissance et de solidarité. Dans une Europe des intérêts communs, on ne peut gagner contre les autres.

Mw 36: Cette Europe des intérêts communs que vous favorisez, comment s’articule-t-elle au système institutionnel de l’Union européenne ?

JD: Le système institutionnel règle, si on peut parler ainsi, le how to proceed dans la formulation des intérêts communs et dans leur défense. Il permet le bon sens par la compétition qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit, comme je l’ai souligné en présentant l’Acte Unique (le traité des années 87 et 88).En principe, ce système institutionnel existe depuis le traité de la CECA, en 1951, et c’est un système génial. Chaque fois que l’Europe a progressé, c’est parce que le système communautaire a bien fonctionné. Chaque fois qu’on a mis en cause le système communautaire, ce fut la crise ou la stagnation. Prenez, par exemple, la Commission. Celle-ci n’est pas “le patron”. Le président de la Commission n’est pas un chef d’Etat, plutôt un responsable politique attentif aux positions des pays membres, soucieux de rapprocher les points de vue, de réaliser des convergences pour aller de l’avant. En tant que président de la Commission, je me considérais donc au service des chefs des Etats-membres. Plus j’étais à leur service, plus ils me demandaient de choses. Ça, c’est la compensation. Enfin, la Commission s’intéresse tous les jours à l’intérêt de l’Europe et essaie de voir comment on pourrait le traduire dans des actions à proposer au Parlement européen et aux chefs de gouvernement, leur proposer des options pour les orientations majeures.

Actuellement, le fonctionnement du système communautaire est dégradé. Il y a une sorte de mépris pour l’institution qui existait déjà en France et qui s’est davantage développé avec le traité de Lisbonne… Bref, le système communautaire est en panne. Le résultat, c’est, entre autres, qu’on a des réunions de chefs de gouvernement qui n’en finissent plus. Actuellement, M. van Rompuy a décidé qu’il y aurait un Conseil européen tous les mois. Qui, connaissant les mécanismes de décision, peut penser que ça peut marcher comme ça ? Vingt-sept chefs de gouvernement avec des tonnes de papiers, cela ne peut pas marcher. Ma commission présentait au Conseil européen des papiers courts de façon à provoquer, face à des choix clairs, la prise de décision. Le système institutionnel ne fonctionne pas bien. Le seul qui échappe à mes critiques, c’est le Parlement européen qui fait de mieux en mieux son travail et qui a de l’influence. La Chancelière a plaidé, au Collège de Bruges, pour la méthode de l’Union qu’elle a opposée à la méthode communautaire. Nous verrons d’après les résultats, après deux ou trois ans d’application du Traité de Lisbonne.

Mw 36: Est-ce que le système communautaire est en panne, comme vous dites, parce qu’il y a un problème d’organisation, un problème de personnes ou un problème posé par l’élargissement ?

JD: Je viens de vous le dire. Je vais regarder fonctionner, sans à priori, cette méthode de l’Union. Mais je la crois moins efficace que la méthode communautaire.

Il y a un problème d’organisation quant aux implications de l’élargissement. Il fallait accepter tous ces pays, c’était un grand bonheur. Mais comment avancer à vingt-sept ? Il faut graduer la coopération, comme l’on a fait par exemple avec Schengen. On a commencé à six au début. Face au problème de l’efficacité dans une Europe élargie, l’idée d’un noyau dur de Schäuble et Lamers, en 1994, a été un début de réflexion, mais on n’a pas pris la peine de l’expliciter depuis seize ans pour développer de modèles de coopération renforcée. Je pense d’ailleurs que l’axe franco-allemand est le centre, le c¦ur de ce qui peut ranimer l’Europe. Les autres pays seront bien obligés d’accepter cet axe puisqu’ils sont incapables de se mettre d’accord sur rien. Quand vous aviez un socle des Six, un Benelux solide et des gens éminents aux gouvernements, l’Europe avançait et on travaillait bien dans les Conseils européens.

Question: La façon dont on a géré la crise de la Grèce, révèle-t-elle le système communautaire en panne ou, au contraire, annonce-t-elle le début d’un renouvellement?

JD: Selon moi, nous avons payé les déficits de coordination politique et nos erreurs collectives, plus, bien entendu, le laisser-aller des Grecs. Je m’explique : en 1988, le chancelier Kohl avait demandé que je sois le président d’un groupe sur l’euro. En 1989, on a remis notre rapport qui était fondé sur un équilibre entre la monnaie et l’économie. Or, on n’a pas pris en compte cet équilibre. Il n’y a rien eu à faire, on s’est renfermé sur la monnaie. En plus, on a pris des règles, qui sont des règles absurdes, et qui ont fait que nous nous sommes concentrés sur le déficit budgétaire, avec quand même en 2004 un petit défaut allemand, franco-allemand, puisqu’en 2004 les Allemands ont dit qu’il fallait oublier la règle des 3%. Mais en général, on s’est renfermé sur la politique monétaire à cause de l’entêtement allemand. Les Allemands, parce qu’ils sont doctrinaires, parce qu’ils veulent l’indépendance de la Banque centrale, se sont entêtés. Probablement par nécessité de politique intérieure car les Allemands étaient à 65 % contre l’abandon du deutsche Mark. Il y a une sorte de moralisme intégriste de la monnaie qui est compréhensible sur les principes. On a une monnaie commune et il y a des règles, il faut conjuguer les deux avec une coordination des politiques économiques. Les Allemands exigeaient ce pacte de stabilité. Mais il fallait, à côté du pacte de stabilité, un pacte de coordination des politiques économiques de façon à ce qu’on dise : “Puisque nous avons une monnaie commune, tous les aspects qui concernent l’interdépendance de nos économies et cette monnaie commune nous intéressent.” Je l’ai proposé en 1997.1 Mais personne parmi les chefs d’Etats ne s’est occupé d’un tel pacte de coordination des politiques économiques, et les Allemands restaient sur leur position. Au lieu de cela, on a fait un deal en disant que le premier président de la Banque centrale serait Hollandais, le regretté M. Duisenberg, puis ensuite un Français, Trichet, et on a nommé le pacte de stabilité : “pacte de stabilité et de croissance”. Cette appellation est hypocrite dans la mesure où elle ne repose pas sur la coordination des politiques économiques. Autrement dit, au départ, il y a eu un défaut de construction par rapport aux propositions du comité Delors (1983). Ce défaut de construction s’est traduit par le double fait que, d’un côté, l’euro ne marchait que sur une jambe. De l’autre côté, même en boitant, l’euro nous protégeait mais ne nous empêchait pas de faire des bêtises, au contraire. On avait une monnaie commune, la dévaluation n’était plus là, et chacun en profitait. Je vous donne un exemple technique: Le pacte de stabilité n’a jamais amené les Conseils de l’euro à, par exemple, s’inquiéter de l’endettement privé de certains pays comme l’Espagne et de l’Irlande. De plus, du moment que l’on avait pris la Grèce avec nous, il fallait faire quelque chose pour sauver l’euro. Pourquoi ? Parce que nous-mêmes, les Allemands et les Français, dans le Conseil de l’euro, nous n’avions pas été assez vigilants. Si ce n’était que de la faute de la Grèce, alors on exclut le pécheur et on l’envoie en enfer. Mais ce n’était pas ça. J’ai toujours dit aux amis allemands: “Mais vous êtes responsables de ce qui se passe dans la zone euro puisque vous êtes au Conseil. Pourquoi vous n’avez rien vu venir?” Les propos d’un grand spécialiste de la monnaie, Jacques de la Rosière, a dit : “Mais comment ça se fait que la Banque centrale n’ait surveillé que le mouvement des prix ? Pourquoi n’a-t-elle pas surveillé l’endettement privé et plus généralement la stabilité financière ?” Certes, des erreurs ont été commises, notamment par la Grèce. Mais la crise s’est aggravée parce que nous étions mauvais sur la gestion de l’euro. On a dit: “Après, on verra”. Mais “après”, on est dans cette phase-là, une turbulence inouïe, une confusion des genres entre les Vingt-Sept et les dix-sept membres de l’UEM. Peut-être que cela arrange certains, parce que plus on parlera de gouvernance économique au niveau des Vingt-Sept, moins il y en aura au niveau des Dix-sept.

Question: Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui, après la concertation sur l’aide à la Grèce, que c’est l’euro qui a forcé les chefs des Etats-membres de l’Union économique et monétaire à être solidaires ?

Delors: Oui, parce qu’à la fin les “solidarités de fait” qui rapportent et qui coûtent, que j’ai soulignées précédemment comme la spécificité de l’Union européenne, se sont imposées. Cependant, la coopération est le grand chaînon manquant dans la construction européenne. Déjà pendant ma présidence de la Commission, j’ai dit aux chefs de gouvernement des Etats-membres: “Réalisez l’idée de 1957, le grand marché, puis ajoutez-y la coopération, qui est le grand chaînon manquant.” Dans l’Acte unique – le traité dont je suis le plus fier – tout y est au nom des “solidarités de fait”: la compétition, la coopération. C’est le traité le plus équilibré. Il a été conçu à 80% par mes équipiers et moi-même. On n’a pas cédé sur les grands principes. Mais avec les traités suivants, l’articulation équilibrée entre solidarité, compétition et coopération s’est de plus en plus perdue. Déjà, le traité de Maastricht était un traité mal conçu au niveau de la coopération politique. Il y avait par exemple une réunion où il était question de politique étrangère commune. Je leur ai dit : “si on a une politique de défense commune, il faut une politique étrangère… si on a une politique étrangère commune, il faut une politique de défense”. La coopération politique ne permet pas, en effet, de fractionner les questions politiques. Finalement, on a fait un texte alambiqué qui ne veut rien dire concernant la politique de défense, probablement juste parce qu’on voulait avoir les mots plus que la substance.

Question: Mais l’Europe d’aujourd’hui n’est pas seulement une union économique et monétaire, elle ne se résume non plus à la tentative de mener une politique de défense et étrangère commune, car l’Europe est devenu aussi un espace de droit, de justice et de sécurité. Devant cet arrière-fond, est-ce qu’on peut encore dire aujourd’hui que les rapports sociaux européens relèvent principalement de la coopération politique entre les gouvernements?

JD: Vous avez raison, l’Europe représente aujourd’hui un espace de droit, de justice et de sécurité. Il y a deux points importants. Nous avons deux coopérations, deux avant-gardes : l’Union économique et monétaire qui inclut 17 Etats aujourd’hui, non pas les 27, et les accords de Schengen. C’est vraiment pour les Etats une obligation considérable d’accepter la libre circulation, parce que si vous parlez de la libre circulation des personnes, vous êtes obligés de vous poser des problèmes de droit minimal, les conflits en cas de divorces, la criminalité etc. Ces problèmes intéressent chaque citoyen. Les droits fondamentaux répondent également à une aspiration des gens. En ce sens, ils sont un moteur de l’unification européenne. En revanche, je n’aurais pas fait une charte des droits fondamentaux. J’aurais fait une charte des droits et des devoirs. Passons. Avec l’espace de droit et de sécurité, nous revenons à nos valeurs qui caractérisent l’Europe et qui devraient nous retenir de retomber constamment sur les grands défauts de l’humanité, la violence, la dénégation de l’autre, le racisme ordinaire. L’Europe est tout le contraire. C’est un bien commun immense, et donc il faut se battre tous les jours pour le préserver et même l’améliorer. De ce point de vue de l’espace de droit, nous avons fait des progrès depuis quinze ans.

On peut donc conclure que les deux coopérations – l’Union économique et monétaire et la libre circulation instaurée par les accords de Schengen – ces deux avant-gardes entraînent l’Europe. Mais, comme je l’ai déjà dit, ma différence c’est que je ne crois pas que le marché intérieur et la monnaie unique puissent amener automatiquement à l’Europe politique, même si nous avons fait beaucoup de progrès implicites en ce qui concerne l’espace de droit et de sécurité. Je reste tout de même sur le principe qu’il faut trouver un équilibre entre l’Etat souverain qui accepte de déléguer certains pouvoirs à l’Union et la construction européenne pour que les citoyens soient plus libres et que leur niveau de vie, leurs chances de développement personnel dans la liberté augmentent. Bref, l’union fait la force. Cet équilibre, nous ne le trouverons que par une coordination politique renforcée et par davantage de conscience de nos intérêts communs. Et cette avancée est conditionnée par l’urgence vitale : rééquilibrer l’économique et le monétaire au sein de l’UEM.

Interview réalisée par Nikola Tietze et Ulrich Bielefeld

En tant que simple citoyen, car j'avais quitté mes fonctions de Président de la Commission en janvier 1995.

Published 1 July 2011
Original in French
First published by Mittelweg 36 2/2011 (German version); Eurozine (French and English versions)

Contributed by Mittelweg 36 © Jacques Delors / Mittelweg 36 / Eurozine

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