Média-activisme revisité

Si nous voulons comprendre ce qui a changé dans le paysage médiatique (Mediascape) et ses effets sur la conscience sociale, le point crucial sur lequel nous devons diriger notre attention est le flux d’informations. La péremption de la subjectivation autonome et la domination qui s’exerce sur les comportements sociaux ne sont plus fondées sur la production de contenus et la persuasion idéologique, mais sur l’occupation de l’espace mental et la désensibilisation de la conscience produite par la vitesse croissante du flux d’informations.

Accélération

Dans The Coming Age of Calm Technologies1, Mark Weiser et John Seely Brown soutiennent qu’après l'”ère (de l’ordinateur) central(e)” (mainframe era) et celle de l’ordinateur personnel, nous sommes désormais à l’âge de l’informatique ubiquitaire. L’Internet et les microprocesseurs sont intégrés partout : dans les vêtements, les téléphones, les voitures et autres appareils. Le rythme hyper-rapide de l’informatique est intégré dans la vie quotidienne et envahit chaque espace d’attention, d’échange et d’énonciation. Depuis la publication de Vitesse et politique en 1977, Paul Virilio a formulé le concept de dromocratie dans le but de souligner l’importance que la vitesse technologique a eue dans les domaines militaire et économique à la fin de l’époque moderne. Et dans ses travaux, Hartmut Rosa distingue entre trois manifestations de l’accélération sociale : celle du changement technologique, celle du changement social et celle du rythme de vie.

En tant qu’elle concerne le changement technologique, la loi de Moore prévoit que la vitesse des opérations informatiques doublera tous les 18 mois ; ce qui a été le cas depuis que cette loi a été formulée dans les années 1960. Comme la rapidité technologique imprègne de plus en plus la communication sociale, l’organisation du travail et la vie quotidienne, les individus contemporains peroivent de plus en plus l’intensification du rythme de la vie quotidienne comme un trait déterminant de la société postfordiste. Notons enfin que l’intensification du temps productif était déjà déterminante dans le cadre du capitalisme industriel : pour Marx, l’augmentation de la vitesse et de la productivité du travail était la condition d’un accroissement de l’exploitation et de la valorisation du capital.

Mais la digitalisation marque un saut dans le royaume de la vitesse absolue, comme Virilio nous le dit, et cela change notre perception du temps d’une manière pathologique. Hartmut Rosa remarque qu’un paradoxe est inhérent à l’accélération sociale : alors que l’accélération technologique est, dans de nombreux cas, une réponse au désir de gagner du temps, il s’ensuit que le temps devient une marchandise de plus en plus rare. En effet, l’accélération du flux d’information produit un double effet sur la psycho-sphère de la société. Le premier est un temps d’attention réduit du fait de l’intensification des stimuli : plus l’info-stimulus est rapide, moins de temps d’attention et d’élaboration consciente est laissé au spectateur. Cela ouvre à une dé-sensibilisation au stimulus qui s’achève en une pathologie générale de la sensibilité. Le second effet est une conformation résultant de la réaction au stimulus. Plus l’info-stimulation est rapide, moins nous avons de temps pour en extraire de la signification, par conséquent plus nous sommes obligés de réagir de faon automatique. Le conformisme n’est pas la caractéristique morale d’un comportement social, mais l’effet d’une automaticité contrainte par les conditions d’accélération de la réponse à l’info-stimulus.

La perception esthétique – ici proprement conue comme le domaine de la sensibilité et de l’aisthesis – est directement impliquée dans la transformation technologique de la communication et du travail : dans sa tentative pour interagir efficacement avec un environnement connectif, l’organisme conscient semble inhiber de plus en plus ce que nous nommons “sensibilité”. Par ce dernier terme, j’entends la faculté qui permet aux êtres humains d’interpréter les signes irrémédiablement non verbaux, de comprendre ce qui ne peut pas être exprimé dans des formes ayant une syntaxe limitée. Cette faculté se révèle inutile et même nuisible dans un système connectif intégré, dans la mesure où la sensibilité tend à ralentir, rendre ambigus les processus d’interprétation, et diminuer ainsi l’efficacité compétitive de l’agent sémiotique. “Plus d’info, moins de sens”, comme Arthur Kroker et Robert Weinstein l’avaient écrit dans Data Trash.2 Tel est l’effet général de l’accélération du paysage médiatique sur l’esprit social.

Simulation

Comme l’écrit Benjamin dans une note à la première version de L’oeuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique, “Fiat ars, pereat mundus” (“Que l’art advienne, le monde dût-il en périr”) est le programme de l’avant-garde au XXe siècle. Le monde devra être aboli et recréé à partir de l’auto-affirmation de l’art. L'”artialisation” du monde – qui est simultanément une esthétisation et une standardisation – est un élément de la construction industrielle de la réalité, initiée à la fin de l’ère moderne et ayant atteint son sommet ces dernières décennies avec la digitalisation de la production, des échanges et de la communication. La prolifération des images artificielles et la re-création de la sphère visuelle faisaient partie de ce programme de re-création du monde par l’activité industrielle des êtres humains.

L’Avant-Garde peut être vue comme un épisode de la guerre au long cours, initiée dans le monde chrétien depuis la Réforme, entre l’iconophobie et l’iconophilie. Alors que la rigueur gothique du Nord installe la modernisation bourgeoise sur la sévère puissance aniconique du mot, sur la machine et sur l’abstraction du travail, la Contre-Réforme romaine mise sur la puissance de l’image comme force de persuasion et de civilisation. Suivant l’analyse de Max Weber, la modernité bourgeoise a généralement été identifiée avec l’ardeur au travail du protestantisme iconophobique. Nous ne devrions pourtant pas laisser de côté les effets souterrains de l’imagination baroque dans la création de l’environnement propre à la modernité tardive comme dans celle de l’économie post-industrielle que je nomme le sémiocapitalisme. “Fiat Imago, – pereat mundus” est la traduction hypermoderne de la formule de Benjamin.

Le sémiocapitalisme – la forme actuelle du capitalisme fondé sur la production et la circulation de biens sémiotiques – donne à l’esprit du Baroque une place centrale. L’éthique protestante consiste à lire la vérité dans le Livre de Dieu ; le Baroque se définit par une prolifération de simulation visuelle. Les réformistes protestants ont fondé le processus de la conversion religieuse sur le sol du texte écrit et de la relation personnelle entre la conscience individuelle et la parole de Dieu, là où les missionnaires catholiques ont fondé le processus de conversion de la nouvelle population de l’Amérique sur la simulation marquante d’une infinité de mondes imaginaires. C’est pourquoi l’esprit du Baroque fait retour à l’âge des médias, comme l’écrit Serge Gruzinski dans son livre La guerre des images.3

Le sémiocapitalisme est centré sur la création et la marchandisation des appareils techno-linguistiques (des images aux flux d’informations, des produits financiers aux logiciels) qui ont un caractère intrinsèquement sémiotique et déterritorialisé. Le produit général de l’économie sémiocapitaliste est la simulation qui se fait jour quand médias et économie tendent à fusionner. Un simulacre est une copie sans prototype, et la simulation est la projection d’un environnement-simulacre qui stimule la conscience et l’organisme sensible. L’effet baroque de la digitalisation de la production et de la communication est basé sur cela : nous vivons dans le monde de la simulation stimulée, un monde d’illusions pragmatiques.

La vie de la bourgeoisie industrielle était basée sur le strict dévouement au travail incessant et sur l’attachement à la propriété de ses produits. Cette bourgeoisie était profondément ancrée dans un territoire local, parce que l’accumulation de la valeur n’avait pas pu être séparée de l’augmentation (et de l’expansion) du nombre des produits matériels venant de la coopération conflictuelle des talents manuels des travailleurs et des aptitudes propres aux capitalistes entrepreneurs et financiers. Dans l’économie post-industrielle et post-bourgeoise, le Baroque refait surface, alors que la simulation et la prolifération d’images deviennent les formes générales de la production économique.

L’Espagne catholique des XVIe et XVIIe siècle était le porte-drapeau du style non-industriel d’une accumulation fondée sur le vol massif des Amériques. Cette souche de la modernité fut marginalisée après la défaite militaire de l'”Invincible Armada” lors de la bataille navale avec l’Empire Britannique, qui conduisit au déclin économique et politique de l’Espagne, et la modernité Protestante put alors définir le canon du capitalisme moderne industriel. Mais la souche baroque de la modernité ne disparut pas : elle devint souterraine, creusant un profond tunnel dans les replis de l’imaginaire moderne pour refaire surface seulement à la fin du XXe siècle, quand le système capitaliste subit un changement dramatique de paradigme vers la production post-industrielle et la sémio-économie.

Alors que l’économie bourgeoise territorialisée était liée à la sévérité iconoclaste de l’acier et du fer, la production post-industrielle est fondée sur la machine kaléidoscopique et déterritorialisée de la production sémiotique. C’est pourquoi nous pouvons parler de “sémiocapitalisme” : parce que les marchandises qui circulent dans le monde économique sont des signes, des figures, des images, des projections et des prévisions. Le langage n’est plus seulement un outil servant à représenter les processus économiques, mais il est devenu la source principale de l’accumulation, déterritorialisant constamment le champ de l’échange. Spéculation et spectacle s’entremêlent du fait de la nature (métaphorique) intrinsèquement inflationnaire du langage. Le réseau linguistique de la sémioproduction est un jeu de miroirs qui conduit inévitablement aux crises de surproductions, aux bulles et à leurs éclatements.

Violence

Les implications sociales des deux différentes souches de la modernité sont importantes pour une compréhension du passage de la forme bourgeoise du pouvoir au sémiocapitalisme. Pendant le siècle dernier, la relation entre la bourgeoisie industrielle et la classe ouvrière a été basée sur les conflits mais aussi sur l’alliance et la coopération mutuelle. La dynamique du progrès et de la croissance, provenant de l’espace physique territorial de l’usine, a forcé les deux classes fondamentales de l’époque industrielle, les travailleurs de l’industrie et la bourgeoisie industrielle, à se mettre d’accord. Cet accord était fondé sur la négociation collective et la création de l’État-providence. Bourgeoisie et classe ouvrière ne pouvaient pas dissocier leur destin, en dépit du conflit radical opposant salaire et profit, temps de vie et temps de valorisation.

Dans la dernière décennie du XXe siècle, une nouvelle alliance entre travail et capital a été expérimentée. Le travail cognitif et linguistique s’est socialement mélangé avec le capital-risque, alors que les mêmes personnes travaillaient dans le champ de la recherche technoscientifique et celui des services financiers. L’expérience des entreprises “Dotcom” était l’expression de cette alliance qui a rendu possible l’extraordinaire progrès technologique de la sphère digitale. Mais cette alliance a été brisée quand le pouvoir financier a prévalu sur le travail cognitif et quand le comportement prédateur de la classe financière a occupé l’espace de la valeur aléatoire. Alors que le langage devient le champ général de production et que la relation mathématique reliant temps de travail et valeur est rompue, dès lors que la dérégulation sape toutes les responsabilités et tous les attachements légaux, le comportement prédateur devient la norme dans le domaine de la compétition.

C’est ce qui est arrivé depuis que les politiques néo-libérales occupent la scène du monde. Le premier principe de l’école néo-libérale, la dérégulation qui a détruit les limites politiques et juridiques de l’expansion capitaliste, ne peut être compris comme un pur changement politique. Il doit être vu dans le contexte de l’évolution technologique et culturelle qui a déplacé le processus de valorisation du champ de l’industrie mécanique vers celui de la production sémiotique. La relation entre le temps de travail et la production de valeur devient incertaine, indéterminable, dans la mesure où le travail cognitif et créatif est difficilement réductible à quelque mesure temporelle que ce soit. Il est impossible de déterminer combien de temps social est nécessaire pour la production d’une idée.

Quand la relation entre le travail et la valeur devient indéterminable, ce qui règne dans le marché du travail global est la pure loi de la violence et de l’abus. Plus de simple exploitation, mais l’esclavage, la pure violence contre la vie nue des travailleurs du monde. Comme la production et la simulation occupent le même espace dans le processus de production, comme la production est de plus en plus identifiable avec la simulation, la définition de la valeur devient arbitraire et aléatoire, et la violence prend la place du décideur ultime. À l’ère libérale, la violence est devenue la force économique prévalente. La corruption, la mafia, le chantage ne peuvent plus être vus comme des formes marginales d’exploitation à coups de revolvers, mais sont de plus en plus des formes ordinaires de régulation économique dans l’espace néo-libéral de la dérégulation.

Le Biopouvoir comme câblage cognitif

Le pouvoir des médias n’est plus fondé sur la capacité des médias à produire de la conformité dans le champ de l’opinion, mais sur la capacité des info-stimuli d’occuper et de former l’espace de l’attention sociale.

La théorie politique moderne regarde toujours la formation de l’opinion comme quelque chose d’essentiel aux stratégies du pouvoir. Comme résultat de la médiatisation de la communication, les processus modelant la perception de la sphère sociale ne sont pas purement et simplement formés par l’opinion, les batailles idéologiques ou les formations de discours. L’émission de flux d’images, la capture subliminale du désir collectif et le design de récits partagés relèvent bien plus de techniques effectives que de discours. La séduction, la dissuasion et la terreur remplacent, intègrent et recodent les stratégies de création de consensus idéologique.

Le processus de digitalisation introduit la vie et l’activité mentale dans le règne du calcul. Le langage est pénétré et recodé par la technique. Comme Heidegger le suggère, le langage nous parle avant que nous ne le parlions. Dans le passage de la discipline industrielle à la métamorphose de l’organisme, nous sommes maintenant confrontés à la transformation induite par l’inoculation de principes mutagènes et du câblage des circuits linguistiques, cognitifs, génétiques et psychiques. “Câblage” signifie lier différents points d’un système par l’entremise de câbles, soit rendre effective la prédisposition aux interconnections ajustées pour automatiser le fonctionnement communicationnel de la totalité du système. La métaphore du “câblage” renvoie à l’introduction de circuits dans l’organisme social par lesquels mouvements et interactions du système deviennent automatiques, prédictibles et contrôlables. Le contrôle ne fonctionne pas ex post sur la base de l’agencement d’un organisme demeurant indépendant, mais sous la forme d’une soumission préventive – une préemption.

Les processus actuels de contrôle pré-ordonnent intensément les formes d’assujettissement de l’organisme conscient, du corps et de la connaissance. Plutôt que contrôler de faon indépendante les organismes développés, ils fixent par avance les automatismes de réaction à travers la création de circuits pré-modelant le comportement humain. Le câblage se développe à deux niveaux : premièrement en tant que câblage biogénique et techno-linguistique de circuits imprimés du cerveau individuel humain, et secondement comme câblage collectif du système des cerveaux humains connectés en réseau. Ces opérations renvoient à l’insertion, depuis la fin de la modernité, de dispositifs dans l’environnement biologique, génétique et cognitif des organismes conscients. La métamorphose induite par le développement de la première génération vidéo-électronique peut, selon moi, être décrite comme le câblage d’une subjectivité émergente par les moyens d’automatismes techno-biologiques et techno-cognitifs.

Le concept de biopouvoir doit être compris désormais comme la subsomption et l’assujettissement de la vie et de l’intelligence au royaume du calcul. Le savoir technique devient l’agent de la transformation dans des processus qui génèrent la vie biologique et sociale. Avec la modernité, le corps est désormais formé aux niveaux social et anatomique. Du fait des technologies nano- et digitales, les biotechnologies peuvent maintenant infiltrer le domaine de la création des formes de vie, et les automatismes neurolinguistiques sont capables d’envahir le champ des images et la psychè sociale. Ce processus dissout l’humanisme moderne et le pouvoir politique. L’actuelle évolution du paysage médiatique doit être vue dans ce contexte.

Le média-activisme en question

Alors que les flux d’imaginaire prolifèrent au point de saturer l’infosphère, la sensibilité iconophobique gothique de la culture protestante en vient à être remplacée par la sensibilité néo-baroque qui peut s’ouvrir au régime post-moderne de l’iconocratie des médias. Mais la vieille guerre entre iconophobie et iconophilie n’est pas terminée. Dans la culture du mouvement anti-capitaliste, un courant d’iconophobie clandestin refait surface : l’École de Francfort et le Situationnisme franais peuvent être vus comme des formes de réaffirmation de la Vérité contre la prolifération de la simulation. De ce point de vue, le concept debordien de spectacle nous dit ceci : le spectacle (dont l’étymologie latine vient de speculare) est ce qui appartient à la sphère de la simulation visuelle, il est par conséquent la négation de la vérité, et l’aliénation de la conscience. Le spectateur est le porteur de cette sorte de fausse conscience : oublieux de cette vérité qui appartient à la sphère du mot et non à celle de l’image.

Depuis l’explosion de 1968 jusqu’à la culture du Net des années 1990, l’action culturelle des mouvements a été une tentative pour réaffirmer les droits du mot : le mot austère, gothique, auquel on peut faire confiance, contre la simulation baroque trompeuse de l’image. Au début, le mouvement a réalisé une critique du média dominant par le point de vue d’une réalité vraie : la contre-information est le nom de cette sorte de critique qui était fondée sur la contre-position de la vérité sociale par rapport à la représentation médiatique (“La Télé ment”). Mais dans un second moment, la critique a tourné en tentative pour détruire la spectacularisation qui est impliquée dans la relation entre la production médiatique et l’audience, et pour réactiver les énergies sociales. Du Dadasme des années 1920 jusqu’au mouvement Anonymous actuel, en passant par celui des radios libres, le média-activisme a tenté de subvertir les flux d’informations venant des sources du pouvoir et d’émanciper l’esprit social et l’imagination du pouvoir des médias institutionnels et privés.

De ce point de vue, le média-activisme a été important et utile en tant qu’expression de mouvements sociaux dans les dernières décennies du XXe siècle, quand une nouvelle génération passa au premier plan et commena à utiliser les outils de la communication électrique – musique, radio, télévision et l’Internet – comme possibilité d’activisme critique et de mobilisation sociale. “Média-tactique” est une expression utilisée dans les années 1990 dans le but de se référer à la culture du Net comme une forme d’auto-organisation de l’action sociale.

Mais si nous passons du plan tactique au problème stratégique de la confrontation entre l’esprit social et les médias, alors nous voyons que le média-activisme n’a pas été capable d’ouvrir une voie pour libérer la société du pouvoir médiatique. L’effet social des médias ne peut pas être réduit à l’alternative entre critique et passivité : le pouvoir des médias n’est pas seulement une force d’aliénation et de persuasion, mais est de plus en plus un processus biopolitique de production, et son espace d’expression est la production de l’attention sociale.

L’expérience italienne des radios libres dans les années 1970 participa de l’insurrection des jeunes ouvriers et des étudiants lors de la dernière phase de cette décennie d’insubordination sociale – mais en définitive cette expérience fut aussi la démonstration de l’impossibilité de gagner la “bataille du paysage médiatique”. Bien qu’elle ait donné aux acteurs sociaux la possibilité de parler directement et d’organiser leur information de manière autonome, la libéralisation de l’infosphère qui résulta de la lutte pour l’abolition du monopole d’État et pour le droit de transmission ouvrit la voie à la télévision privée. Mediaset, le cur; de l’empire Berlusconi, commena à émettre en 1979, grâce à la brèche ouverte par le mouvement des radios libres, et s’épanouit dans les années 1980, préparant l’assaut du pouvoir politique qui prit place dans les années 1990.

De ce point de vue, l’exemple italien est particulièrement parlant, mais nous ne devrions pas penser qu’il constitue une exception. Dans les décennies suivantes, l’expérience de la culture du Net n’a fait que retracer le même chemin et la même dynamique à plus grande échelle. Dans les années 1990, la culture du Net a véritablement agi comme une expérience grandeur nature de la libéralisation de l’information et de l’action-média en général ; mais le tournant du web 2.0 montra que la marchandisation du Net était un processus inévitable.

Ainsi, la critique du pouvoir médiatique ne peut se limiter à l’alternative liberté rhizomatique vs. culture de la transmission centralisée, et ne peut être seulement identifiée comme un problème de critique de l’aliénation spectaculaire. La digitalisation de l’infosphère agit comme une transformation de l’environnement esthétique, et la prolifération des automatismes envahissants provoque une mutation dans la psychosphère, particulièrement dans la sensibilité des êtres humains. La médiasphère digitale, qui envahit tout, change la psycho-chimie du cerveau social au niveau des opinions comme de la sensibilité. La sensibilité est la faculté qui rend possible la compréhension de ce qui ne peut pas être mis en mots, l’empathie. La détérioration de la fine couche de sensibilité est la source de la psychopathologie contemporaine et de la disparition de la solidarité sociale qui est à l’origine de la faiblesse politique de nos sociétés.

Par conséquent, le média-activisme doit être complété par de nouvelles formes de thérapies, dans le but de rééquilibrer la relation entre infosphère et perception esthétique.

Art thérapie et média-activisme

Dans le passé récent, la fusion de l’art et de l’activisme a mis en lumière la question de l’inefficacité du geste. De la même manière que le mouvement no-global de la dernière décennie était purement éthique, incapable de transformer la vie quotidienne et les relations sociales du pouvoir, l’art-activisme a d’une manière générale internalisé cette inefficacité et la transformation de l’action en pure dénonciation. Pour autant qu’on se préoccupe de la production artistique des années 2000, les travaux artistiques les plus intéressants ont été dédiés à la phénoménologie de la souffrance mentale. Je pense à des artistes comme Lisa Athila, Jonathan Franzen, Melinda July, Gus Van Sant, Kim Ki Duk, qui ont été capables de rendre compte du corps social fragmenté et de la perception frénétique du temps induit par la précarité.

Dans la seconde décennie du siècle, l’art est prêt selon moi à rencontrer l’acte thérapeutique de la réactivation de la sensibilité. Activisme, thérapie et art sont en train de devenir les moments d’un même processus créatif et politique. Si nous voulons penser la relation entre art et (schizo-)thérapie, nous devons penser en termes de ritournelle. Dans les mots de Guattari, la ritournelle est une concaténation sémiotique (un agencement) qui est capable de s’accrocher à l’environnement. L’environnement cosmique, terrestre, social et affectif peut être saisi et internalisé grâce aux ritournelles que nous avons à l’esprit, dans nos cerveaux sensitifs et sensibles.

Dans Chaosmose4, Guattari parle d’un “paradigme esthétique”. Ce concept redéfinit la perspective historique et sociale en l’intégrant dans la vision de l’écosophie. En tant que conscience environnementale adéquate à la complexité technologique de notre hyper-modernité, l’écosophie est fondée sur la reconnaissance du rôle crucial de l’esthétique dans la perspective de l’écologie. Effectivement, l’esthétique est la science qui étudie le contact entre le derme (la peau, la surface sensitive de notre corps-esprit) et les différents flux chimiques, physiques, électromagnétiques, électriques et informationnels. Par conséquent, l’esthétique a beaucoup à voir avec la psychopathologie moderne du contact, avec les effets pathologiques de l’accélération du flux d’informations et la précarisation de l’existence sociale. Guattari voit l’univers comme un continuum d’entités diverses et inter-reliées en contact épidermique les unes avec les autres. C’est à la fois un continuum organique et inorganique, animal et machinique, mental et électronique, et la concaténation est rendue possible par la ritournelle, les marqueurs sémiotiques du rythme. Le rythme est la substance commune du signe (mot, musique, vision) et du cerveau. L’esprit s’attache à de l’autre (esprit, nature, monde social artificiel) grâce à la concaténation rythmique.

Au siècle dernier, le siècle qui croyait dans le futur, l’art était impliqué dans le business de l’accélération. Le Futurisme définissait la relation entre art, esprit social et vie sociale. Le culte de l’Énergie était la marque du Zeigeist de l’art, jusqu’à saturer la perception collective et paralyser l’empathie. Le Rythme futuriste était celui de l’info-accélération, de la violence et de la guerre. Maintenant nous avons besoin de ritournelles capables de dés-intriquer chaque souffle singulier du jeu social de la compétition et de la productivité : ritournelles de l’autonomisation psychique et sensitive, ritournelles de singularisation et de sensibilisation.

Mark Weiser et John Seely Brown, "The Coming Age of Calm Technologies" in Peter J. Denning and Robert M. Metcalfe (éd.), Beyond Calculation: The Next Fifty Years of Computing, New York, Springer-Verlag, 1997.

Arthur Kroker et Robert Weinstein, Data Trash, New York, 1993.

Serge Gruzinski, La guerre des images, Paris, Fayard, 1990.

Félix Guattari, Chaosmose, Paris, Galilée, 1993.

Published 27 February 2013
Original in Italian
Translated by Frédéric Neyrat
First published by Multitudes 51 (2012) (French version): gefter.ru (Russian version)

Contributed by Multitudes © Franco Berardi / Multitudes / Eurozine

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