L'histoire au péril de la politique

L’histoire a toujours été de part en part et jusqu’à une période récente, – en gros la seconde moitié du XIXe siècle ­, une activité politique au sens large du mot : mythes d’origine, récits de fondation, et de légitimation, généalogies célébratrices, modèles de vie et leçons de conduite pour les grands. C’est seulement l’ambition de devenir une science qui a constitué l’histoire en activité autonome, professionnelle, fondée sur une méthode d’analyse critique des documents, et intimement liée à un enseignement dont le premier devoir était, chacun le sait, de faire comprendre et aimer la patrie. Autrement dit d’écrire ce fameux “roman national” dont on m’attribue généreusement d’avoir inventé ou popularisé l’expression, et qui prend eau de toute part.

Le phénomène massif à mettre en relief, c’est l’évolution qui, depuis une trentaine d’années, insidieuse, mais radicale, a abouti à ce que l’on pourrait appeler une politisation générale de l’histoire, d’un style très différent.

Par cette expression, il ne faut pas entendre une politisation féroce des historiens eux-mêmes, mais une idéologisation inévitable de leur production, une idéologisation du monde dans lequel travaillent les historiens et avec laquelle ils doivent se débrouiller, comme ils avaient dû naguère se débrouiller avec la découverte de leur propre historicité.

Ce phénomène est dû au passage au premier plan de l’histoire la plus contemporaine. C’est un phénomène très récent, qui date de la fin des années 1970, et l’on a peine à imaginer qu’il était alors exclu, dans l’université, de prendre un sujet de thèse après 1918. Aujourd’hui c’est l’inverse. Les grands chocs et les bouleversements du siècle dernier appellent un éclairage historique, une explication de ce que l’on a vu, vécu, de ce à quoi on a, soi-même ou les siens, directement participé. Bouleversements liés ici aux totalitarismes, là à l’indépendance des pays colonisés et, partout, à la transformation accélérée des conditions de vie de chacun. Et pour ne prendre que la France, à l’ébranlement des repères traditionnels de l’Etat et de la nation qui n’a plus cessé depuis l’effondrement de 1940. Comment la guerre, Vichy, la Shoah, la guerre froide, la confrontation du nazisme et du communisme, le gaullisme et tout le reste ne provoqueraient-ils pas les historiens, et comment pourraient-ils n’intéresser que les historiens ? C’est toute l’histoire qui est devenue un milieu sensible, et sensible à tous.

On n’a peut-être pas pris toute la mesure de ce qu’implique ce basculement vers l’aval d’une histoire traditionnelle fondée sur la coupure avec le passé. Un célèbre Rapport au Ministre Victor Duruy sur les études historiques, en 1868, qui marque l’avènement d’une histoire critique et scientifique commençait fièrement par ces mots “Le domaine de l’histoire est le passé, le présent appartient à la politique et l’avenir à Dieu.” Eh bien, c’est le présent qui est devenu, pour l’essentiel, le domaine de l’histoire et qui projette même ses méthodes nouvelles sur l’interprétation du passé plus lointain. Un présent qui s’écrit par et sous l’¦il des acteurs, des vivants, des témoins, des victimes. Une histoire qui, du même coup, revitalise la vieille concurrence de la mémoire avec l’histoire.

Pour ne prendre qu’un exemple dans le territoire de ces Rendez-vous : la guerre d’Algérie, avec laquelle j’ai moi-même commencé ma vie d’historien. A l’époque, il n’y avait guère que Charles-André Julien et André Nouschi comme historiens patentés, à soulever la chape de plomb de l’histoire coloniale. L’Algérie est devenue en vingt ans le concentré de ce que Benjamin Stora a appelé “la guerre des mémoires”. De 1962 à 1982, en vingt ans, il a pu dénombrer 2 500 témoignages (!), essentiellement de militaires, de nostalgiques de l’Algérie disparue, de pieds-noirs meurtris : une mémoire de vaincus et de victimes. Dans les années 1980, on assiste à une inversion de tendance sous l’impulsion de Français engagés pendant la guerre en faveur de l’indépendance : porteurs de valises et militants divers que l’on retrouve dans le collectif La Guerre d’Algérie, en 1982, sous la direction d’un homme hautement engagé lui-même, Henri Alleg.

L’ouverture des archives militaires en 1992, refermées depuis, a permis l’avènement d’une nouvelle génération de chercheurs, la première à ne pas avoir été personnellement engagée dans la guerre : la thèse de Raphaëlle Branche sur La Torture et l’Armée et de Sylvie Thénault sur la justice militaire. Elles déclenchent en rafales de nouvelles prises de position de militaires de gros calibre, comme le général Massu et le général Aussaresses.

Ce n’est là que l’esquisse d’une histoire dont Raphaëlle Branche a fait elle-même récemment l’inventaire systématique, comme Jay Winter et Antoine Prost l’ont fait pour la guerre de 14, Henry Rousso pour Vichy, Laurent Douzou pour la Résistance. Comme si l’historien, au soir de la bataille, était amené lui-même à se faire le témoin des témoins.

La prolifération des témoignages et des mémoires, a eu en quelques années, dans tous les domaines, un effet multiplicateur et, si j’ose dire, “dynamiteur”, comme celui qu’avait eu, au derniers tiers du XIXe siècle, le recours aux archives pour l’histoire positiviste. Ils font naître une autre histoire, mais une histoire atomisée, déchirée, défensive, affirmative ou accusatrice, une histoire qui appelle une orchestration périodique et souvent collective d’historiens professionnels comme le furent par exemple, toujours pour l’Algérie, La Guerre d’Algérie et les Français, en 1988, sous la direction de Jean-Pierre Rioux et en 2004, la mise au point collective de Mohammed Harbi et Benjamin Stora, deux excellents professionnels, mais que l’on ne peut pas dire sans engagements personnels ni passés politiques.

C’est l’historien lui-même dont change complètement le rapport à l’objet et l’engagement dans son sujet. Il est frappant, si l’on veut rester dans l’énorme corpus de l’Algérie, de constater que tous les historiens qui s’y sont consacrés, pratiquement sans exception, ont éprouvé le besoin, en préface en général, de prodiguer leur “ego-histoire”, leur “coming out” et leur examen de conscience pour éclaircir, avouer, conjurer la nature de leur engagement dans le sujet, selon leurs attachements politiques et idéologiques, leurs affiliations identitaires, ethniques ou religieuses, leur enracinement personnel ou familial. “Ecrire sur un tel sujet implique nécessairement une prise de position politique” écrit clairement Guy Pervillé, l’un de ceux qui ont le plus fait pour s’en dégager. Même Charles-Robert Ageron, qui dans le tourbillon, fait figure de sage historiographique et qui, grand spécialiste de l’Algérie coloniale, s’est longtemps refusé à s’aventurer sur la guerre elle-même, avoue ne s’être consacré à l’Algérie que pour y avoir séjourné lui-même.

Ce déplacement du centre de gravité de l’histoire de l’amont vers l’aval a provoqué ce que le philosophe allemand Jürgen Habermas a appelé l’usage public de l’histoire et Jacques Revel et François Hartog ont franchement traduit en “usage politique de l’histoire”. Il s’est traduit par une exacerbation des querelles entre historiens, comme celle, pénible, dont la table ronde organisée par Libération en mai 1997 sur l’arrestation de Jean Moulin à Caluire, a donné le spectacle. Il s’est traduit par des interférences de plus en plus nombreuses avec la justice, où les historiens sont, comme au procès Papon, convoqués en experts, certains estimant de leur devoir de citoyen de s’y prêter, comme Jean-Noël Jeanneney, d’autres estimant de leur devoir d’historien de refuser de s’y soumettre, comme Henry Rousso. Ce déplacement s’est également traduit par la multiplication des canaux par lesquels passe une expérience de l’histoire : hypertrophie des musées, développement massif du tourisme historico-culturel, usage et abus de la télévision documentaire. Qu’est-ce qui a fait davantage, au début des années 1970, pour casser la version resistancialiste de la guerre que de Gaulle avait su imposer : Le Chagrin et la pitié (1969), l’affaire Touvier (1971) ou La France de Vichy de l’historien américain Robert Paxton (1973) ?

Multiplication aussi des “preneurs” d’histoire, distributeurs, consommateurs et producteurs. A commencer par les journalistes, les premiers à être sur le terrain, ceux dont Camus disait qu’ils étaient “les historiens du présent” quand les historiens étaient “les journalistes du passé”. Mais également les témoins, et surtout les victimes qui portent cette histoire dans leur chair, leur sang, leurs souvenirs, avec le sentiment, – et c’est là l’essentiel ­, que la chaleur du vécu délivre une vérité que ne pourront jamais atteindre les jugements distancés et les documents refroidis. C’est la catégorie même de témoins qui s’est largement démultipliée, depuis les acteurs individuels, jusqu’aux acteurs en nom collectif, toutes les minorités autrefois marginalisées, – minorités sexuelles ou sociales, religieuses, provinciales ou aujourd’hui coloniales, – dont l’émancipation passe par la récupération de leur propre histoire, et l’affirmation de leur identité historique par l’entretien de leur “mémoire”, le mot désormais à tout faire du passé. “L’ère du Témoin” qu’annonçait Annette Wieviorka est devenue ce que j’ai pu appeler “l’ère de la commémoration”.

Dans un régime traditionnel de l’histoire fondé sur l’exploration du passé et l’exclusion du présent, l’historien disposait d’une espèce de monopole du passé. Le poids du contemporain le dépossède de cette maîtrise. Et du même coup, le passé a cessé d’être un savoir pour devenir un enjeu.

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Cette sourde politisation de l’histoire, insidieuse et disséminée, tranche avec le dispositif traditionnel qui s’était mis en place dans toute l’Europe du XIXe siècle, celui d’une histoire nationale officielle, étatique, fondée sur l’autorité de la science. Histoire nationale et histoire scientifique ont marché du même pas, s’appuyant et se renforçant l’une l’autre, dans une solide et apparemment indissociable symbiose.

Le paradoxe de l’histoire dite positiviste, critique et méthodique est là. Elle alliait à la conquête d’une méthode de type enfin scientifique, à la définition des critères définitifs de la discipline qui restent jusqu’à aujourd’hui les nôtres, une idéologie politique et nationale qui lui paraissait consubstantielle, mais qui était, en réalité, profondément marquée par son temps : celui du mouvement des nationalités, de l’affirmation des identités nationales et des poussées nationalistes. Les positivistes ont cru conjurer les périls de la politique et le poids des passions contemporaines en fondant l’histoire sur un passé que l’on pourrait étudier avec recul et “objectivité”. En réalité, ils constituaient le passé en une interminable genèse d’un présent dominé, sinon directement par l’agitation politique, du moins par les impératifs nationaux. D’où, au c¦ur de ce type d’histoire, ce “démon des origines” que dénonçait Marc Bloch. Ainsi cette histoire scientifique qui s’est installée en France sous la Troisième République était-elle frappée de deux fortes nécessités politico-historiques qui la cadraient et la déterminaient : la nécessité “républicaine” de réconcilier l’ancienne France et la nouvelle pour clore enfin la Révolution et en fortifier les acquis , et qui imposait donc de trier dans l’Ancien régime la part du bon, qui conduisait à la République, et la part du mauvais : une histoire, ainsi puissamment finalisée. Autre nécessité, celle-ci d’ordre “national” après la défaite de 1870 et dans l’esprit de la Revanche : rattraper l’Allemagne puisque c’était sa supériorité scientifique qui passait pour avoir assurer à la Prusse la victoire de Sadowa et celle de Sedan; et dans cette concurrence, définir l’identité même de la France comme le contraire de la nation à l’allemande.

Les deux composantes, scientifique et politico-civique, se sont faites, à bien des égards, indissociables. Elles ont bien souvent, toutes les deux, pris des allures caricaturales, la dimension scientifique se transformant en une plate énumération de dates et un enchevêtrement de tractations politico-militaro-diplomatiques, la dimension nationale mettant l’histoire au service d’une simple propagande patriotique, comme pendant la guerre de 14. Mais les deux dimensions, même si l’on en est beaucoup revenus, sont en définitive toujours là, au c¦ur de l’activité historienne, jusqu’à nous.

Si l’on veut dégager le noyau dur de ce type d’histoire, le foyer central où se noue l’alliance de l’histoire et de la politique, de la science et de la nation, c’est dans l’archive qu’il faut le chercher, dans le très vaste réseau des dépôts d’archives qui se constitue, dans toute l’Europe du XIXe siècle, et qui, d’arsenal de l’autorité publique, d’instrument de l’autorité politique se transforme en laboratoire de l’histoire nationale. Les archives d’Etat ont, dans leur composition, leur sédimentation, prédisposé l’histoire à devenir d’abord, et pour longtemps, une histoire de l’Etat et des hommes d’Etat. Quand Gabriel Monod, l’un des fondateurs sinon le fondateur de cette école scientifico-positiviste et l’un des premiers historiens qui s’engageront à fond dans l’affaire Dreyfus au nom de la justice et de la vérité, écrit son fameux éditorial du premier numéro de la Revue historique, en 1876, “Du progrès des études historiques”, où l’on peut voir la charte fondamentale de cette nouvelle histoire, c’est dans l’exhumation de la tradition érudite et archivistique qu’il la trouve, depuis les précurseurs du XVIe siècle, comme Nicolas Vignier ou Claude Fauchet, jusqu’à l’Académie des inscriptions et belles lettres, en passant par l’historiographie royale de Duchesne et Du Cange “à qui Louis XIV voulait confier la direction d’une grande collection des historiens de la France”. Et tous les ténors le martèleront : Lavisse, bien sûr, qui commence ainsi son grand discours programme de 1881 aux étudiants réunis pour la première fois à la Sorbonne : “Le véritable historien est un philologue” et invoque comme un modèle les Monumenta Germaniae Historica dont la devise du fronton est “sanctus amor patriae dat animum”. Ou Langlois et Seignobos, à la génération suivante, dont la première phrase de leur Introduction aux études historiques en 1898, cette bible de la nouvelle histoire, martèle encore : “L’histoire se fait avec des documents”.

Je n’insisterai pas sur le moment fondateur de ce qui va devenir “le roman national”, aujourd’hui si contesté. Je voudrais seulement souligner le fait que cette histoire de type national est devenue, dans toute l’Europe, dans l’Allemagne de Ranke puis de Mommsen, dans l’Angleterre de Namier, dans l’Italie de Croce, partout, l’axe central à partir duquel s’est ordonné le reste de l’histoire. C’est sur la vérité universelle de l’archive que s’est constituée la légitimité de l’histoire nationale sur laquelle s’est emboîtée l’histoire de l’Europe et du monde, au fur et à mesure que son exploration et sa colonisation le faisaient tomber dans l’escarcelle de l’Europe.

Oserais-je dire que, de cette longue tradition d’alliance de l’histoire scientifique et de l’histoire nationale, je verrais même la confirmation, paradoxalement, dans le mouvement de l’école des Annales qui se présente pourtant comme la pulvérisation et la disqualification de cette histoire nationale, dans son étroitesse positiviste et sa pauvreté politique. Une histoire dont le combat contre cette histoire de l’événement, de la nation, a été le fer de lance et tout le monde se souvient, par exemple, de l’éreintement que Lucien Febvre a infligé à l’Histoire sincère de la nation française de Seignobos, lequel peut, à bon droit, passer pour l’exemple même de l'”historien national” entre la science et la politique. L’histoire de type Annales a été l’image même, en France, de l’ouverture au monde, aux sciences humaines, une histoire purgée des péripéties de la politique et des opérations militaires, consacrée aux individus d’exception. Sus à l’histoire étroitement politique et nationale, emblématisée par le combat contre l’histoire événementielle. Eh bien, comme l’a montré Krzysztof Pomian dans son article sur “L’heure des Annales” dans Les Lieux de mémoire, la préoccupation nationale n’a jamais abandonné les historiens des Annales. Et quand vient l’heure des synthèses, c’est à une histoire nationale totalement renouvelée par le recours aux sciences humaines qu’on aboutit. En témoignerait l’extraordinaire florilège d’histoires nationales dont la concentration ne peut que frapper, dans les années 1980 : depuis les trois volumes de Georges Duby chez Larousse aux six volumes de Jean Favier chez Fayard, en continuant par les six volumes de Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Maurice Agulhon chez Hachette et les quatre volumes de Jacques Revel et André Burguière, au Seuil, sans parler des Histoires de France individuelles de Pierre Chaunu, Pierre Goubert, de Marc Ferro, le tout dominé par l’Identité de la France, de Fernand Braudel lui-même.

Il y a, dans cette permanence, quelque chose de propre à la France. On a, traditionnellement, insisté sur la diversité de la France, diversité des pays, des peuples et des langues. C’était l’autre face, visible et sensible de l’unité tenacement poursuivie dans la constitution temporelle de la politique et de l’histoire. Unité, diversité, c’est le couple antithétique et complémentaire qui a paru le mode général d’appréhension de l’histoire. Il s’est consolidé précisément à travers la synthèse historique tertio-républicaine. A peine s’est-elle effacée qu’apparaît comme fondamental le principe de la division. La France, le plus vieux des Etats-nations, est aussi le seul qui s’est construit sur un double mythe d’origine, les Francs et les Gaulois, et l’unité organique d’ensemble ne s’établit pas, à mon sens, sur la continuité harmonique d’une histoire et d’un territoire, mais sur la conscience d’une identité qui se nourrit continûment de ses fractures, des polarisations fortes sur lesquelles elle s’est construite. Divisions politiques, religieuses, géo-historiques. Le lien entre histoire et nation s’est cimenté sur cette tradition interne de la division : ce qui a fait l’originalité de la France dans l’alliance de l’histoire et de la politique qui a marqué toute l’Europe du XIXe siècle, c’est en définitive, deux traits qui n’appartiennent qu’à elle : l’héritage qu’avait représenté cette première forme d’histoire nationale qui s’était constituée pendant les guerres de religion, avec L’Histoire des Français de Henri de la Popelinière et les Recherches de la France d’Etienne Pasquier. Et d’autre part le choc brutal de la Révolution qui a poussé une génération née au tournant du siècle, et grandie sous l’Empire à se faire historienne pour retrouver la vie et la saveur d’un monde naufragé et s’expliquer à eux-mêmes l’énigme massive de la Révolution. Une génération de jeunes gens qui s’est lancée à la recherche du passé pour éclairer, appuyer, justifier leurs opinions et leurs aspirations politiques et dont une bonne partie partageront leur existence entre l’histoire et la politique. Marcel Gauchet a bien montré dans son grand article des Lieux de mémoire sur “Les lettres sur l’histoire de France d’Augustin Thierry” comment c’est à ce moment-là que l’histoire, au sens moderne du mot, s’est faite histoire sous le signe de la nation.

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La question coloniale est venue brutalement, depuis une dizaine d’années, faire changer d’échelle les tensions entre histoire et politique ; elle a porté sur grand écran la politisation interne de l’histoire. D’autant qu’au même moment, ou à peu près, l’histoire coloniale se trouvait relayée par les problèmes que posaient l’avènement d’une histoire mondiale.

Deux débats anciens, mais qui ont pris une intensité politique, l’un avec la réalité de la mondialisation économique et financière, l’autre avec la loi Taubira, en 2001, qui criminalisait l’esclavage et la traite atlantique, suivie en 2003 du Livre noir du colonialisme, dirigé par Marc Ferro, et surtout la loi de 2005, sur “la présence positive de la France outre-mer” et la bataille autour de son article 4, qui obligeait les professeurs et les manuels à faire droit à cette vision des choses, lequel finit par être retiré.

En un sens, la question coloniale n’est que la dernière venue des explosions mémorielles qui depuis les années 1980 avaient atteint toutes les minorités, portée principalement par l’immigration africaine et antillaise. Et ce qu’elle paraît réclamer est du même ordre que les précédentes, juive, ouvrière, féministe, corse, etc… Catherine Coquery-Vidrovitch le formule clairement au début de son récent livre sur Les Enjeux politiques de l’histoire coloniale : “Notre histoire nationale n’a-t-elle ou n’a-t-elle pas à inclure l’histoire de la colonisation et de l’esclavage colonial français dans notre patrimoine historique et culturel commun ?” Ainsi posée, la question ne souffre guère de discussion.

La question va en réalité beaucoup plus loin, en opposant ceux qui pensent que la part coloniale de notre histoire a peu engagé des constantes de l’identité nationale, et ceux qui estiment nécessaire de repenser l’ensemble de cette identité nationale en termes postcoloniaux, l’identité nationale n’étant pas loin de révéler sa vérité dans l’oppression coloniale et dans son déni. Il s’agirait donc non plus d’inscrire la colonisation au grand registre de l’histoire nationale, mais de réécrire cette histoire nationale à la lumière noire de la colonisation. Bonaparte a rétabli en 1802 l’esclavage à Haïti. Or, l’esclavage a été déclaré crime contre l’humanité. Donc Bonaparte est un criminel contre l’humanité. Et puisqu’il n’est pas là pour répondre de son crime, les historiens doivent le faire à sa place.

Bien entendu, histoire mondiale et études coloniales relèvent de domaines différents, encore que les mêmes interrogations portent sur la manière de les écrire et sur quelles bases les aborder. Si le thème de ces Rendez-vous, l’Orient, permet cependant de les rapprocher, c’est que l’histoire mondiale (ou comment qu’on l’appelle, “globale”, “comparée”, “connectée”) débouche directement sur le procès de l’européo-centrisme, comme l’histoire coloniale sur le procès de l’histoire nationale. Et que, dans les deux cas, le lien intrinsèque est établi entre nation et histoire comme entre Europe ou Occident et histoire.

Cette mise en cause compose un très large spectre de courants de pensée, qu’en m’inspirant de l’analyse que fait Krzysztof Pomian des rapports de la “world history” avec l’histoire universelle, je vais m’efforcer, par souci de clarté pédagogique, de simplement identifier. Ils consistent en effet à :

– Affirmer que l’essor de la modernité occidentale s’est faite par l’exploitation du reste du monde : argument de base du marxisme et néo-marxisme.

– Etablir le parallèle entre le développement scientifique et la domination, entre la connaissance ou la fabrication illusoire des exotismes et l’impérialisme. C’est le thème d’Edward Saïd dans son célèbre ouvrage, L’Orientalisme, livre pionnier de la critique anti-occidentaliste, en 1978, que le monde arabe a perçu à tort, dit l’auteur dans une importante postface de 2003, comme une défense et illustration systématiques de l’Islam et des Arabes.

– Minorer les apports de l’Occident et son rôle dans l’unification du monde, et reconstruire l’histoire de manière à en effacer la spécificité occidentale. La démonstration consiste alors à reporter toutes les innovations occidentales à des inventions bien antérieures et faites ailleurs qu’en Europe : en Chine, en Inde, dans le monde arabe, depuis la numération décimale et le zéro jusqu’à l’imprimerie à caractères mobiles, en passant par la boussole et la poudre à canon. Ou en allant jusqu’à contester l’unicité et la modernité du capitalisme.

– Refuser d’accepter pour penser l’histoire toutes les catégories d’intelligibilité émanées de l’Occident, en particulier celle de “civilisation” sur laquelle repose l’¦uvre de Toynbee ou la thèse de Huntington.

– Dénoncer l’affirmation, non plus seulement de l’impérialisme politique de l’Occident, mais de son impérialisme historique en prétendant démontrer comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde. C’est ce que veut montrer par exemple Jack Goody dans son livre récent, Le Vol de l’histoire, à propos de la compréhension de l’Asie. On mesure la distance, sur cinquante ans, de cette position extrémiste avec le relativisme historique de Levi-Strauss dans son célèbre opuscule de 1952, Race et histoire.

– Récuser le concept même de l’histoire au sens moderne, celui, justement, qui s’était donné comme l’Histoire avec un grand H et se présentait comme l’étalon pour établir qui était ou n’était pas dans l’histoire et pour mesurer à quelle distance se trouvait de l’Histoire telle ou telle population lointaine. C’est un écho de cet argument qui, par exemple, a provoqué la réaction négative des Africains au discours de Dakar de Nicolas Sarkozy en 2007, discours qui comportait pourtant de fortes condamnations du colonialisme mais faisait état du “retard des Africains à entrer dans l’Histoire”.

– Récuser enfin toute pensée de l’universel au nom du fait que c’est une auto-glorification et une auto-justification impérialiste de la civilisation qui a inventé et défini précisément les formes de l’universel.

Dans cette nouvelle “situation faite à l’histoire”, comme disait Péguy, faite d’une tension dilatée entre l’histoire et la politique, la France qui, il y a encore une génération, à la belle époque de l’école des Annales, brillait d’un rayonnement mondial, paraît, Jean-François Sirinelli l’a dit fortement dans l’opuscule qui vient de paraître, L’histoire est-elle encore française ? , se retirer du devant de la scène internationale. S’il est vrai que cette scène est aujourd’hui dominée par la recherche d’une histoire du monde, par la “world history”, il est clair que ce sont les Américains qui sont à la pointe, – peut-être parce que, se souvenant d’avoir été les premiers décolonisés de l’histoire, ils ont une forte raison de s’identifier au refus de l’européo-centrisme. Il est clair également, que si c’est l’attachement à l’histoire nationale qui est la raison du retard à se mettre à l’histoire mondiale, c’est la France qui, de tous les pays européens, a le plus de raisons d’éprouver ce retard. Sur ce point, il est inutile de revenir.

En revanche, c’est sur sa difficulté à assumer sans hypertension son passé colonial que je voudrais insister pour finir. La passion qui l’anime, les blocages qui la paralysent me paraissent moins tenir au ressentiment et à la mauvaise conscience qu’à deux circonstances historiques.

La première tient sans doute au fait qu’à la différence de l’Angleterre, par exemple, la dépossession coloniale s’est achevée pour la France dans la guerre, la guerre d’Algérie, qui suivait celle d’Indochine. Deux défaites sur fond de défaite de 1940. La fixation sur l’Algérie a de multiples dimensions, moitié colonie et moitié trois départements français. La guerre d’Algérie a pris des allures de guerre de Sécession. Elle a marqué pour la métropole un changement de régime et de République, et c’est l’homme qui avait lavé la France du désastre de 1940 qui a baissé le drapeau en Algérie. Et les conséquences de la défaite algérienne sont aussi loin d’être terminées que les conséquences de la défaite de 1940.

La deuxième raison tient à l’attitude de la gauche, hésitante et ambiguë vis-à-vis de la colonisation. L’association rétrospective entre la gauche et l’anticolonialisme est une idée reçue et fabriquée. Bien au contraire. Non seulement les partis de gauche se sont convertis tardivement à l’anticolonialisme, mais c’est au nom des Lumières, au nom de l’idéal révolutionnaire et jacobin que s’est opérée l’expansion coloniale. Ici encore, l’exemple algérien serait probant. Par nature et par définition, le nationalisme algérien a pris à contre-pied la gauche française, qui s’est concentrée sur la défense des petits pieds-noirs de Bab El Oued ; de telle sorte que la lenteur de la guerre d’Algérie tient en partie à la lente et difficile conversion de la gauche à l’idée de l’indépendance algérienne. L’intensité de l’affaire algérienne a rejailli sur l’ensemble de l’affaire coloniale, devenue une crise de conscience vite refermée et mal digérée.

***

Conclusion : histoire et politique est l’antagonisme de l’heure, le mot politique véhiculant à la fois mémoire et idéologie.

Ce couple antinomique a remplacé ceux qui ont successivement occupé la scène de la discipline historique : érudition contre philosophie, science contre littérature, structure contre événement, problème contre récit. L’antagonisme de l’histoire et de la politique va cependant beaucoup plus loin que ceux qui l’ont précédé, parce qu’il n’engage pas seulement la manière de faire de l’histoire, mais la place et le rôle de l’histoire dans la vie de la cité.

Cette place et ce rôle sont devenus problématiques ; et marqués par une profonde contradiction.

Les bases mêmes du métier ont changé. L’historien n’est plus inséré dans ni porté par une continuité historique dont il était à la fois le dépositaire et le garant. Il a perdu ses propres certitudes et son magistère. En revanche, comme interprète et comme expert de la demande sociale, comme rempart contre la pression politique et publique, il est plus nécessaire que jamais.

Son rôle est devenu plus difficile. Où passe la frontière entre l’élargissement de son questionnaire et l’abandon des critères classiques de la discipline qui lui permettent de dresser son questionnaire ? Où passe la frontière entre la prise en compte des porteurs de mémoire, des témoins, des victimes de l’histoire et la reconstitution de cette histoire du seul point de vue de ces témoins et de ces victimes ? Quelle place faire à l’histoire nationale dans une histoire de l’Europe et du monde ? Où passe la frontière entre la prise en charge des identités singulières et le respect du collectif, et de quel collectif ? Autant de questions auxquelles il revient à chacun de répondre à sa manière, mais à tous de se poser.

Il n’est évidemment pas possible à un historien de s’abstraire de ses déterminations, de s’arracher aux liens avec son pays, sa classe, sa religion, sa famille, son parti, et même avec sa corporation. Mais jamais la situation ne lui a imposé de prendre, tel un ethnologue, une pareille distance critique vis-à-vis de lui même comme vis-à-vis de son sujet pour chercher une vérité qui est celle de tous parce qu’elle n’appartient à personne. Et, dans ce but qu’on ne peut atteindre mais qu’il faut toujours rechercher, la conscience des limites et l’analyse des contraintes sont, ici comme ailleurs, la condition première de l’action et de la liberté.

Published 24 November 2011
Original in French
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