Revues culturelles et nouvelles idées

Le 28 Septembre 2012 l’Institut français d’Estonie et l’Université de Tallinn ont lancé une série de trois débats portant sur les “Nouvelles idées en Europe”. La première discussion eu lieu entre Marc-Olivier Padis, rédacteur en chef de la revue Esprit et Märt Väljataga, rédacteur-en-chef de Vikerkaar et eu pour thème ” Revues culturelles et nouvelles idées “. Ce qui suit est une version remaniée de la contribution de Marc-Olivier Padis.

Au sein de l’Union européenne, le débat d’idées ne connaît, en principe, pas d’obstacles : les échanges sont libres, des institutions se consacrent à leur développement, beaucoup d’observateurs appellent de leurs vœux des échanges toujours plus étroits. Pourtant, les idées ne suivent pas, comme les marchandises, une logique de marché et chacun constate que, dans un espace de libre circulation, les confrontations intellectuelles ne sont pas aussi intenses qu’on pourrait l’espérer, alors même que la montée en puissance d’un espace public européen serait utile pour accompagner et contrebalancer les échanges économiques, institutionnels, qui ravivent aujourd’hui des malentendus et des caricatures entre peuples européens. Pourquoi ce débat d’idées ne prend-il pas forme ?


Tout d’abord, à quoi pourrait-il ressembler s’il prenait consistance ? Il n’existe pas de modèle disponible pour imaginer ce débat public. En effet, celui ne pourrait pas être la transposition à l’échelle transnationale d’un débat interne, ne serait-ce qu’en raison de la contrainte linguistique, du passage par une langue de communication (l’anglais) ou du recours à la traduction. Il ne serait pas non plus analogue au débat savant, qui, par principe, ne connaît pas les frontières et se déroule indépendamment du contexte : une vérité scientifique reste la même, quel que soit le lieu de transmission et de réception.

On ne peut ignorer, quand on prend part à un débat véritablement paneuropéen que le passage d’un contexte à un autre n’est pas neutre. Mieux encore : il ne s’agit pas simplement d’identifier des malentendus mais bien de tirer parti des effets bénéfiques des déplacements et transpositions qui accompagnent les passages de frontière. Aujourd’hui, par défaut, le seul débat vraiment trans-européen est le monopolisé par les économistes, qui peuvent se prévaloir de la technicité de leur discipline pour neutraliser les particularités locales : ce sont des “lois” de l’économie qu’il faudrait respecter partout, au détriment même des choix politiques.

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Les échanges culturels ont longtemps irrigué l’espace européen et les revues y ont joué un rôle central. Qu’est-ce qui a changé ? On en peut répondre à cette question sans mise en perspective historique. En effet, les échanges culturels ne suivent pas le même rythme que les échanges commerciaux : ils s’organisent, avec des hauts et des bas, par séquences historiques, autour de grandes questions. Depuis que les revues jouent en Europe un rôle important dans la circulation des idées, c’est-à-dire depuis la fin du XIXe siècle, le débat en Europe a été structuré, à grands traits, en deux grandes phases. Le premier grand sujet fut la question démocratique et nationale, en particulier autour des conflits liés à la sécularisation, à l’emprise de la religion sur la politique et ce qu’on appelait en France la guerre des deux cultures (catholique et républicaine). L’accès à l’indépendance, la défense de la langue et de la culture nationale, la revendication démocratique ont souvent été exprimées à travers le support des revues. Dans une deuxième phase, après la Première guerre Mondiale, le marxisme et la question communiste ont divisé l’Europe. Mais la question communiste, source de tant de divisions, organisait la confrontation bien au-delà du champ politique et, en un sens, imposait un cadre de débat commun aux joutes intellectuelles. C’était le débat trans-européen par excellence dans les années d’après-guerre, le sujet qui organisait les divisions et les rapprochements intellectuels jusque dans les années 1980 : importance de la dissidence, des écrivains, de la revendication d’autonomie de la pensée par rapport aux pouvoirs.

Dans les années 1990, après la chute du communisme, le débat se révèle paradoxalement plus difficile. L’Europe se réunifie mais les contacts ne sont pas faciles à maintenir, les regards se tournent rapidement vers les Etats-Unis, où le débat est organisé de manière très différente, avec des médias dont l’influence est globale grâce à la diffusion de la langue anglaise, qui fait office de lingua franca, et un monde universitaire puissant et dynamique. Si la force d’attraction du débat académique américain marque les années 1990, il se révèle peu utile pour l’Europe dans les années 2000 : les EU s’enferment dans des questions internes de sécurité liées au 9/11 et aux guerre d’Irak et d’Afghanistan et se déchire politiquement sur un modèle économique qui conduit droit à la crise de 2008. Les affrontements idéologiques intenses qui partagent les Américains sont peu utiles pour éclairer les débats européens où le système de solidarité, quoique varié selon les pays, reste fort et légitime. Le rapport aux EU a toujours été central dans les débats intellectuels européens. Mais, depuis la crise économique, les débats internes à l’Europe sont plus importants, l’intérêt américain pour le continent européen s’affaiblit (voir Obama et son intérêt plus grand pour l’Asie).

Dans ce contexte, les revues retrouvent leur rôle de médiation entre les différents pays européens : il ne s’agit plus d’une structuration par l’idéologie, la politique, la géopolitique. D’autre part, il n’y a pas de courant, ou de mode, lié à une discipline universitaire imposant des thèmes comme cela a pu être le cas avec l’existentialisme, le structuralisme, l’école des Annales, la déconstruction… La production d’idées n’est pas résumée non plus par de grandes figures qui ont marqué la pensée en France, avec un rayonnement international, comme Raymond Aron, Maurice Merleau-Ponty, Claude Lévi-Strauss, Paul Ricœur… La disparition de ces grandes références rappelle l’intérêt pour les revues culturelles comme lieux de travail collectif qui ont vocation à aider à l’intelligence du présent, dès lors qu’on accepte l’idée qu’une seule discipline universitaire ou une seule œuvre de référence ne suffit pas à saisir la totalité des questions de l’époque.

Les questions communes qui traversent les pays européens ont des résonnances dans les différents contextes européens. Mais ces résonnances doivent faire l’objet d’un travail, notamment éditorial, spécifique d’où l’intérêt d’une structure comme Eurozine qui travaille sur les échanges entre revues. Ces échanges ne vont pas de soi, ils doivent faire l’objet de traductions dans les deux sens du terme, c’est-à-dire d’une langue à l’autre mais aussi d’un contexte culturel à l’autre. Le débat intellectuel européen ne peut pas être réduit aux controverses économiques, au débat institutionnel sur l’UE ou à de grands appels de principe porté par de grandes signatures (comme les pétitions rassemblant quelques grands noms emblématiques dans les grands journaux européens). Il y a un travail institutionnel à faire sur les idées, les idées ne naissent pas d’elles-mêmes, par la seule génialité des producteurs d’idées. Il faut des milieux d’émergence, de consolidation des travaux et les revues sont un de ces lieux-là.

Quelles sont les questions transversales communes aux pays européens qui stimulent le travail des revues ? Sans vouloir être exhaustifs, on peut proposer des thèmes qui vont au-delà des questions institutionnelles européennes.

1. La “modernité liquide” (Zygmunt Bauman). L’expression désigne le changement des repères spaciaux dans un monde interconnecté. C’est plus large que le débat sur la “mondialisation” qui est souvent réduit dans le contexte français au problème économique, c’est-à-dire à la concurrence internationale et aux délocalisations. La globalisation est un phénomène d’ensemble qui réorganise l’espace en fonction des flux d’échanges et des lieux de connections. C’était le thème de la dernière rencontre d’Eurozine à Hambourg en septembre, sur les ports comme lieux de connexion globale. Nous y avons invité la sociologue américaine Saskia Sassen dont les travaux sur les “villes globales” permettent de comprendre cette nouvelle géographie mondiale qui illustre la réorganisation de l’espace-monde. L’analyse géographique et urbaine revient donc au premier plan des interrogations à l’heure de la mondialisation, pour mieux comprendre les liens des grandes villes entre elles mais aussi les relations de ces mégapoles avec leurs territoires et avec les espaces politiques de référence auxquelles elles échappent en partie. Pour un pays de tradition centralisatrice comme la France, cela n’est pas évident à saisir puisque le pouvoir central s’est toujours méfié de la force que pourraient prendre des territoires comme les grandes villes. Quel est l’espace politique pertinent de ce point de vue ? Les partisans de l’Europe critiquent depuis longtemps la perte de pertinence de l’échelle nationale. Mais l’Europe est-elle parvenue à s’imposer comme la nouvelle échelle de référence ? En termes démocratiques, on sait que cela n’est pas évident puisque l’identification à la citoyenneté européenne reste faible et que l’émergence d’un espace public européen reste hypothétique.

2. Le décentrement culturel. Ce qu’on appelle la “mondialisation” correspond aussi à une redéfinition de la place de l’Europe dans le monde. L’influence géopolitique se redistribue, les puissances mondiales sont en train de basculer, la création de richesse se déplace vers l’Asie, une période nouvelle de l’économie mondiale s’ouvre. Du point de vue européen, on peut considérer qu’il ne s’agit que d’un rééquilibrage limité : la richesse reste encore de manière disproportionnée du côté des pays industrialisés. On observe les pays “émergents” avec crainte ou sympathie, comme des concurrents ou comme des nouveaux partenaires, zones de délocalisations ou marchés d’exportation. Mais les pays asiatiques interprètent la période autrement : ils ne se voient pas comme “émergents” mais comme reprenant la place qui était la leur pendant un millénaire d’histoire économique : la première. La “crise atlantique” n’est qu’un épisode qui accélère le retour de la Chine au rang des principales puissances économiques.

Du point de vue de la réflexion, cette transformation se traduit dans un changement des projets de recherches historiographiques, avec le développement de “l’histoire interconnectée”. L’expression est plus juste que celle d’ “histoire globale” car celle-ci a l’inconvénient de faire penser à une histoire écrite d’un point de vue surplombant dont personne ne peut en réalité se prévaloir. Mais il est possible de faire une histoire qui n’accorde aucun privilège de point de vue, ni occidental, ni anti-occidental ou anti-impérialiste. C’est ce que Romain Bertand par exemple appelle l’histoire “à parts égales” qui accorde autant de poids dans l’écriture de l’histoire indonésienne aux sources coloniales qu’aux sources autochtones. On retrouve la même démarche avec Serge Gruzinski ou Patrick Boucheron. En ce sens, ce mouvement est proche des études post-coloniales qui prend acte de la fin de la prééminence européenne sans reconduire la polémique historique sur les héritages du colonialisme (voir Achille Mbembe).

3. Les dilemmes de la société ouverte. Prendre acte de la transformation des puissances au niveau mondial, c’est aussi s’interroger sur le statut de la culture européenne dans un monde de réseaux, qui n’est plus organisé en fonction d’un centre et de sa périphérie. Faut-il pour autant relativiser la culture européenne ? Et si celle-ci perd son statut de culture de référence, comment concevoir l’intégration à un projet commun dans des sociétés marquées par l’immigration et le pluralisme culturel ? Cette question renvoie aux formes d’appartenance dans une société libérale. Dans le monde industriel, la solidarité s’est organisée à partir d’abord de l’appartenance au monde du travail et au salariat, qui donnait un statut protecteur au travailleur et organisait les transferts sociaux. Mais ce monde du travail s’est transformé avec la sortie du monde industriel et le travail est désormais beaucoup moins intégrateur ; d’où les problèmes considérables créés par le chômage et des formes très individualisées d’emploi qui fragilisent les formes de solidarité construites dans l’Etat-providence. Cette sortie du monde industriel se manifeste dans le développement du monde des réseaux et du cyberespace, qui bouscule les frontières géographiques et les repères qui lui sont liés.

C’est sans doute ce qui explique le retour en force en politique de questions plus identitaires qui sont d’autant plus difficiles à représenter politiquement qu’elles sont souvent des identités fragiles, rêvées, inventées, des affiliations reconstruites à partir de connaissances lacunaires et par delà des ruptures familiales (celles de l’émigration par exemple). Les références aux cultures et aux religions sont ainsi désormais davantage des inventions liées à des recherches identitaires, des affiliations imaginaires (à l’oumma, par exemple dans le cas de l’islam voir les travaux d’Olivier Roy et Patrick Haenni), que des héritages familiaux (voir le développement sur tous les continents des religions pentecôtiste, où le prosélytisme et le thème de la conversion sont centraux). La modernité “liquide”, c’est aussi la fluidité des appartenances, des identifications, une construction de soi où l’expérience de la mobilité est omniprésente.

Comment une société ouverte peut-elle offrir des formes d’identification plus fortes que les garanties formelles de l’Etat de droit ? Ce sont des questions communes aussi bien aux pays membres de l’UE qu’au projet européen lui-même.

Ces trois sujets transversaux, qui n’ont rien d’exhaustifs, ne peuvent pas être entièrement compris et présentés à travers le travail de la presse, dont le rôle est de suivre l’actualité et pour qui il reste difficile de mettre en perspective ces questions d’ensemble. D’un autre côté, ces questions sont traitées par des disciplines savantes (on pourrait mentionner des travaux de droit du travail (Alain Supiot), de sociologie religieuse (Sébatien Fath), d’histoire politique (Pap N’Diaye), de géographie urbaine (Michel Lussault)… Mais tous ces sujets ne relèvent pas seulement de champs d’études universitaires : ils ont des résonnances à travers les situations politiques de tous les pays européens et appellent des choix, c’est-à-dire des confrontations et des prises de position dans les espaces nationaux. C’est pourquoi ils appellent des regards transversaux, des confrontations de point de vue et des échos aussi dans le monde artistique, des interventions sociales et militantes que les revues peuvent facilement présenter car c’est leur tradition que d’aménager ces rencontres.

Published 17 May 2013
Original in French
First published by Vikerkaar 3/2013; Eurozine (French version)

Contributed by Vikerkaar © Vikerkaar / Eurozine

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