Ainsi commença la chute de l'empire

Multitude and Movement in Genoa

21 February 2002
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Pendant les préparatifs de Gênes, le Corriere della sera et d’autres journaux reprirent le “rap” infâme et ingénu de Pasolini sur Valle Giulia1: “policiers fils du peuple, étudiants fils à papa”. Mais la situation a été renversée, même si nos journalistes à succès, entièrement à l’unisson du pouvoir, ne s’en sont pas aperçus. Gênes a été l’expression de la précarité. Les jeunes manifestants de Seattle, Göteborg, Quebec-City et Gênes sont tous des “fils du peuple”, ils n’ont pas et ils n’auront pas de salaire durable, alors que les policiers de Gênes bénéficient de la pérennité du salaire et touchent des primes importantes pour les situations scabreuses, avec retraite à quarante cinq ans et assurance d’un autre emploi dès que leurs cheveux se mettent à blanchir. Il est étrange que les zélotes du régime ne comprennent pas ces petites nouveautés: Gênes a été l’expression des “ouvriers sociaux”, mobiles, flexibles, pauvres, intelligents, aléatoires, radicaux…

Cette nouvelle composition du prolétariat, ou comme on dit aujourd’hui, de la multitude, d’une multitude aux cheveux courts et PC en bandoulière (le PC comme capacité autonome de travail, comme outil intégré au cerveau, sans besoin d’un patron qui le prête en échange du travail.)

Ces gens ne comprennent pas pourquoi il faut avoir un patron et surtout ils ne comprennent pas pourquoi le capitalisme, le marché capitaliste, la globalisation capitaliste des échanges devraient être considérés comme “naturels”, nécessaires et essentiels, pourquoi les pauvres jeunes noirs sont mis au travail comme des esclaves alors que les prolétaires occidentaux sont privés d’emploi. Ils ne comprennent pas pourquoi le G8 gère un monde où la pauvreté est devenue une condition commune, où l’ostentation de la richesse et le pouvoir qui la garantit représentent la seule morale. Non. Cette situation est révoltante! La multitude de Gênes est pauvre et révoltée. Il serait bien que nos journalistes se souviennent, avant que d’autres désastres se produisent, de ce qu’écrivait Goffredo Parise en première page du Corriere della sera à l’époque lointaine où Piero Ottone dirigeait le journal2: “une chose vraiment très belle serait que les bourgeois (ceux qui se sentent offensés, ceux qui écrivent des lettres aux journaux) comprennent une fois pour toutes que les pauvres ont toujours raison, dans tous les sens et dans tous les domaines.

Les sociologues militants nous disent que la précarisation est féminine. Le travail se fait femme avec la précarisation, il exprime cette confusion entre production et reproduction, entre travail et service qui, depuis des temps immémoriaux, caractérise le travail des femmes. La confusion du temps de la vie et du temps du travail. La multitude précaire de Gênes était féminine; cette multitude que la violence de l’État et l’arrogance du G8 ont enfermée dans une orgie de répression. Il fut donc féminin d’éviter l’affrontement. Agnoletto et Casarini ont saisi cette sensibilité lors de l’assemblée au stade de Gênes, en refusant de poursuivre l’affrontement pendant la nuit, après l’assassinat de Carlo Giuliani. S’ils ne l’avaient pas fait, nous aurions tous plongé encore plus dans le chaos et dans la mort. Je me souviens de certaines nuits de guérilla urbaine au début des années soixante dix. La police titubante et apeurée était devenue une bête féroce. Nous étions tout aussi mauvais et nous résistions comme des guerriers. Mais maintenant tout est différent. Il n’y a plus d’avant garde mais des multitudes sur les barricades, il n’y a pas des Black Block exaltés mais des travailleurs précaires, mobiles, flexibles, pauvres, intelligents, aléatoires, radicaux. Femmes et adolescents. Beaucoup portent un piercing. Et quand, dans la prison de Bolzaneto, une jeune fille se fit arracher l’anneau qu’elle portait à son nez, ce fut horrible, aussi horriblement symbolique que l’assassinat de Carlo Giulani. Le mot d’ordre de la majorité des manifestants de Gênes fut donc de se soustraire à la violence: traduction du désir du prolétariat social et précaire de se soustraire à l’exploitation. Un mot d’ordre d’exode: non à la violence, non au travail. Allons-nous en , quittons cette méphitique atmosphère de violence dont se délectent fascistes, policiers, G8, diplomates et journalistes cyniques… Ainsi ont chuté les Empires. Il faut lire Gregorovius, mais avant lui déjà Montesquieu et Gibbon.

Il y avait beaucoup de moines, de bonnes s¦urs, de prêtres, de jeunes catholiques , protestants et même musulmans. Gênes, mouvement religieux ? Mouvement organisé par la compassion? Il est apparu comme tel aux patrons capitalistes qui savent être athées et francs-maçons lorsqu’ils ont peur du désir et de l’utopie. Idioties ! Il existe, certes, une religion qui monte vers les hauteurs, vers les délices mystiques et les brouillards new age – tous ces messieurs compatissants étaient pour sûr absents de Gênes. Mais il y a aussi une religion qui s’assemble par le bas, qui n’est pas compassion, mais fraternité, passion vécue avec les autres, avec les pauvres, avec les affligés, avec les exploités, avec les précaires et les déprimés, avec les gens seuls et mal entourés, avec les prisonniers et comme le disent souvent la Torah et les Evangiles, avec les veuves… C’est une religion des corps, une religion de la compassion biblique envers la femme qui a perdu l’homme avec lequel elle jouissait. Ce type de religion était vraiment présent à Gênes. C’était très beau de voir don Ciotti3 et don Gallo4 danser le rite des indiens de la prairie et du désir. C’est dans ces moments là, quand la compassion devient construction d’un destin commun, quand la générosité et le don s’opposent à la raison de l’échange mercantile, c’est dans ces moments là que la religiosité se révèle: non pas dans la pénombre hypocrite des églises, mais dans la clarté d’une contestation globale et missionnaire, hurlée au niveau mondial. Elle fait partie, nécessairement, de ce grand mouvement d’exode du capitalisme que les multitudes de Gênes sont en train de dessiner.

Autour de Gênes, on a vu s’agiter les fantômes du passé. Les Zombies. Parti de lutte devenu parti de gouvernement, le cas des Démocrates de Gauche (Democratici di Sinistra), a été très gênant. Je ne parle pas de la ligne schizophrénique tenue vis à vis du Genoa Social Forum, ni des menaces adressées aux militants (surtout syndicaux ) qui voulaient participer aux manifestations. Le problème est ailleurs, il concerne la compromission profonde (bien dans sa tradition) de cette force politique avec les institutions étatiques et sociales de la discipline et du contrôle. Les DS (comme leurs ancêtres du PCI, depuis la fin de la seconde guerre mondiale) n’ont jamais considéré la contestation populaire comme une force d’opposition autonome aux institutions capitalistes, ni comme l’expression d’une puissance manifestant de manière autonome sa propre éthique et son projet de civilisation. Au contraire: la contestation devrait et doit être toujours contenue dans les limites d’un compromis politique avec l’Etat. Cela pouvait se comprendre (mais non se justifier) quand le PCI se posait dans un contexte international au sein duquel, justement, le compromis représentait la règle adéquate au “containement” réciproque des blocs… Dans le contexte historique actuel, alors qu’il n’y a plus d’armée rouge, de victoire de Stalingrad pour soutenir un dessein stratégique, alors que la chute du mur de Berlin a sanctionné la nature cancérigène des compromis bureaucratiques dans l’évolution du “socialisme réel”, reprendre comme ils l’ont fait, et le feront encore, ce schème du compromis, c’est aujourd’hui, simplement, être corrompu. Gênes a révélé la corruption des forces politiques d’opposition quand elles ont employé le chantage à l’ordre public, la propagande mystificatrice sur la violence, et même la défense de la globalisation capitaliste comme autant de critères pour dévaloriser le mouvement.

Mais le mouvement de Gênes, qui vient de Seattle et des forêts du Chiapas, des quartiers de Los Angeles et des Bantoustans de l’apartheid, c’est la cavalerie rouge de Boudienny…

Il se sont écroulés devant la photographie. Le contrôle social post-moderne veut être subtil et continu, il simule la transparence. Ici, en revanche, les corps tuméfiés et les matraques déchaînées sont posés dans un lien causal direct et horrible qui ramène l’image du contrôle au cauchemar du supplice. Berlusconi est vraiment un ignorant: il gagnait autrefois de l’argent dans le secteur du bâtiment, quand les journaux et les télévisions américaines tentaient en vain de bloquer la diffusion des images du Vietnam et le défaitisme révolutionnaire qu’elles induisaient…

Il aurait pourtant dû se souvenir de l’extraordinaire stratégie médiatique mise en ¦uvre pendant la “Tempête du Désert” par Schwarzkopf, par le Pentagone et par CNN. La vision, l’image et donc la souffrance et la mort furent alors évacuées par une censure rigide et esthétique. A Gênes les techniques les plus sophistiquées du contrôle médiatique ont volé en éclats. Chaque jeune avait une caméra. Inflation de photos, inflation de corps et de singularités, inflation de cruauté et de stupidité. D’un côté les Black Block et la police, de l’autre jamais un regard sur la prestance énorme du cortège.

Mais la multitude est singulière et chaque être singulier avait une caméra: la multitude des photos se révèle être alors une arme bien plus acérée qu’une matraque transformée en instrument de torture. A Gênes, tout le monde regardait, mais pas le moindre voyeur. A Gênes, Big Brother s’est libéré de ses maîtres, des miroirs, du narcissisme et de la perversion. Regarder c’était résister, c’était produire une image contre le contrôle, une parole contre le langage du pouvoir. Je l’avoue: j’ai eu un sourire amer quand j’ai vu en direct le pogrom policier de l’école Diaz – Pertini… Le lendemain, en parlant avec un camarade qui a fait vingt ans de prison, nous avons à nouveau eu ensemble un sourire amer alors qu’on apprenait ce qui s’était passé à Bolzaneto. Ces carnages ne sont pas fréquents, mais ils ne sont pas rares non plus dans les prisons italiennes: ils sont, pour ainsi dire, normaux en cas de nécessité. En ce qui me concerne, je peux témoigner d’au moins trois massacres en prison, pendant mes longues années de détention, à Rebibbia, à San Vittore et dans la “superprison” de Trani… Chaque prisonnier et chaque militant, qu’il soit prêtre ou laïc, peut témoigner, en faveur des prisonniers, de dizaines, si ce n’est de centaines de cas de tortures et de violences aveugles. Sassari, l’an passé, est le dernier en date. La documentation de l’Association Antigone est à ce sujet impressionnante. Tout le monde a vu quelle violence peut être exprimée par des groupes de jeunes policiers excités. À Trani le sang était étalé de manière homogène sur les murs des “promenades” et il y avait plus de gens avec les doigts cassées en tentant de se protéger la tête des coups de matraque, que de têtes indemnes. Avec ce camarade de prison on avait envie d’éclater de rire: ici, à l’école Diaz, à Bolzaneto, il y a au moins des médecins qui passent et font semblant de te soigner; chez nous, à l’époque, on est resté trois jours et trois nuits sans voir un médecin. Ce fut un Noël effroyable, mais différent! Voilà tout! A Gênes il y avait plein de vidéastes: nous attendons leurs productions. Les films américains nous montrent des brutes policières à l’¦uvre dans les prisons. Espérons que le cinéma italien, un jour pas trop lointain, aura la vérité du cinéma américain.

Et derrière mon sourire amer, il y a surtout un désir: que nos gentils intellectuels, notre gauche intelligente, nos rêveurs tiers-mondistes viennent jeter un coup d’¦il dans nos prisons. “I care”. L’école Diaz et Bolzaneto ne sont pas des exceptions… Si quelque cinéaste voulait par la suite s’occuper de galères, sérieusement, mon camarade et moi-même, avec une ironie frustrée, nous pourrions dès maintenant lui offrir deux scénarios: un premier sur les massacres aveugles et les transferts turbulents d’une prison à l’autre; un deuxième sur les fous (des gens qui étaient fous ou qui le sont devenus en prison) enfermés dans les prisons… Des scénarios gratuits. Des choses peut-être encore plus horribles que Diaz et Bolzaneto… Pourquoi faut-il des choses monstrueuses pour qu’un mouvement perde sa virginité?

Étrange comme tout va très vite ! Le lendemain du massacre de Gênes un camarade m’ appelle pour me raconter ce qu’il a personnellement vécu. Il conclut son discours en me disant soudain: il faut revenir au social… en automne nous devons être prêts à résister, à répondre, à lutter! Étrange comme tout va très vite !: ce même camarade, il y a seulement un mois, m’aurait fait un discours presque pessimiste, chargé d’un sentiment aigu de difficulté ou d’impossibilité… Maintenant il me parle des contrats des ouvriers métallurgistes: des choses que je croyais d’une autre époque, dignes des temps héroïques ! Eh bien non: il ajoute que les syndicalistes ont désormais compris qu’il ne s’agit pas simplement de se défendre mais surtout de construire un front commun avec ceux de Gênes, les précaires mobiles, flexibles, pauvres, intelligents, aléatoires, radicaux… Je réagis en exprimant quelques doutes. Il me répond: si les métallurgistes ne s’allient pas avec les précaires, dans quelques années ils seront tous précaires… Le syllogisme colle: le patronat pousse la classe ouvrière à la précarité; la voie de la résistance suggérée par les syndicats (la fuite corporatiste, la construction d’une aristocratie ouvrière) ne tient plus, mieux, la défaite est en train d’être définitivement sanctionnée en automne, dans la globalisation; que faire alors, sinon anticiper un front fort de tous les précaires (métallurgistes compris)? Je prie mon camarade de ne pas trop simplifier. Il me reste toutefois à l’esprit que cette solution est la plus logique et qu’en tout état de cause, vu la vitesse prise par notre histoire, cette anticipation paradoxale du destin des ouvriers de la ne constitue pas seulement une conclusion logique mais bien une possibilité concrète… N’as-tu pas vu – ajoute mon camarade métallurgiste – combien étaient nombreux les jeunes travailleurs de la , les “nouveaux embauchés”, parmi les gens de Gênes? Bien sûr, tu ne peux pas l’avoir vu: ils étaient comme les autres. Ils étaient subsumés par les précaires, la classe ouvrière se retrouvait dans la multitude. La recomposition des luttes se fait ainsi sous le signe de la multitude et lorsqu’on parle (comme Gênes nous impose de le faire) d’un nouveau “cycle de luttes”, celui -ci se trouve sous l’hégémonie de la multitude.

Pendant les journées de Gênes, des camarades blaguaient: “si la gauche veut reconquérir Bologne elle doit s’allier aux Wu Ming5“. Pendant que d’autres rebattaient: “il est plus facile pour un chameau que pour la gauche de passer par le chas d’une aiguille!”

En effet, le chas de l’aiguille avait été construit par les Wu Ming… Quelle sagesse dans ces journées de Gênes: de vieux camarades communistes reconnaissaient non seulement que le compromis démocratique ne paye pas, mais que le chercher constitue, avec la globalisation, une opération masochiste; ils en concluaient donc que nous devons nous ouvrir au mouvement des mouvements, que nous devons apprendre de lui et commencer à respirer un peu d’air frais… Mais pourquoi le mouvement devrait-il accepter cette alliance, quand bien même elle serait honnêtement et véritablement proposée? Le mouvement agit déjà sur un terrain global, ses temps et ses luttes sont définis dans la globalisation.

Ce mouvement est nomade, sa stratégie est celle de l’exode des prisons nationales, c’est un grand serpentin qui lie dans son mouvement, qui hybride et transforme les espaces et les temps de la Terre. Il reconnaît le Sud dans le Nord et le temps de la révolution à l’intérieur des métamorphoses du mode de production. Ce mouvement est hégémonique: on le trouve, sans contradictions, au centre de l’Europe et au milieu des forêts du Chiapas ; aux États Unis, dans les déserts et dans les mégalopoles africaines; dans les révoltes des étudiants indonésiens et dans la résistance croissante et indignée des intellectuels russes… La gauche italienne n’a qu’une seule possibilité: se mettre au service de ce mouvement hégémonique (d’ailleurs, cette reconfiguration des pouvoirs, entre gauche et mouvement des mouvements, était déjà à l’¦uvre avant Gênes). A Gênes on pouvait déjà voir des députés et des administrateurs locaux pour qui la référence politique n’est plus constituée par les vieux partis parlementaires, mais bien par le mouvement. La légitimation de l’action administrative est donnée par les besoins que les mouvements interprètent, elle se plie et se conforme aux exigences du mouvement et à la générosité des opérateurs de base… Dans la mondialisation la “traslatio”, le transfert des pouvoirs est en train de se réaliser dans deux directions: d’un côté, le pouvoir impérial; de l’autre, le mouvement de réappropriation de la richesse et de la liberté… Que vient donc faire ici la gauche et sa tradition lugubre? Le communisme est une chose trop sérieuse pour être laissée aux chameaux. Vive les Wu Ming!

Le massacre de Gênes ne vient pas de rien, du hasard, ce n’est pas un “inconvénient”. Il a été décidé. La presse a donné libre cours à sa fantaisie. Hypothèses: les choses ont été décidées par Fini contre Berlusconi, par les Carabiniers contre la Police… Stupidités. A la base de cette décision, comme souvent, il n’y a pas une volonté claire mais des intentions oscillantes. Quel est le gouvernement mondial que nous voulons ? se demandent les politiques et les policiers. L’action répressive découle de la réponse qu’ils donnent à cette question. Deux solutions se présentent (ou semblent se présenter). Il y a d’un côté le modèle qui semblait gagnant jusqu’à aujourd’hui, celui d’un Empire aristocratique, c’est -à- dire celui de la finance internationale et des multinationales productives. Dans ce modèle, l’aristocratie joue un rôle d’intermédiation entre un pouvoir monarchique central ( aujourd’hui grosso-modo représenté par la capacité militaire, monétaire et communicationnelle de la présidence américaine, par les trois Rome qui la constituent: les militaires de Washington, les financiers de New York, les comédiens de Los Angeles) et une démocratie qui, à travers l’ONU, les ONG, les mouvements, s’exprime partout dans le monde. Il y a donc une force qui modère le pouvoir impérial: il est fondamental de laisser de l’espace à ce mouvement. Mais il y a une autre hypothèse un peu plus réactionnaire. Ce ne sont pas Fini et Baget-Bozzo qui l’ont produite , ni leurs acolytes dans la police et dans les églises , mais il se trouve qu’ils s’y sentent bien – par tradition idéologique ou théologique. C’est l’hypothèse de l’Empire Byzantin. Ici, l’équilibre et le caractère subsidiaire des trois pouvoirs, monarchique, aristocratique et démocratique disparaissent. Le pouvoir monarchique prend tout. Sa définition est le bouclier spatial. Les réseaux internationaux à travers lesquels on produit de la valeur à partir du travail et de la terre se ferment d’une manière mystique. Dans les grandes conques absidiales qui renferment les mosaïques byzantines, il y a le souverain entouré des douze apôtres et des douze signes de l’Apocalypse. En d’autres termes, il y a des gens au pouvoir qui pensent que la liberté de produire et de s’approprier de la richesse, de la part des patrons, n’a pas de limites, et que cette liberté doit être protégée de manière absolue. Dans le présent et dans le futur le bouclier spatial signifie cela: un investissement contre l’à-venir, contre toute résistance à-venir.

Mais revenons au présent. A Gênes, du côté du pouvoir, ce sont les byzantins, les fascistes, les cléricaux qui ont gagné et non les petits bedeaux serviles qui viennent se montrer à Palazzo Chigi et Montecitorio6. La chose est bien plus dangereuse puisque c’est au centre de l’Empire que sont pensées ces alternatives. Mais Gênes répond de manière anticipée: c’est une descente de barbares, une éruption volcanique, la seule innovation possible.

La mort de Carlo Giuliani: c’est cela aussi, Gênes. Un garçon simple qui répond aux provocations de la police, du pouvoir byzantin, en s’armant de ce qu’il trouve dans la rue, cailloux et bâtons. Il est tué. Il est assassiné. On l’accuse d’être violent: mais s’indigner, est-ce de la violence? Spinoza définit l’indignation comme la haine envers quelqu’un qui a fait du mal à quelqu’un d’autre. Il ajoute que l’indignation semble se présenter comme une sorte d’équité. Mais aujourd’hui, au-delà de Spinoza, il y a une redondance, un excédent d’amour qui circule dans la société des jeunes, dans la nouvelle façon de produire, dans la nouvelle composition de classe, parmi ces hommes précaires pauvres intelligents qui sont l’innovation du monde – il y a donc un excédent d’amour qui va au-delà de l’équité de l’indignation. Dans le sacrifice extrême de Carlo Giuliani nous lisons une violence transfigurée par l’amour. Nous avons affirmé ci-dessus que le mouvement tissait sa subjectivité sur le travail féminin, mieux, sur un travail qui est devenu femme. Jusque dans la tragédie de Carlo Giuliani nous lisons cet amour débordant et démesuré: la pauvreté qui est proche de la mort, réorganise en mourant son amour pour le monde, pour la transformation, pour l’à-venir.

Juillet 2001

  1. Valle Giulia a été le théâtre d'un des premiers affrontements entre étudiants et forces de l'ordre en 1968.
  2. Piero Ottone a dirigé le quotidien Corriere della sera dans les années 70.
  3. Don Ciotti est un prêtre très engagé dans les luttes sociales, il milite à côté des immigrés, des prisonniers, des toxico - dépendants.
  4. Don Gallo est un prêtre très engagé à côté du mouvement No Global.
  5. Wu Ming est un atelier de production de services narratifs, géré par un collectif d'agitateurs de l'écriture. En langue chinoise, Wu Ming signifie "anonyme". Parmi les membres fondateurs il y a Roberto Bui. Pour une présentation de Wu Ming: www.wumingfoundation.com.
  6. Palazzo Chigi et Montecitorio sont les sièges, respectivement, de la Présidence du Conseil des Ministres et de l'Assemblée Nationale.

Published 21 February 2002

Original in Italian
Translation by Antonella Corsani & François Matheron
First published in

Contributed by Multitudes
© Multitudes/Negri eurozine

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