Syriza et "Le destin de la Grèce moderne"

La republication, sur le site de la revue Esprit, de l’article de Kostas Axelos, “Le destin de la Grèce moderne”,1 nous donne l’occasion de relire un texte important qui, soixante ans après, nous aide encore à penser l’actualité grecque et les dangers qui la guettent d’une manière chronique.

Hellenic Parliament. Photo: George Rex. Source:Flickr

Parmi les nombreuses idées contenues dans ce texte, dont nous ne saurions assez conseiller la lecture, nous en retiendrons ici une seule, l’affirmation, réitérée à plusieurs reprises, selon laquelle la Grèce moderne n’aurait jamais accédé à l’universel depuis la formation de l’État néohellénique (1828.) Le corollaire inévitable de cette particularité est sans doute l'”illusion majeure de la conscience” des Grecs modernes, illusion qu’ils ont nommée eux-mêmes hellénocentrisme. Elle se veut une “Grande Idée” qui n’est “ni grande ni idée” et se plaît à imaginer la Grèce “comme formant un centre” et “le monde comme sa périphérie”.

Persistance du nationalisme ?

La validité de cette affirmation éclaire judicieusement tous ceux, dont nous faisons partie, qui s’étaient réjouis à l’idée du changement promis par les dernières élections du pays, et ont aussitôt appris avec amertume que Syriza (“Alliance de la gauche radicale”) s’alliait pour former un gouvernement avec le parti Anel (“Grecs indépendants”) – un parti qui condense tout ce qui existe de pire dans la droite populiste, chauvine et xénophobe en Grèce et qui, malgré les dénégations, n’aurait rien à envier à Mme Marine Le Pen, si toute comparaison n’était pas trompeuse par ailleurs. Son leader, M. Kammenos, s’est vu ainsi confier le ministère de la Défense du soidisant premier véritable gouvernement de gauche en Grèce, pour agresser aussitôt, symboliquement, le nationalisme turc ainsi que pour laisser apparaître ouvertement son hostilité à l’Otan et sa préférence pour une alliance militaire de la Grèce avec la “démocratie orthodoxe” de Poutine.

Or comment ce mariage monstrueux entre l'”universalisme” de gauche et l'”universalisme” de droite peut-il s’effectuer au sein du même gouvernement sans que cela ne suscite la moindre protestation publique ni de ses membres ni de ses électeurs ? Cela n’est possible, sans absurdité, que si les deux universalismes en question, qui ont formé la trame de l’histoire politique occidentale, restent au fond inaccessibles pour ceux qui, par ailleurs, s’en réclament, et servent en vérité à masquer un troisième terme qui lève leur contradiction en amont, en l’occurrence l’hellénocentrisme dont parlait Axelos.

Certes, Tsipras et son gouvernement ne sont pas hellénocentriques dans le sens où ils se donneraient comme objectif explicite de restaurer la grandeur de la Grèce antique ou celle de l’Empire byzantin (quoique quelques prétentions à “sauver” l’Europe de l’austérité pourraient être interprétées dans cette direction). Tsipras est, en revanche, bel et bien hellénocentrique (et nationaliste) en ce sens qu’il ne conçoit pas ses partenaires européens comme des partenaires égaux et légitimes dans leurs exigences contractuelles envers la Grèce. Nous en voulons pour preuve, entre autres choses, les arguments avec lesquels le gouvernement Syriza-Anel insiste sur le bien-fondé de la réduction, voire de l’annulation, de la dette du pays. Ils se résument tous à ceci : le peuple grec l’aurait mandaté pour ce faire lors des dernières élections parlementaires. Or cette affirmation ne tient évidemment nullement compte du fait que l’annulation de la dette grecque implique également une perte équivalente chez ses créanciers. Ni du fait qu’elle présuppose, en outre, dans de nombreux pays, dont l’Allemagne, l’accord préalable de leurs parlements respectifs. Il s’agit d’une confusion accablante au sujet des légitimités nationales qui situe, visiblement, celle de la Grèce au “centre”, tandis que celle des pays partenaires est repoussée, d’une manière déconcertante, à la “périphérie.”

Ce nationalisme est également inquiétant et dangereux. Il est inquiétant parce qu’il fait de la dette, considérée comme illégitime, le problème le plus important du pays et laisse au second plan, dans l’obscurité même, les réformes à venir indispensables à sa survie. Il est dangereux en ce que cette orientation risque de heurter ses partenaires et d’empêcher Tsipras de réformer le pays en s’appuyant
sur l’unique aide économique à laquelle la Grèce pourrait avoir facilement accès dans l’avenir, c’est à-
dire l’aide européenne.

La dette, un faux problème ?

Par ailleurs, l’argument selon lequel la réduction de la dette est le problème crucial du pays ne va pas non plus de soi et demande à être situé dans une perspective plus globale à l’égard de l’évolution de la Grèce. Nous ne pouvons évoquer ici toutes les données économiques qui pourraient étayer cette affirmation, à supposer qu’il s’agisse simplement d’un problème économique. Nous nous contenterons de rappeler quelques réalités incontestables, acceptées par tout le monde. Les données chiffrées disent clairement que si la Grèce ne modifie pas de fond en comble son système de retraites actuel, la faillite du pays sera inévitable, indépendamment de l’effacement total ou partiel de sa dette. Pour les trente années à venir, on évalue le montant du financement par l’État des pensions à leur niveau actuel entre trois cents milliards (fourchette basse qui équivaut à la dette actuelle du pays étalée sur la même période) et six cents milliards d’euros (fourchette haute, équivalente au double de la dette déjà colossale du pays) dans le cas où le chômage ne reculerait pas et où la proportion actuelle de un pour trois des actifs par rapport aux fonctionnaires et retraités resterait inchangée !

En quoi la réduction immédiate de la dette, tant réclamée par le nouveau gouvernement, changerait-elle un tant soit peu la course effrénée du pays vers la faillite de son système d’assurance vieillesse ? Le problème n’est même pas abordé. On a, de ce fait, le sentiment que la mise en avant de la réduction de la dette du pays comme priorité absolue sert avant tout à masquer la satisfaction des instincts les plus bas et les plus archaques qui motivent une population déboussolée : la haine des étrangers, ou des juifs, du passé est remplacée par celle des Allemands qui mettraient à genoux un pays innocent ! Le premier acte officiel de M. Tsipras une fois élu Premier ministre n’a-t-il pas été de rendre visite à un mémorial dédié à des résistants grecs fusillés par l’occupant nazi ?

S’il y a bien une crise humanitaire aujourd’hui en Grèce, c’est parce que la distribution injuste de la richesse existante, richesse due aux prêts européens, laisse une partie de la population désespérée. Or cette distribution injuste n’est pas imposée par les Européens ! Nous savons, par exemple, que parmi les 2 700 000 bénéficiaires aujourd’hui de l’assurance vieillesse en Grèce, 700 000 ont droit à des pensions d’un montant variant entre 350 et 550 euros, tandis que 750 000 reçoivent des pensions allant de 1 000 à 2 000 euros. Qu’est-ce qui empêche de réduire les dernières pour augmenter celles qui sont sous le seuil de pauvreté ? Certainement pas la troka.

Selon des calculs effectués par des experts compétents, pour absorber le déficit abyssal du système de retraites, il faudra aligner l’ensemble des pensions sur le niveau modeste, mais décent pour un pays comme la Grèce, au-dessus du moins du seuil de la crise humanitaire, de 600 ou 700 euros maximum. C’est une mesure qui s’impose d’une manière d’autant plus impérative que le financement du système va désormais audelà de la simple redistribution puisque personne parmi ses bénéficiaires n’a payé, durant sa vie active, suffisamment de cotisations, quel que soit le niveau de pension touché. Curieusement, personne ne parle, aujourd’hui en Grèce, de cet immense problème, à l’exception de certains membres du parti de centre gauche To Potami. Les mêmes questions devraient être posées pour la fonction publique où, malgré les restrictions imposées par la crise, les inégalités et les déficits restent encore surdimensionnés.

La confrontation des valeurs

Il y a sans doute une explication à cela. Ce sont justement les retraités et les fonctionnaires qui décident aujourd’hui du parti qui accède au pouvoir dans le pays. Et comment un parti le pourrait-il, en proposant à la majorité des électeurs du “secteur non productif” de voir leurs revenus réduits en faveur des couches menacées par la crise humanitaire ? Il est beaucoup plus facile de déplacer le problème vers la dette extérieure et de laisser croire à la population qu’être de gauche, c’est vivre “luxueusement” avec l’argent que nous empruntons sans jamais le rembourser… Comment douter alors que la Grèce n’ait pas encore accès à des valeurs transcendantes ? Pour toutes ces raisons, on peut considérer qu’avant d’être une question économique, la négociation promise entre le nouveau gouvernement grec et ses partenaires européens sera avant tout une confrontation de valeurs. Tsipras fera-t-il preuve de l’intelligence nécessaire pour relever le défi et réformer le pays sans une rupture prématurée et arrogante, catastrophique pour la Grèce, d’avec la communauté européenne ? Toute la stratégie qu’il a déployée pour conquérir le pouvoir nous incite à en douter. Nous espérons toutefois nous tromper. Nous espérons, plus encore, que les partenaires européens tiendront compte des difficultés de la Grèce, dans les conditions actuelles, à accéder à des arguments valables universellement, et feront preuve de bienveillance en prolongeant un peu les échéances du remboursement de la dette, en en réduisant les taux d’intérêt ou en remplaçant la troka, si détestée par le peuple grec, par un autre dispositif moins bureaucratique.

Sinon la nuit profonde du règne sans partage de l’hellénocentrisme en Grèce risque d’être longue, d’autant plus longue que la chouette d’Athéna a déjà émigré, et depuis longtemps, vers la “périphérie”.

Kostas Axelos, "Le destin de la Grèce moderne", Esprit, juillet 1954 (http://esprit. presse.fr/news/frontpage/news.php?code=360).

Published 23 April 2015
Original in French
First published by Esprit 3-4/2015

Contributed by Esprit © Michail Dimitrakopoulos / Esprit / Eurozine

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