Résumés Multitudes 27 (2007)

Jérôme Ceccaldi
Revenu garanti et puissance d’agir

La question des fondements d’un revenu garanti n’est pas une question d’experts, réservée aux spécialistes du capitalisme historique ou de la crise de l’État-providence. Par delà la caution élégante ou l’habillage théorique qu’elle peut fournir, la philosophie de Spinoza, en tant qu’elle se formule comme projet d’augmentation de la puissance d’agir, permet à la fois de comprendre tout ce peut nous apporter un revenu garanti dans la conjoncture actuelle, et de problématiser un certain nombre de débats, propositions, critiques, qui se font jour autour de cette revendication. La petite fantaisie métaphysique que se permet le défenseur du RG quand il lit Spinoza l’amène à problématiser deux choses : la justification du RG, de manière générale, à partir des transformations sociétales les plus récentes (théorie du postfordisme), et, plus particulièrement, sa justification en terme de revenu primaire rémunérant l’activité au delà du travail directement productif.

Christian Marazzi
Amortissement du corps-machine

Le processus de dématérialisation du processus productif laisse émerger la puissance d’un capital fixe qui se présente aujourd’hui immédiatement comme ” capital vivant “, comme travail vivant mobilisé dans un système de production de l’homme par l’homme. Le revenu garanti devient alors, sous la plume de Christian Marazzi, ” biorevenu “, un revenu pour garantir l’autonomie du vivant vis-à-vis d’un mode de production historiquement déterminé.

Christian Marazzi, Antonella Corsani
Biorevenu et resocialisation de la monnaie. Conversation

Dans l’entretien qui fait suite à son article, Christian Marazzi aborde avec Antonella Corsani la question d’un biorevenu ex-nihilo, c’est-à-dire financé par une création monétaire ex-nihilo. Le revenu garanti, en tant qu’argent, argent ex-nihilo, peut-il ne pas être nécessairement du capital ? Peut-il rester argent comme argent, forme monétaire de la fuite ?

Antonella corsani
Quelles sont les conditions nécessaires pour l’émergence de multiples récits du monde ? Penser le revenu garanti à travers l’histoire des luttes des femmes et de la théorie féministe

Dans une perspective critique du discours sur le revenu garanti, je dessine ici les traces d’un parcours me conduisant à en percevoir quelques limites. Le revenu garanti comme problème. Comme objet à questionner. En même temps, en traversant les frontières des disciplines, et notamment dans un au-delà de l’économie politique et de sa critique, je retrouve au sein de la théorie féministe les traces d’un autre parcours qui me conduit à affirmer la thèse suivant laquelle le revenu garanti est une condition nécessaire, bien que, certes, non suffisante. Le revenu garanti comme arme mentale de déplacement des catégories binaires qui nous gouvernent : emploi-chômage, actifs-inactifs, employables-inemployables. Mais aussi, le revenu garanti comme condition nécessaire (mais pas suffisante) pour que d’autres récits du monde, d’autres formes de vie puissent exister.

Valérie Marange
L’Intermittent et l’immuable

La subjectivation néolibérale, travailliste et conservatrice, qui promeut le risque et le ” courage d’entreprendre ” produit partout le sentiment d’insécurité et d’abandon, favorise toutes sortes de replis chez ceux qui ne bénéficient pas de protection au préalable. On trouve dans les cours que Michel Foucault a consacrés au néolibéralisme une articulation de la sécurité matérielle et de l’autonomie éthique, des pistes pour de nouveaux rapports aux institutions sanitaires et sociales qui trouvent aujourd’hui des échos dans le conflit des intermittents.

Évelyne Perrin, Jérôme Tisserand
Entretien avec Antonella Corsani et Carlo Vercellone

Comment assurer à tous une continuité du revenu en tenant compte de la grande diversité des situations de précarité ? La discussion porte essentiellement sur trois modèles : le revenu garanti d’un montant équivalent au Smic revendiqué par les associations de chômeurs, la ” sécurité sociale professionnelle ” de la CGT, la proposition de Nouveau Modèle de la Coordination des intermittents et précaires.

Carlo Vercellone, Jean-Marie Monnier
Fondements et faisabilité du revenu social garanti

L’hypothèse de capitalisme cognitif et le réexamen de la notion de travail productif ouvrent sur une réforme radicale du mode de répartition des richesses. Le revenu social garanti (RSG) en est la clé de voûte et fait, sans doute pour cette raison, l’objet de vives critiques, en particulier quant à sa faisabilité financière. Or l’articulation entre cette dernière et les fondements économiques du RSG doit être étroite en raison même de la notion de travail productif sous-jacente que nous avons adoptée. C’est la raison pour laquelle la mise en place du RSG devrait s’accompagner d’une profonde réforme du système de transferts positifs et négatifs.

Andrea Fumagalli, Stefano Lucarelli
Marché du travail, bio-économie et revenu d’existence

Tout au long de son histoire, l’économie politique a méconnu le principe de pertinence. La théorie du fonctionnement du marché du travail est paradigmatique à cet égard. La théorie orthodoxe de l’économie a fait l’erreur de supposer implicitement que le marché du travail pouvait être analysé sur les bases habituelles d’un marché de biens et de services. Le travail n’est pas une marchandise puisque par nature il n’est pas solvable, et qu’il ne le devient qu’à travers la disponibilité au travail qui permet au travailleur de définir une demande solvable. En fonction du rapport entre activité de travail et être humain (degré d’aliénation), la solvabilité du travail devient plus ou moins apparente et son caractère de chantage plus ou moins fort. L’analyse des caractéristiques qui aujourd’hui définissent la prestation de travail dans le cadre du capitalisme cognitif oblige à développer un nouveau paradigme théorique : celui de la bioéconomie. La distinction classique entre production et reproduction, consommation et production, temps de vie et temps de travail/production tend à perdre de sa pertinence. Dans le contexte bioéconomique, le travail devient de plus en plus un bien commun et social. Il en découle alors que la ” juste rémunération ” des facteurs productifs est la rémunération de la vie – autrement dit un revenu d’existence – puisque le plus important input productif est désormais la vie. Il faut marier l’analyse théorique à l’observation des réalités pour comprendre dans quelle mesure la tendance cognitive du capitalisme peut faire l’objet d’une mesure à l’intérieur des lieux de la production.

Yann Moulier Boutang
Le revenu garanti ou salariat affaibli, condition structurelle d’un régime vivable de capitalisme cognitif

Les transformations simultanées dans la nature du travail, la substance et la forme de la valeur aboutissent à une instabilité fondamentale qui fait revenir le capitalisme dans son ensemble à une situation pré-keynésienne. Il y a du travail partout dans la société de la connaissance, mais de moins en moins d’emplois, si nous entendons par ” emploi ” la convention complexe qui détermine le temps de travail et protège le salarié. L’émergence d’un régime (c’est-à-dire de formes stables avec compromis sociaux et politiques) de capitalisme cognitif se heurte donc à une contradiction. La forme emploi indispensable à stabiliser la nouvelle relation d’échange argent/activité (et pas simplement ” travail ” parce que le travail extorqué comme celui du temps du capitalisme industriel n’est qu’une petit partie de l’activité sucée par le vampirisme du capital) est le revenu garanti. Mais cet espace de liberté ainsi concédée détruit la forme de commandement capitaliste sur le travail vivant, ou biopolitique, celle du modèle du travail dépendant, sous le commandement d’autrui, ou hétéronome. En fait, il y a oscillation permanente du capitalisme cognitif entre l’ouverture aux aspects libérateurs de la garantie de revenu comme condition formelle de la captation des externalités positives (qui est la substance de la valeur aujourd’hui) et la répression par re-codification du temps de travail, des savoirs implicites.

Jean Zin
Revenu garanti, coopératives municipales et monnaies locales

Le revenu garanti s’impose à l’ère de l’information, du travail autonome et du développement humain mais aussi pour des raisons écologistes de sortie du salariat productiviste. Cependant, pour assurer effectivement une production alternative, il ne faut pas seulement s’occuper des revenus mais aussi de la production elle-même, des moyens de production comme des moyens monétaires et des circuits marchands. Dans une perspective écologiste de relocalisation de l’économie, revenu garanti, coopératives municipales et monnaies locales se révèlent ainsi indissociables pour construire un nouveau système de production, sur d’autres rapports sociaux que le salariat, à l’ère du travail immatériel et de la globalisation marchande.

Ariel Kyrou
Émeutes : chronique d’une politique-spectacle

Les émeutes en banlieue de novembre 2005 apparaissent avec le recul comme une urgence à s’exprimer mais sans mots. Les blogs ou les doléances d’une association comme AC le feu n’y changent pas grand-chose : la révolte était aphone, dans une société tout entière affectée par la crise du langage. L’opposition ne tient pas, entre des institutions qui parlent et des jeunes des cités qui ne parlent pas. S’il y a bien une panne, c’est celle de la transmission et non de la parole.

Marc Hatzfeld
Des babils et de la langue chez les parias des cités

Dans et contre un français reconnu comme langue unique et obligatoire sous peine de sanctions, les échappées prolifèrent dans les cités, sous les formes les plus variées (” fautes “, ” vulgarité “, vannes, joutes, slam). C’est une chance : une langue trop réglée interdit le malentendu et l’étrangeté, elle appauvrit les relations.

Monique Selim
Une anthropologue entre banlieues et monde

Je n’étais jamais allée en banlieue et je n’avais jamais eu de contact avec une population ouvrière auparavant. J’étais dans une position de découverte complète, sociale et imaginaire. J’avais vingt cinq ans et les femmes que j’interviewais avaient trente cinq à quarante ans. C’était un type de rapport social que je n’avais jamais connu. On était encore à la fin des années 1960, dans la période des années 1970, où il y avait un immense désir de l’ailleurs, où l’autre était survalorisé.

Peter Weibel
Birgit Jürgenssen, ou le body art contre la sémiotique du Capital

Birgit Jürgenssen introduit le féminisme dans le champ de l’art dès les années 1970. Elle se livre à une destruction en règle des assignations imposées aux femmes, celle en particulier de la ” femme au foyer “. Échappant elle-même aux catégories du genre et s’inspirant du surréalisme et de l’ethnographie, elle met en lumière l’Intersection entre divisions de classe, de race et de sexe. Le corps féminin devient dans ses dessins et photographies un territoire inconnu.

Edith Futscher
Danses de Birgit Jürgenssen

L’article analyse la série photographique Danse macabre avec jeune fille de Birgit Jürgenssen selon deux axes : le concept de masque et l’enchevêtrement de deux thèmes iconographiques. En s’inscrivant dans un espace archaïsant, où apparaissent des éléments burlesques, les photographies de Jürgenssen des années 1979 et 1980 sont, comme chez Bakhtine, un éclat de rire contre la culture dominante.

Published 14 February 2007
Original in French

Contributed by Multitudes © Multitudes Eurozine

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