Le malentendu de 1968

Interview de Rudi Dutschke

16 May 2008
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Rudi Dutschke a été la figure de proue du gauchisme allemand à la fin des années soixante. Dirigeant le plus connu du mouvement étudiant (SDS), il fut victime d'un attentat en avril 1968 et succomba a ses séquelles dix ans plus tard. En avril 1978 je souhaitais l'interviewer à Francfort pour une émission de la BBC à l'occasion du dixième anniversaire des événements de Mai 68 en France. Sa réponse me surprit : " Je n'ai pas grand chose à dire sur Mai 68 en France ; d'abord parce que je me trouvais à l'hôpital, mais surtout parce que, rétrospectivement, l'événement important de 68 en Europe ce n'était pas Paris, mais Prague. Mais nous étions alors incapables de le voir. " Dutschke s'était même rendu à Prague au début du Printemps 68. Sa visite donna lieu à un dialogue de sourds entre les étudiants tchèques et le représentant des étudiants ouest allemands. Le langage de ce dernier ressemblait alors trop à celui de l'ancien régime pragois, avec son mépris pour la " démocratie bourgeoise " et l' " impérialisme " qui ne pouvait être qu'américain. Ce qui suit est une des dernières interviews de Rudi Dutschke ; elle n'échappe pas a la langue de bois caractéristique du gauchisme allemand de l'époque et nécessite parfois une lecture entre les lignes ; mais même a ce titre le document illustre les 'malentendus Est-Ouest de 1968.

Jacques Rupnik : Comment expliquez-vous l’incapacité de la gauche radicale de 1968 en Occident à comprendre l’importance du Printemps de Prague ?

Rudi Dutschke : L’explication est historique. Depuis la révolution de 1917 la majorité du mouvement ouvrier dans le monde vivait du mythe de la Révolution d’Octobre comme révolution prolétarienne. Et la persistance de ce mythe avait une séquelle : l’absence d’analyse critique de ce qui se passait en URSS. En 1945, l’Union soviétique avait contribué à la défaite du fascisme et à la reconstruction de l’Europe. Autrement dit, l’influence soviétique était alors d’un côte, dans un premier temps, une libération et de l’autre la fin de toute démocratie, la fin de ce que l’on appelle les acquis de la révolution bourgeoise. Pendant la période de la guerre froide la gauche a de nouveau eu tendance à identifier le socialisme avec l’Union soviétique et, en RFA, avec la RDA. C’est dans ce contexte qu’intervint le mouvement étudiant des années soixante. Je me souviens qu’au sein du SDS nous avions la majorité sur la question de la lutte contre l’impérialisme (américain) mais pas sur la question de l’Europe de l’Est. On n’en discutait même pas. C’était considéré comme secondaire, donc on lésait tomber. Je me souviens qu’à mon retour de Prague, personne dans le SDS ne pouvait braiment comprendre ce que je tentais de décrire sur les événements de là-bas. Pour eux c’était un problème et une démarche relevant du libéralisme et non du socialisme.

JR : La thèse du danger de ” restauration du capitalisme ” ?

RD : Plus ou moins. Mais aucune compréhension de la situation et des enjeux véritables dans le pays. Et c’est la raison principale pour laquelle la gauche en Europe occidentale n’a pas su comprendre la dynamique de l’émancipation sociale et politique en Europe de l’Est. De ce fait, la communication et la coopération devenaient impossibles. C’était en fait réduit à une affaire personnelle plus que politique : j’étais originaire de RDA, j’étais en contact avec Petr Uhl et quelques autres.

JR : En quoi les mouvements du printemps 68 à Paris et à Prague étaient-ils importants pour vous ? Avaient-ils, par-delà les malentendus, des dénominateurs communs ?

RD : Je pensais alors qu’il s’agissait d’une dimension nouvelle de la lutte des classes en Europe Centrale, avec une pression croissante simultanément en Europe de l’Ouest et en Europe de l’Est. Et la Tchécoslovaquie représentait un pas en avant fondamental dans la perspective du changement politique en Europe de l’Est. Je n’ai pris connaissance des événements de mai-juin à Paris que sur mon lit d’hôpital. Pour moi, il était clair qu’une défaite mettait un terme à la possibilité d’une coopération Est-Ouest. La défaite à Paris et en Allemagne de l’Ouest aussi a permis aux partis communistes de revenir sur la scène politique. Moscou leur avait dit d’attendre et surtout de ne pas participer à la lutte, car cela pouvait avoir des répercussions difficiles à contrôler à l’Est. Après la défaite à Paris, la seule question pour moi était : est-ce que les Russes vont intervenir en Tchécoslovaquie ? Nous en avions déjà débattu lors de ma visite à Prague. J’étais persuadé alors que c’était impensable. Mais mes amis étudiants tchèques me disaient : ” Êtes-vous bien sûr que 1956, c’est déjà du passé ? ” Je pensais effectivement que cela ne pouvait plus se reproduire. J’avais mal jugé la situation. Mais en juin mes certitudes commençaient à s’estomper. Puis ce fut un choc terrible ; comme pour tous ceux qui tenaient honnêtement à leurs convictions socialistes.

JR : Ne pensez-vous pas qu’une des raisons du ” malentendu ” Est-Ouest de 1968 ne tenait pas seulement à des contextes ou des rythmes de développement différents, mais surtout au fait qu’ils n’avaient pas les mêmes objectifs ? Idéologiquement, ils avaient peu de choses en commun : les tchèques voulaient humaniser le marxisme, alors qu’en France il y avait un retour à la pureté révolutionnaire de la doctrine marxiste.

RD : Absolument. Je m’en souviens, quand les étudiants tchèques sont venus à Berlin et sont venus me voir à l’hôpital ils m’ont dit : ” C’est tellement difficile de parler avec les Allemands… “. Et ils avaient raison. Mais ils se sont retrouvés après l’invasion au Congrès des mouvements de la jeunesse à Sofia et ont pu tisser des liens nouveaux ; les gens du SDS ont compris que les Tchécoslovaques étaient prêts à travailler en commun pour déborder le carcan imposé par les officiels de Sofia et les organisations communistes. C’était un petit pas vers le rapprochement.

JR: L’unité dans la défaite, mais non la phase ascendante du mouvement ?

RD : C’est absolument exact. L’expérience ne fut pas concluante. Pourtant je suis persuadé que dans les années à venir la gauche ouest allemande devra comprendre (comme elle commence à le faire) qu’un changement de statu quo en RFA et en Europe occidentale est impensable sans lien avec l’émancipation politique et sociale en Europe de l’Est. Le changement isolé est impossible. Et le comprendre implique un changement formidable dans les consciences.

Published 16 May 2008

Original in French
First published in L'Autre Europe no. 20 (1989) (French version)

© Jacques Rupnik Eurozine

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