Transformations dans la sphère publique (1983-2013)

Dans son cours du Collège de France sur l’État, Pierre Bourdieu est sans indulgence a l’égard de la notion d’Öffenlichkeit. “L’espace public, ce concept détestable qui vient d’Allemagne”, dit-il (Bourdieu 2012). Ce point de vue, que le sociologue a souvent eu l’occasion de développer, est discutable. Le concept de sphère publique a fait l’objet d’incessantes critiques, mais aussi de remaniements et d’adjonctions fécondes qui suffisent à prouver sa résilience. Si personne n’est jamais entièrement satisfait de cette notion, elle continue, du fait de sa plasticité, d’être utilisée pour rendre compte des émergences démocratiques et des formes innovantes d’action collective. Les organisateurs de la conférence Eurozine ont donc eu parfaitement raison d’en faire le point de départ de leur conférence. S’il ne faut pas l’utiliser comme une forme rigide qu’on se contenterait d’appliquer de manière routinière sur des réalités hétérogènes, l’ouverture que permet la notion contribue à subsumer différents types de réseaux, de relations et de forums émergents au sein desquels se construisent des points de vue sur le monde et des croyances partagées. Il est à peine besoin de préciser que la sphère publique n’est pas le compte rendu d’une réalité singulière : on doit y voir plutôt une idée régulatrice à propos des conditions de réalisation d’un débat libre et ouvert qu’une analyse socio-historique en bonne et due forme des différentes couches de conversations et d’interactions qui ont produit la modernité. Prendre la notion au sérieux ne conduit pas nécessairement à en faire le vecteur de l’idéalisme ou d’un quelconque formalisme communicationnel et revient encore moins à mettre de côté l’hégémonie, l’accès inégal aux ressources symboliques et la domination.

An improvised public library, one of many at Occupy interventions around the world, in a tent at Occupy London, 22 October 2011. Photo: shaundon. Source:Flickr

Les remarques qui suivent n’ont pas la prétention d’apporter une réponse complète à la vaste question de savoir ce qui s’est passe dans la sphère publique au cours des trente dernières années. Il s’agit plutôt de fournir un cadre “portable” qui permettrait de confronter des situations d’émergence sans nécessairement les identifier en évitant le double écueil d’un pessimisme injustifié (la sphère publique a disparu dans les eaux glacées du capitalisme financier, les intellectuels européens sont les victimes du néo-libéralisme) et l’optimisme naïf qui nous fait croire qu’une étincelle suffit à produire des effets durables (les printemps arabes vont croitre et multiplier, la démocratie participative est en train de conquérir le monde). Les trente dernières années ont été caractérisées par la conjonction de mouvements puissants qui ont mis à bas les fondements de l’ordre des choses politique, économique et culturel qui avait été dominant depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale :

– Un changement technologique radical quant aux systèmes de communication (le triomphe d’Internet, ses conséquences sur le monde de l’imprimé et l’ascension irrésistible des réseaux sociaux).
– La fin brutale et largement inattendue du monde communiste.
– La montée des organisations non gouvernementales et la tendance au rétrécissement de l’Etat-nation.
– La domination d’une société dite de la connaissance ou de l’expertise qui a contribué à la restructuration du travail intellectuel et des formes de présentation de soi des intellectuels dans la sphère publique.
– L’extension des marchés et la tendance à la marchandisation généralisée.
– L’émergence de nouveaux pouvoirs dans le monde et le changement de la place de l’Europe dans le système mondial.

La globalisation, quelles que soient les limites de ce mot attrape-tout, a été contemporaine de l’émergence de nouveaux nationalismes, particulièrement en Europe, et les populismes modernises sont devenus des formes politiques significatives des deux côtes de l’ancien rideau de fer. Ces phénomènes semblent paradoxalement être des agents plus puissants de l’homogénéisation européenne que les très modestes tentatives pour dessiner des intérêts culturels communs : le projet des capitales culturelles européennes vient ici immédiatement à l’esprit pour dire les limites de cette volonté. De nouvelles contradictions sont apparues, qui organisent désormais les marchés économiques aussi bien que l’ensemble de la vie sociale. Dans ce paysage, le statut de l’Europe est confus : d’un cote, elle reste un centre de pouvoir, économique et culturel. Alors que les principaux canaux de communication et d’influence ne partent plus de ce continent, il reste une référence mondiale pour ce qui est de la technologie, mais surtout en matière de goûts et de styles de vie. D’un autre coté, l’Europe apparait comme le lieu par excellence de la désillusion et du désenchantement. Il ne s’agit pas d’un phénomène entièrement nouveau. A la fin des années 1990, la revue Esprit donnait pour titre à l’un de ses numéros : le repli culturel de l’Europe. Nous, peuples d’Europe ne nous pensons plus comme l’atelier symbolique et normatif du monde et nous avons peur d’en devenir bientôt les maitres à danser, à la façon dont Marx nommait les aristocrates européens condamnés à vendre, après la Révolution française, quelquefois à vil prix, ce que Bourdieu aurait défini comme leur capital social et culturel incorporé. Nous sommes devenus bipolaires. Dans les bons jours, nous pensons que le changement technologique va apporter l’égalisation des conditions à travers une forme d’horizontalité des réseaux sociaux et nous imaginons une sorte de paix électronique perpétuelle. Dans les mauvais jours, nous craignons que le déclin de l’Etat-providence entraine la destruction de nos styles de vie, particulièrement pour ce qui concerne nos habitudes culturelles. Notre anxiété ne nous conduit pas pour autant à lutter pour conserver les bienfaits de notre monde, comme s’ils n’étaient pas le résultat d’un processus historique, lié au développement de la sphère publique, mais un don de Dieu.

On peut partir d’une brève réévaluation de la notion de sphère culturelle publique et d’en préciser les usages possibles pour la discussion. Dans un deuxième temps, on caractérise provisoirement les formes émergentes de mobilisation qui ont fleuri dans le monde au cours des dernières années pour envisager jusqu’à quel point des formes partagées d’espace public sont construites ou reconstruites. La conclusion prend un tour plus personnel, puisqu’elle s’appuie sur mon expérience pédagogique dans l’Europe post-communiste.

Que faire de la notion de sphère publique ?

La notion de sphère culturelle publique a été développée par Jim Mc Guigan (Mc Guigan 2004) à partir de la première construction de Juergen Habermas en vue de lui enlever ce qui peut apparaitre comme un défaut rédhibitoire : la confusion qu’elle entretient entre les intérêts de la bourgeoisie européenne a un moment particulier de son histoire avec un point de vue universel sur l’espace des interactions sociales, mais aussi l’obstacle que constitue l’extension inexorable du marché qui transforme le citoyen en simple consommateur.

La première objection, selon laquelle l’universel n’est qu’une forme particulière, a été massive, mais on peut y répondre de deux manières. La première, que je risque ici, est empruntée a la théorie de la démocratie proposée par Cornelius Castoriadis : Athènes peut être considérée comme un “germe” alors que seule une minorité bénéficie de l’espace ouvert et que l’esclavage est nécessaire au bon fonctionnement du système. Le germe est à la fois un commencement et une idée régulatrice qui aura des échos dans le futur. La deuxième façon de répondre a l’objection est déjà contenue dans le travail de Mc Guigan et peut réconcilier la conceptualisation d’ Habermas avec une approche marxiste : l’ouverture d’une sphère culturelle bourgeoise n’a pas seulement assis la domination d’une nouvelle classe ; elle a aussi engendré des formes inédites de contradiction, qui ont donné lieu à de nouvelles formes de revendication, de la classe ouvrière, mais aussi des femmes et des autres minorités. La deuxième objection faite à la théorie de la sphère publique est sans doute antérieure au développement de la notion d’Offenlichkeit par Habermas : elle porte sur l’apathie politique qui a affecté les sociétés démocratiques depuis des décennies.

La révision de la notion de sphère publique que propose Mc Guigan est fondée sur l’inclusion en son sein de la culture de masse, un thème dominant des cultural studies depuis les origines. “Dans le monde moderne récent, écrit-il, la sphère culturelle publique n’est plus confinée a la République des Lettres- la sphère littéraire publique du XVIIIe siècle- , ni aux formes d’art “sérieuses”, qu’elles soient classiques, modernes, ou, pour ce qui nous importe, post-modernes. Elle inclut les canaux et les circuits variés de la culture populaire de masse et du divertissement, ainsi que les réflexions esthétiques et émotionnelles suscitées de manière routinière par les réseaux de médiation sur la manière dont nous vivons et dont nous imaginons la vie bonne”. Les études culturelles ont fait beaucoup pour attacher une raison d’être aux sentiments et émotions populaires généralement considérées comme les conséquences directes de la domination symbolique ou des désavantages sociaux. En procédant ainsi, ces travaux ont tendu a diminuer la force d’imposition symbolique et idéologique du divertissement de masse et surévalué les capacités d’appropriation critique du public. Nous sommes passés trop brutalement du mépris d’Adorno pour l’industrie culturelle au monde enchanté du populisme affectif, insistant sur la créativité populaire dans n’importe quelle circonstance communicationnelle. Dans une telle vision de la sphère publique, les medias de masse et la démocratie en viennent à se superposer : la télé-réalité et les jeux télévises sont les forums contemporains ou la politique rencontre la culture. Pour ainsi dire, la télévision est la continuation de la politique par d’autres moyens.

La lecture de Mc Guigan permet de développer une vision moins simpliste de la situation. Il ne limite pas la sphère publique aux médias de masse, mais distingue trois formes de relation à l’offre qu’ils diffusent : le populisme acritique, la subversion radicale et l’intervention critique. Dans le premier cas, la souveraineté du consommateur est prise comme allant de soi. Les consommateurs sont des citoyens de plein exercice et leurs formes de consommation constituent des suffrages pour différentes offres politiques et culturelles. Le Starbucks, remarque Mc Guigan, est alors l’équivalent du café littéraire du XVIIIe siècle.

A l’autre extrémité du spectre, la subversion radicale considère la production de masse qui mêle information et divertissement comme le problème et non la solution. Elle est une entrave à la démocratie et non un outil pour la faire advenir. La critique radicale des medias est loin d’être nouvelle, et elle a fait l’objet de développement récents, y compris dans les mouvements sociaux qui ont occupé la sphère publique de ce début de siècle. On ne peut pas considérer pour autant que le radicalisme anti-médiatique soit hégémonique. D’autres strates historiques d’expression publique sont présentes et elles coexistent en des dosages divers dans les nouvelles formes d’expression publique. Ainsi un bloggeur Etats-Unien, Allan Besselink, s’exprime ainsi : “Quand j’ai vu les étudiants d’UC Davis aspergés de poivre par la police, mon esprit est revenu aux années 1960. Pour un court mais douloureux moment, c’était comme si j’étais remonté dans le temps. La contreculture est peut-être de retour, Les gens ont peut-être envie de s’exprimer à nouveau ; ils sont peut-être prêts à exercer leur liberté de parole et leur liberté d’association pour promouvoir une vision différente du monde” (Bessinger 2011). On peut évoquer aussi l’importance de la culture des hackers, et leur anarchisme savant, que le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, définit ainsi : En réalité, hacking veut simplement dire construire quelque chose rapidement ou mettre à l’épreuve les limites de ce qu’on peut faire. Comme la plupart des choses, on peut en faire un usage bon ou mauvais, mais la grande majorité des hackers que j’ai rencontres sont des idéalistes qui veulent avoir un impact positif sur le monde” (Zuckerberg 2012) . Il convient d’ajouter à ce tableau l’héritage de la culture politique violente incarnée par les Schwarze block à la fin des années 1980, qui, si elle n’est plus centrale, n’a pas entièrement disparu. Ces attitudes hétérogènes agrègent en majorité des enfants des classes moyennes en un style disruptif fonde sur des actions hautement ritualisées et autocélébrées. Pour un vrai radical, la sphère publique n’existe pas. Un espace politique totalement nouveau doit être crée à partir de l’émeute, qui représente la fusion d’individus au sein d’un collectif inédit. La célébration des soulèvements dans la théorie de l’évènement que propose Alain Badiou n’est pas fondamentalement différente de l’idée de groupe en fusion développée par Sartre dans sa Critique de la raison dialectique en 1960 (Badiou 1988). Les deux théories sont fondées sur les propriétés particulières d’un moment “chaud” mais ne vont pas très loin quand à ce que pourrait être un véritable espace démocratique de communication. La subversion radicale recherche le retour de la spontanéité et de l’authenticité dans un monde rendu complètement artificiel et inauthentique par les medias de masse. La subversion symbolique peut-elle détruire le pouvoir des firmes ou est-elle condamnée à être intégrée dans le nouvel esprit du capitalisme, selon les termes de l’ouvrage aujourd’hui classique de Luc Boltanski et d’Eve Chiapello Boltanski et Chiapello 1999) ? Jusqu’à présent, le radicalisme n’a pas fait les preuves de ses capacités d’ébranler le pouvoir économique. Qui plus est, de très imposantes manifestations ne semblent plus contenir aucune vraie menace politique pour le pouvoir en place. Pensons aux mobilisations extraordinaires en Espagne, au Portugal ou en Grèce, mais aussi, toutes choses égales par ailleurs, à des manifestations de masse en Europe de l’Est qui retiennent moins l’attention, comme c’est le cas en Roumanie ou en Bulgarie. Dans ces pays, occuper la rue est aussi une manière d’apprentissage de la sphère publique après des décennies de silence ou de stratégies indirectes d’expression. Le cas de l’Ukraine montre cependant que la mobilisation peut avoir, en tant que telle, des effets politiques d’envergure, lorsqu’elle atteint un niveau d’intensité suffisant.

C’est la troisième forme de relation à la sphère publique, l’intervention critique, qui a les faveurs de Jim Mc Guigan. On peut être d’accord avec lui, à condition de préciser ses conditions d’efficacité, car la construction d’un espace critique de ce type est évidemment plus proche de l’idée qu’on peut se faire d’un espace public. Selon Mc Guigan, la position est une combinaison de “ce qu’il y a de meilleur dans le populisme non critique, c’est-à-dire l’appréciation de l’existence du champ culturel tel qu’il existe dans la réalité, avec ce qu’il y a de meilleur dans la subversion radicale, à travers la production d’un discours authentiquement critique et d’un point de vue potentiellement populaire”. Qui pourrait faire des objections ? Changer le monde en tenant compte de ce qu’il est, voilà qui témoigne d’une grande sagesse politique. Malheureusement, l’auteur ne nous donne pas les clés de ce qui pourrait transformer ce qu’il appelle intervention critique en forme générale de l’action politique. Il se contente de mentionner certaines émissions de la BBC, comme Comic Relief, Bremner et Bird and Fortune. C’est une manière de reconnaitre que la télévision, qui est encore la forme dominante de divertissement, reste le site central de la sphère publique et peut engendrer de puissantes capacités de critique sociale. J’ai essayé de faire un usage productif de la notion d’intervention critique dans l’analyse que j’ai donnée des débats publics qui ont lieu au cours du festival d’Avignon, ou la tradition établie par Jean Vilar et la force des réseaux d’éducation populaire créent des conditions plutôt utopiques d’Öffenlichkeit (Fabiani 2008). Pourtant, en dépit de conditions relativement plus démocratiques qu’ailleurs, le festival est aujourd’hui trop lié a une pratique socialement minoritaire, le théâtre, pour rejouer l’utopie vilarienne d’après-guerre, celle du spectateur participant, qui fut une définition assez heureuse de ce que peut être une sphère publique. Mc Guigan lui-même n’a pas d’idée précise à propos de l’impact social et politique de l’intervention critique concernant des contenus culturels. On peut penser qu’elle trouve ses limites dans l’assise sociale de la pratique, nécessairement circonscrite par une forme de qualité culturelle qui ne caractérise pas l’ensemble de la production. Je suggèrerais volontiers, comme je l’ai fait à propos des débats des Ceméa à Avignon, qu’il s’agit de prototypes d’une démocratie culturelle à venir, et qu’à ce titre nous avons raison de vouloir les protéger.

Les medias sociaux et les formes émergentes de mobilisation

L’optimisme technologique a ordinairement accompagné les volontés radicales de changement politique. Il est difficile de trouver des contre-exemples à cette affirmation, et même l’écologie profonde, qui enveloppe une critique d’ensemble de la science et de la technologie, ne refuse pas a priori toutes les avancées du savoir, particulièrement en matière de communication. Il semble que chaque avancée des sciences et des techniques contienne la promesse d’une égalisation des conditions, de l’imprimerie à Twitter en passant par la Ford T. En dépit des démentis que la réalité a apportés à cette croyance, nous persistons à penser que la technique est porteuse, pour peu qu’elle fasse l’objet d’une utilisation maîtrisée et collective, de nouveaux types de relations sociales. Cela est particulièrement vrai du domaine de la communication : il a existé de véritables utopies radiophoniques au moment où ce medium est apparu, que l’on aurait sans doute du mal à imaginer aujourd’hui. L’impression 3D est sans doute aujourd’hui la technologie qui suscite cette illusion au plus haut degré, puisque certains rêveurs en font l’instrument de la réalisation rapide du communisme, comme si Lénine n’avait pas dit le communisme c’est les soviets plus l’électricité, mais le communisme, c’est l’électricité.

C’est la puissance de cette illusion qui doit susciter l’attention du sociologue, au même titre que les propriétés émergentes des nouveaux réseaux. Mon intention n’est certes pas de vous refaire le coup du désenchantement du monde, mais il est indispensable que nous considérions avec détachement les récentes transformations de la sphère publique, ou ce que nous croyons identifier comme les effets des medias sociaux sur la manière dont nous nous lions, à proximité ou à distance. . Ce qu’on a appelé le printemps arabe d’abord, la conjonction de ces protestations avec divers mouvements comme ceux des Indignados ou Occupy, ont frappé les esprits parce qu’ils ont associé deux propriétés : la première est celle d’une prise de parole dans l’espace public, ou mieux dans le cas arabe, d’une production de l’espace public par la prise de parole. La prise de parole est nécessairement disruptive : dans le cas arabe elle a été aussi instauratrice, produisant une sorte de court-circuit dans le processus de création d’une Öffenlichkeit de type habermassien, alors même que les conditions socio-spatiales de son émergence avaient été régulièrement combattues par les dictatures arabes. Dans la problématique de l’occupation qui traverse, sous des espèces à vrai dire très différentes, tous les mouvements récents, c’est en effet la transformation concrète de l’espace urbain dans la durée qui est en jeu. L’occupation, non pas d’un lieu de travail, ou du symbole de l’oppression ou de la domination, mais d’une portion de l’espace public, est en effet d’un autre ordre que la manifestation. Elle vise à requalifier l’espace et non pas seulement à le traverser. Le campement se distingue de la manifestation traditionnelle au sens où il va au-delà de l’affirmation d’un point de vue protestataire ou revendicatif sur le monde. Il désigne expréssément la possibilité d’un autre monde, en préfiguration, comme ce fut paradigmatiquement le cas à Zucotti Square, ou sur la place Tahrir, qui développent une double existence sous le rapport de la communication : d’abord la représentation du collectif à lui-même, de sa coprésence et de son horizontalité. Par rapport au flux de la manifestation, l’occupation produit de la visibilité collective (on ne voit pas seulement son voisin de marche, mais la communauté des preneurs de parole). Ensuite, l’occupation est une adresse au monde, puisque l’événement été aussi produit pour la sphère globale, à la fois à travers les réseaux industriels et capitalistes (les télévisions, les agences de presse) et les réseaux informels ouverts par l’exploitation d’internet par des firmes (Facebook en particulier). J’ai déjà eu l’occasion d’analyser dans le cas d’un mega-event, comme on les appelle maintenant, le festival de Cannes, l’intrication des images et des images d’images dans un festival par ailleurs consacré aux images (Fabiani 2003). La démultiplication des images, si importante dans l’espace cannois, est essentielle pour certifier aux spectateurs qu’ils sont réellement présents dans un espace filmique: un grand écran qui «double» en quelque sorte la montée des marches et qui permet aux spectateurs mal placés de ne rien rater de la cérémonie, ou d’aller et venir du regard entre la vraie scène et sa transmission vidéo, laquelle annonce la mise en archives et la disponibilité future de ces images au regard de l’histoire. Des écrans plus petits sont disséminés dans les divers lieux du festival, et l’on peut faire une transaction commerciale tout en ne perdant rien de ce qui se passe sur la moquette rouge légendaire. Une telle réflexivité des images est aujourd’hui présente dans toute démonstration de force collective, et l’on peut mesurer la force d’un événement à sa capacité de démultiplication des images.

Occupy tents, London, 28 November 2011. Photo: Kyoko Escamilla. Source:Flickr

Dans le nouveau type d’organisation sociale de l’espace que produit l’occupation, il s’agit toujours de montrer qu’un autre monde est possible, tout de suite, que l’horizontalité peut produire immédiatement, dans l’hic et nunc du rassemblement. C’est ce qui explique que les rapports sociaux et leur figuration soient au centre de toutes les discussions. Tentifada en Israel (I am an Egyptian, proclame fièrement l’une des pancartes brandies à Tel Aviv), occupations sous formes de citations ailleurs, la réplication de mouvements de ce types est caractéristique de l’année 2011 en ce qu’elle ajoute un nouvel élément au répertoire d’action. La similarité de ces actions est évidemment la conséquence de la médiatisation globalisée de ces événements. La communication de ces événements entre eux, leur réplication, leur enchaînement et leurs emprunts mutuels ne sont évidemment pas des nouveautés historiques. Toute conjoncture historique peut être analysée de la même façon. Les technologies de la communication renforcent ces effets de deux manières : 1) en généralisant l’instantanéité du temps réel (qui réduit à néant les temps de communication, mais aussi, très largement, leur coût); 2) en permettant aux acteurs d’être présents sur plusieurs scènes à la fois. Ainsi, pendant une récente Naqba, en Palestine, commémorant la perte du pays à la création d’Israel, on pouvait observer les protagonistes être à la fois les agents de leur propre action (à Ramallah) et les spectateurs de ce qui se passait au même moment ailleurs en Cisjordanie ou à Gaza. L’émissaire et le messager disparaissent au profit de ce multiple self généralisé. Il vaudrait la peine de décrire en détail les intermittences de l’attention, les jeux de va et vient entre l’action et le spectacle d’une autre action qui constituent aujourd’hui la trame de la vie sociale et politique. Les psychologues et les cognitivistes travaillent sur la pluralité des régimes d’attention, mais la sociologie politique pourrait heureusement se saisir de cet objet.

La notion de prise de parole reste valide pour décrire ce type de mouvement. Le premier est celui de Michel de Certeau, conçu dans les semaines qui ont suivi mai 68 (Certeau 1994) et destiné à rendre compte de la prise de parole comme l’effet d’une crise de la représentation politique : “En mai dernier on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789 . (…) C’est la parole prisonnière qui a été libérée». L’acte de contestation est un acte de parole, et pose la question de la relation entre le dire et le faire dans l’espace politique. Ceux qui s’expriment veulent-ils vraiment faire ce qu’ils disent, c’est-à-dire la révolution, ou l’acte de protestation se limite-t-il au langage ? Michel de Certeau a thématisé, bien avant d’autres, la question des limites du système représentatif à travers l’analyse de la spécificité d’un “dire” disruptif. Ceux qui prennent la parole sont des représentés et ils contestent le droit aux représentants de parler pour eux, brisant de ce fait le pacte qui permet aux démocraties représentatives de fonctionner sans pour autant donner aucune assurance sur le caractère effectif du changement des relations de pouvoir qu’on appelle de ses vux. Ce rapport non résolu entre le dire et le faire est le moteur de l’interrogation de Michel de Certeau. Peut-on parler de révolutions dans l’ordre du dire ? La prise de parole qu’on constate dans les mouvements de 2011 peut-elle envelopper une forme de radicalité et d’une critique d’ensemble de la représentation, ou au contraire est-elle prise dans un système de représentation qui distribue les rôles une fois pour toutes ? L’événement, en d’autres termes, est-il condamné à exprimer sa singularité ou son caractère éphémère, ou, au mieux, sa saisonnalité (le printemps arabe est rapidement suivi de l’automne, c’est comme s’il n’y avait pas eu d’été, ou qu’il avait été pourri) ? Ou, au contraire, est-il en mesure de faire advenir une nouvelle forme de démocratie, qui serait autre chose que la réitération de la scène représentative ou de la scène de l’émeute, du groupe en fusion du Sartre de la Critique de la raison dialectique, dont les éloges émeutiers des vedettes du radicalisme médiatique ne sont que la petite monnaie.

Deux questions se posent à propos des réseaux sociaux :
-la première est celle qui concerne la fatigue des démocraties représentatives. Celles-ci sont depuis longtemps affectées par l’apathie politique ou les diverses formes du cens caché, le lobbying et la corruption. Mais le dessin de ce qui pourrait les remplacer ou les relever n’est pas encore très clair.
-la seconde est celle de l’aspiration à la démocratie qui se fait jour dans les pays à régimes dictatoriaux. Celle-ci est par nature “déstabilisante”, au sens où elle met en question des équilibres géopolitiques qu’on nomme rapidement “stabilité”. Quelle est la démocratie visée par ces mouvements ? Est-elle la promesse d’une alternative aux démocraties représentatives des pays dominants ? Comment penser une forme de convergence entre les mouvements ?

Le nouvel espace critique dont les réseaux sociaux dessinent les contours est-il réservé à une minorité consciente et la majorité doit-elle se contenter de l’esthétisation à bon marché de la politique qui inonde la culture de masse et la plupart des méga-événements ? L’espace consacré à l’intervention critique ressemble encore souvent à une forme de monarchie censitaire dans laquelle le capital culturel remplacerait les titres de propriété Il n’en reste pas moins que la démocratisation de l’accès à la capacité critique constitue néanmoins la question politique majeure du moment que nous vivons.

Epilogue hongrois

Deux jours avant le début de la conférence Eurozine, à la fin novembre 2013, George Soros, évoquait, dans l’auditorium de l’institution de savoir dont il est le mécène, Central European University, les “blessures que l’Europe s’infligeait elle-même “pour rendre compte des politiques d’austérité. Blessures ou médecine de cheval : Soros avait choisi son camp. Sous la bannière de la société ouverte qu’il a popularisée après l’avoir empruntée a son mentor Karl Popper, Soros défendait une sorte de social-démocratie qui aurait semblé trop risquée pour François Hollande. Le bienfaiteur alla même jusqu’à souhaiter un accroissement de l’intervention de l’Etat, les philanthropes montrant la voie, mais les gouvernements développant et entretenant les routes. Soros parlait devant des étudiants qui, un peu plus de vingt ans après la chute des dictatures communistes, redécouvrent Marx et Lénine avec enthousiasme. Ils accueillent Badiou, Rancière et Zizek comme des rock-stars et adorent une forme quelque peu marchandise de radicalisme politique. Au même moment, ils s’appliquent de tout leur cur à rédiger leur candidature à des programmes doctoraux d’excellentes universités Etats-Uniennes. Le petit auditorium de Nador Utca était ce soir-là le concentre des ambivalences de la vie intellectuelle dans l’Europe d’aujourd’hui. Je ne pouvais pas imaginer, quand j’ai atterri il y a six ans à l’aéroport Franz Liszt, que je serais entouré de si nombreux et si ardents jeunes marxistes. J’avais au contraire la crainte, en intervenant dans les salles Karl Popper et Ernst Gellner, d’être pris au piège d’une institution néo-libérale. C’est de ce genre de malentendu fécond que se nourrit la sphère publique contemporaine.

Références

Alain Badiou, L’Etre et l’événement, Paris, , Editions du Seuil 1988.
Allan Bessinger, “Is the Occupy the Counterculture of the New Millenium”, 29 novembre 2011, http://www.allanbesselink.com/blog/rhubarb/899-is-the-occupy-movement-the-counterculture-of-the-new-millennium?tmpl=component&type=raw

Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard 1999.
Pierre Bourdieu, Sur l’Etat, Paris, Editions du Seuil 2012 .
M. de Certeau, La prise de parole et autres écrits politiques, Paris, Hachette 1994 (1968).
Jean-Louis Fabiani, “Images d’images. Le Festival de Cannes vécu et transmis en direct”, Protée Volume 31, numéro 2, automne, 2003, p. 57-61.
Jean-Louis Fabiani, L’Education populaire et le théâtre. Le public d’Avignon en action, Saint Martin d’Hères, Presses universitaires de Grenoble, 2008.
Jim Mc Guigan, “The Cultural Public Sphere”, European Journal of Cultural Studies, 8, 2004, p. 427-443.
Mark Zuckerberg, S-1 Letter , 1 fevrier 2012, http://techcrunch.com/2012/02/01/facebook-ipo-letter/

Published 3 April 2014
Original in French
First published by Esprit (French version); Eurozine (English version)

Contributed by Esprit © Jean-Louis Fabiani / Esprit / Eurozine

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