La mémoire croisée de la Shoah

Depuis les années 1970 et 1980, les politiques de l’histoire en Europe de l’Ouest ont produit une mémoire ” ardente ” de l’Holocauste. En Europe de l’Est après 1989, c’est la mémoire du communisme qui devint ” ardente “, tandis que le souvenir de la Shoah restait aussi ” froid ” que durant le communisme. Adaptant la méthode de l’histoire croisée – focalisation sur les croisements de différentes cultures, groupes sociaux et événements historiques – Eva Kovács examine la mémoire croisée de la Shoah dans les différents systèmes politiques de l’Europe de l’Est et de l’Ouest.

Si l’on revient sur les quinze dernières années, on remarque en Europe des turbulences dans les politiques du souvenir : tous les jours une nouvelle exposition est ouverte, un jour de commémoration nationale est célébré, un mémorial est inauguré, une nouvelle leçon de l’histoire est enseignée – comme si nous vivions dans ” l’âge de la mémoire “, comme le disent beaucoup d’historiens et de philosophes. Cependant, si l’on compare l’est et l’ouest de l’Europe, on atteste plus de similarités dans les points forts des politiques de l’histoire, que de différences dans leurs arrière-plans, c’est-à-dire dans la mémoire sociale. Y aura-t-il dans un avenir proche une mémoire européenne commune, acceptable pour une majorité de citoyens d’où qu’ils viennent en Europe ? Pourquoi a-t-on toujours l’impression que les niveaux de mémoire sociale les plus profonds sont intrinsèquement différents de ce qui est visiblement commun ? Enfin, en ce qui concerne la mémoire sociale elle-même, y a-t-il un système spécifique de différences entre les genres de mémoires sociales à l’est et à l’ouest et si oui, quand a-t-il émergé ?

Afin de répondre à ces questions, je voudrais profiter du fait que j’ai fait des trajets journaliers entre l’Autriche et la Hongrie. Le premier pays représente une société démocratique de l’Ouest et le second un ancien pays communiste. J’utiliserai une composante emblématique de la mémoire sociale de ces pays, la mémoire de la Shoah comme mise en lumière de deux phénomènes :

1. Le conflit entre la perspective diffuse et fragmentée des victimes et la perspective plus large et générale des politiques de la mémoire.

2. L’écart entre les récits de la mémoire sociale de l’Ouest démocratique et l’Est ex-communiste, avec des références aux cas autrichien et hongrois.

Afin de comprendre les ambiguïtés de ” l’âge de la mémoire ” européen, je commencerai par une courte définition de trois catégories-clés : la politique de l’histoire, la mémoire personnelle et la mémoire sociale. La politique de l’histoire est avant tout une source de légitimation politique. Elle justifie, avec des arguments d’ordre moral, et par le biais de récits historiques, des objectifs politiques. Ces récits assimilent les rôles et les tâches de ces personnes et de ces groupes sociaux qui prennent part à la politique. La mémoire personnelle travaille d’une manière inverse : c’est le c¦ur de l’auto-représentation, ou de l’identité personnelle. Elle stabilise le soi et l’harmonise avec les identités sociales. Enfin, la mémoire sociale essaie de combler le fossé inhérent entre les politiques de l’histoire et les mémoires personnelles. Je me concentrerai sur des tentatives de réconciliation entre politique historique et mémoire personnelle en Autriche et en Hongrie. Afin d’examiner ces tentatives dans les deux pays en même temps, j’emprunterai la méthode de l’histoire croisée inventée par l’histoire sociale. Au lieu d’effectuer des comparaisons détaillées, cette méthode se focalise sur les croisements de différentes cultures, groupes sociaux et événements historiques. De la même manière, mémoire croisée signifierait de véritables rencontres/croisements entre politique de l’histoire et mémoires personnelle et sociale dans différents systèmes politiques.

Mémoire croisée I – La perspective des victimes

En 2004/2005, je travaillais avec des collègues autrichiens sur un projet qui retraçait les expériences et mémoires individuelles de femmes autrichiennes et hongroises ayant survécu à la Shoah.1 Les survivantes avaient subi la même expérience : elles avaient été déportées en tant que Juives vers Ravensbrück et Auschwitz-Birkenau où elles avaient été soumises à une stérilisation forcée. Selon notre hypothèse de travail, bien qu’elles aient eu les mêmes expériences au même moment, elles devaient aujourd’hui construire des perspectives différentes du souvenir en raison des systèmes politiques différents des deux pays dans lesquels elles avaient vécu et en raison des réalités sociales différentes de leurs vies après-guerre. En d’autres termes, nous utilisions un lieu commun occidental selon lequel une société démocratique, par définition, offre plus de chances de guérison aux victimes de la Shoah qu’une société totalitaire. Après analyse des entretiens, nous étions confrontés au fait que les récits ne montraient aucune différence à cet égard. Je reprendrai cette perspective – ou plutôt ce ” manque de perspective ” – à la fin.

Mémoire croisée II – La mémoire du national-socialisme et du communisme

Nous avons formulé nos hypothèses de l’effet curatif de la démocratie sur la base d’observations historiques courantes de la mémoire nationale et transnationale.2 Malheureusement, la majorité de ces observations se concentrent sur les modes occidentaux du souvenir, c’est-à-dire sur les cultures occidentales de mémoires et politiques de l’histoire.3 Les auteurs développent des théories et modèles généraux selon cette perspective.4 Charles S. Maier, par exemple, a utilisé une métaphore venant de la physique nucléaire pour mettre en lumière les différences entre le souvenir du national-socialisme et du communisme. Une ” mémoire brûlante “, a une longue demi-vie dans l’histoire, comme le plutonium, tandis qu’une ” mémoire froide “, en a une courte, comme le tritium, a argumenté Maier, concluant que le souvenir du nazisme est ” chaud ” tandis que celui du communisme est froid.5 Selon ce que je peux constater, la mémoire en Europe de l’Est fonctionne dans l’autre sens : se souvenir du communisme est devenu un sujet brûlant qui mobilise beaucoup de gens tandis que le souvenir du nazisme reste froid. Cependant, on ne trouve que quelques études comparatives sur la mémoire sociale des régimes totalitaires dans la région. Jusqu’à maintenant, les recherches sur la mémoire du communisme et du nazisme se faisaient sur un mode du ” ou bien – ou bien “. En Europe de l’Est, les historiens se spécialisaient ou bien sur la Shoah, ou bien sur le goulag.6

Mémoire croisée III – Mémoires globales, européennes et locales

Le premier échange culturel sur les mémoires sociales entre l’Est et l’Ouest de l’Europe a pris place sous l’égide de la mondialisation du souvenir de la Shoah. Paradoxalement, ce processus d’échange fut initié en dehors de l’Europe – à savoir aux Etats-Unis.7 Il agissait de concert avec l’anthropologisation des victimes. Dans le cadre de la globalisation, un processus de narration du souvenir de la Shoah, autant visuel qu’oral, fut exporté vers l’Europe, tandis que l’anthropologisation a conduit à la multiplication d’instituts de recherches sur le génocide à travers le monde.8

La Shoah devint un outil de mesure de la souffrance à l’heure de la mondialisation.9 Ainsi, la mémoire de la Shoah est devenue un réservoir universel pour différents groupes de victimes. Discutant de la guerre de Yougoslavie dans les années 1990, beaucoup ont accepté le slogan ” Plus jamais Auschwitz “. Le stalinisme a reçu le label ” d’Holocauste rouge “10 et un réseau institutionnel ayant pour impératif ” plus jamais ça ” a résulté d’une initiative importante dans la politique de l’histoire aux Etats-Unis.11 Durant les dix dernières années, ces cadres ont été internationalisés vers l’Europe.12

Malgré une réception européenne parfois problématique, la globalisation et l’anthropologisation ont aidé les sociétés de l’Europe de l’Est à adopter des cadres pré-existants, des rituels et des récits commémorant la Shoah après quarante ans de silence. L’accumulation de connaissances venant de l’Ouest a rendu la production d’une nouvelle culture de la mémoire plus facile dans la vie quotidienne des sociétés anciennement communistes.13

Le succès de la globalisation tire son origine du manque de mémoires locales. La Shoah a détruit la substance de la judaïté européenne qui dépendait de communautés florissantes. Les Juifs et leurs communautés ont disparu physiquement et symboliquement. Les survivants ont laissé leurs anciens logements car ils ne voulaient pas être confrontés au vide criant de ces endroits et au manque de solidarité de leurs voisins. La migration forcée des survivants et l’indignation de la société à se souvenir ont entraîné une dislocation de la Shoah elle-même. En somme, il n’est pas étonnant que la mémoire de la Shoah se soit centralisée et disloquée dans toute l’Europe.

Mémoire croisée IV. La mémoire de la Shoah et l’expulsion de communautés ethniques allemandes

De façon intéressante, le passage ultérieur entre l’Est et l’Ouest a été amorcé par un autre groupe de victimes. Au tournant du millénaire, un débat embarrassant a éclaté en Allemagne et dans l’est de l’Europe au sujet de ” la fuite et l’expulsion ” (” Flucht und Vertreibung “) de communautés ethniques allemandes. Je voudrais laisser ici de côté les controverses politiques sur les décrets Benes et la fondation d’un Centre de l’expulsion à Berlin, et me concentrer sur le nouveau terme historique de ” nettoyage ethnique “.14 Dans ce débat, Norman Naimark et Karl Schlögel ont souligné que l’expérience du déracinement doit être l’un des facteurs les plus importants de l’identité européenne de l’après-guerre.

Dans la partie du débat concernant l’Europe de l’Est, le discours sur ” la fuite et l’expulsion ” a produit le plus profond clivage entre les approches de la politique de l’histoire à l’Est et à l’Ouest. Aussi triste que cela soit, la mémoire de l’expulsion, avec celle du communisme, recouvrent de leur ombre la mémoire de la Shoah en Europe de l’Est.

Pour résumer, nous pouvons formuler les thèses suivantes :

1. La mémoire des survivants ne montre aucune différence essentielle dans les sociétés démocratiques ou ex-communistes.

2. Depuis le tournant des années 1970 et 1980, la mémoire de la Shoah a atteint un croisement : les politiques de l’histoire ont produit une mémoire ” ardente ” en Europe de l’Ouest, tandis qu’en Europe de l’Est, on ne pouvait observer que quelques changements plus mineurs. Après les révolutions de l’Europe de l’Est, la mémoire du communisme est devenue le sujet ” brûlant ” et le souvenir de l’Holocauste est resté un thème aussi ” froid ” qu’il l’était auparavant.

3. Le caractère de ” non-lieu ” de la Shoah n’est pas un phénomène national mais il est global ou européen. Dans l’Europe de l’Est, il rend plus aisé la ritualisation et l’acceptation de la mémoire de la Shoah une fois que le tabou vieux de 40 ans a été abordé.

4. Paradoxalement, la mémoire globale de la Shoah accroît aussi la possibilité d’une anthropologisation, banalisation, et relativisation du passé nazi.

Un exemple de mémoire croisée : l’Autriche et la Hongrie

Prenons un exemple concret. En 1945, après la libération, l’Autriche et la Hongrie se retrouvèrent dans une situation extrême : il fallait produire un récit ” officiel “, acceptable par toute la société, de la Judenverfolgung (” la persécution des Juifs – à cette époque les termes ‘Holocauste’ ou ‘Shoah’ n’existaient pas). Parce que la persécution des Juifs avait complètement détruit les piliers de la coexistence entre les Autrichiens ou les Hongrois et les Juifs, deux types d’identités nationales émergèrent : l’identité des Juifs persécutés et celle des Autrichiens ou Hongrois non-juifs qui avaient rendu possible la persécution des Juifs, soit comme persécuteurs, soit comme témoins. En d’autres termes, les survivants de la Shoah durent abandonner leur ancienne identité nationale qui était partagée avec la nation autrichienne ou hongroise comme un tout. Ils ne pouvaient plus supposer que leur identité allait de soi dans la cohabitation de tous les jours et devaient donc la définir de façon très abstraite comme une forme d’appartenance à une culture nationale, une communauté de langage ou un système politique. Ainsi, les Autrichiens et les Hongrois exclurent les Juifs de leur nation et après la Libération, les survivants ne furent admis à nouveau dans la communauté nationale qu’avec certaines réserves.

Cette rupture dans les identités autrichiennes et hongroises causa une rupture dans la mémoire sociale. La mémoire de la Judenverfolgung a été divisée à partir de 1945 entre une mémoire juive et une mémoire non juive. Pour les Juifs, se souvenir du passé autrichien ou hongrois revient à se construire des représentations complètement différentes que pour les non-juifs. Pour le dire simplement, cette bifurcation de la mémoire autrichienne et hongroise était enracinée dans une interprétation controversée de l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Les Juifs avaient vu dans l’arrivée de l’Armée rouge une libération tandis que les non-juifs considéraient cela comme le début d’une longue et ignoble oppression.

Les historiens et les sociologues aiment soutenir que la Shoah a été suivie en Europe d’une amnésie sociale massive durant les deux ou trois premières décennies après la Seconde Guerre mondiale. Dans l’ensemble, ils ont raison. Toutefois, durant les deux premières années, on assiste à des activités totalement différentes dans ” l’atelier ” de la politique de la mémoire. Le 14 septembre 1946, une exposition antifasciste était inaugurée à Vienne à la Künstlerhaus, à l’initiative des occupants soviétiques, et avec le titre ” N’oublions jamais “. Au même moment, en Hongrie, une rhétorique antisémite se répandait de façon continue dans les médias et troublait la paix sociale. De plus, des survivants eurent même à subir des pogroms dans quelques villes.15 On s’accorde généralement à reconnaître que les procédures légales et la Entnazifizierung commencèrent alors dans les deux pays. Cependant, en Hongrie, elles furent plus efficaces qu’en Autriche. Alors qu’en Autriche la thèse de la victimisation était inventée à un stade très précoce, en Hongrie, à cause de l’influence plus forte de l’Union soviétique, le point de vue officiel oscillait entre la thèse des premiers collaborateurs et celle des victimes du nazisme.

Début 1947, avec la première amnistie des anciens membres du NSDAP, 90% des persécuteurs possibles ont évité un procès en Autriche.16 Le nouveau concept consistant à intégrer d’anciens nazis a apporté de nombreux nouveaux électeurs aux partis politiques autrichiens. En Hongrie, parallèlement à la prise du pouvoir par les communistes, d’anciens membres du Parti des Croix fléchées ont été pardonnés. Le discours politique a évacué le passé nazi des Autrichiens et des Hongrois, en le projetant sur les Allemands. Une nouvelle thèse de la victimisation a été construite, selon laquelle les Autrichiens avaient été les premières victimes du national-socialisme allemand, et les Hongrois les dernières victimes.17 Le passé nazi a ainsi été converti en un chapitre héroïque de l’histoire autrichienne et hongroise.18 Les victimes juives étaient classées dans la catégorie ” combattants de la résistance anti-fasciste ” et le mouvement Antifa institutionnalisa leur victimisation. Cette façon de traiter l’Holocauste a montré une surprenante cohérence jusqu’à la fin des années 1970.19

En Autriche, le long silence fut brisé avec la série télévisée américaine ” Holocauste ” en 1979.20 Avec ce film, le nouveau terme pour la Judenverfolgung commença sa longue carrière à travers le monde. Bien que le film soit fait en partie en Autriche et sur l’Autriche, il a été diffusé assez tardivement dans ce pays, seulement après les diffusions aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Israël, en Allemagne et en France. Cette série a provoqué une large et douloureuse discussion, mais sans succès, sur le rôle que la nation autrichienne a joué dans l’Holocauste. Les descendants des coupables se sont réveillés de leur profond sommeil et ont remis en cause le tabou, pendant que les survivants critiquaient le style hollywoodien du film. Au même moment, la Hongrie restait dans l’anesthésie profonde du communisme goulasch, en dehors de quelques publications sporadiques et marginales sur le sujet.

Sept ans plus tard, en Autriche, pendant les élections présidentielles, le plus grand scandale de la IIème République éclata avec un peu d’aide de la part des médias américains. Comme on le sait, cela tournait autour du passé de Kurt Waldheim dans la Wehrmacht. Toutefois, l’Autriche s’est trouvée à nouveau incapable de venir à bout de ce passé d’une façon réflexive et a répété son traumatisme social en fermant les rangs, radicalisant les sympathisants de droite, et en essayant de faire taire les voix critiques. A ce moment là, personne ne discutait de la responsabilité des Hongrois dans la Shoah, bien qu’on assistait à une renaissance des recherches sur l’histoire juive hongroise du XIXème siècle et du début du XXème siècle.

En Autriche, à ce moment, le génie était déjà sorti de la bouteille. Dans le cadre du cinquantième anniversaire de l’Anschluss, un grand nombre de projets de recherches historiques et sociologiques a été lancé et les médias ont commencé à traiter l’histoire autrichienne du nazisme comme un sujet ” brûlant “. Ces nouvelles publications ont clairement montré que la majorité des Autrichiens avaient accueilli l’Anschluss avec enthousiasme et avaient peu après pris part à l’élaboration de l’Holocauste.

Paradoxalement, après la Révolution de 1989, les différences au regard des politiques de mémoire se sont faites plus criantes entre les deux systèmes politiques. Ce changement dans le discours public a eu également un effet sur la rhétorique politique. En 1991, et pour la première fois depuis 1945, le Chancelier fédéral Franz Vranitzky a admis la responsabilité des Autrichiens dans la Judenverfolgung.21 Depuis la seconde moitié des années 1990, un processus de restitution à grande échelle concerne non seulement les survivants de nationalité autrichienne mais aussi les victimes du travail forcé à travers le monde. De plus, les activités de recherche de la Historikerkommission ont donné naissance à un nouveau programme gouvernemental de commémoration. En 2003, le mémorial de Mauthausen fut inauguré. L’exposition de ce mémorial montre clairement le rôle de l’Autriche dans la persécution et l’exécution de centaines de milliers d’Autrichiens et d’étrangers. Mauthausen, où plus de 200 000 personnes venant de toute l’Europe ont été enfermées et la moitié d’entre elles tuées, est le seul ancien camp en Autriche à disposer d’un tel mémorial. L’exposition, également accessible sur l’internet, comporte trois messages : ” Nous étions responsables de l’Holocauste “, ” notre responsabilité dépasse les frontières de notre pays ” et ” nous avons été responsables de la mort non seulement des Juifs, mais aussi des Roms et Sinti, des homosexuels et des prisonniers politiques ” issus de toute l’Europe. Les informations essentielles du mémorial ont été publiées en trente langues. L’Autriche semble avoir réussi à rattraper le mouvement de la culture européenne de la mémoire.

Les événements ont pris un tout autre cours en Hongrie. Le tournant politique en 1989 a été le moment où, dans tout le pays, la visibilité des victimes a été la plus forte. Toutes sortes de victimes du XXème siècle se firent connaître, avec leurs propres histoires et traumatismes, et demandèrent que justice soit faite. Les victimes de la Révolution de 1956 jouèrent le rôle principal sur la scène de la vérité se racontant, suivis par les victimes du stalinisme puis, finalement, les survivants de la Shoah. Cependant, les partis politiques ont monté certains membres des deux premiers groupes les uns contre les autres, tandis que les survivants de la Shoah étaient poussés vers l’arrière-plan.

Quelques années plus tard, quand les victimes de la Révolution de 1956 furent totalement discréditées, la mémoire du nazisme et celle du communisme se tinrent face à face sur le champ de bataille du souvenir, indépendamment des débats qui pouvaient concerner aussi bien la commémoration nationale, la création d’un musée ou un discours obscur au parlement. La mémoire de la Shoah fut tout juste acceptée comme une partie de la mémoire sociale de la nation hongroise dans son ensemble, bien que le musée de l’Holocauste, ouvert en 2005, ait fourni une bonne occasion pour cela. En fin de compte, le rôle des persécuteurs, complices et témoins passifs n’a toujours pas été discuté jusqu’à aujourd’hui.

Mémoire croisée V. Le dernier duel entre les mémoires communicative et culturelle

Est-il vraiment exact que les différences radicales concernant la mémoire sociale sont seulement apparues après l’effondrement du communisme ? Les mémoires sociales des pays de l’Europe de l’Est et de l’Ouest ont-elles commencé à diverger les unes des autres exactement au moment où les systèmes politiques se sont rapprochés les uns des autres ? Si la réponse était positive, nous ne serions pas capable d’expliquer les similitudes initiales et les différences ultérieures, en faisant appel à la socialisation politique. La mémoire de la Shoah relevait-elle donc d’un phénomène plus large – je dirais même épistémologique – de ” l’automne de la modernité ” à la Huizinga,22 qui ne subit pas les influences politiques à court terme ? Quoi qu’il en soit, la Shoah peut-elle être elle-même comprise comme une ” rupture dans la civilisation ” ? Avons-nous une explication dans le domaine de l’histoire des mentalités qui puisse résoudre ce paradoxe ?

Considérons la mémoire sociale comme une production et une reproduction à long terme des sociétés dans lesquelles sont représentées les attitudes individuelles et collectives, les pensées et les émotions d’une époque. L’identité ou la similarité des mémoires collectives en Europe nous ramène à la période d’avant-guerre lorsque les systèmes politiques étaient beaucoup plus similaires qu’après la Seconde Guerre mondiale. La mémoire de la période d’après-guerre a trouvé ses racines dans l’expérience uniforme de groupes contemporains analogues. L’uniformité, au niveau européen, de la mémoire de la Shoah peut être expliquée par un passé commun tandis que les différences ultérieures – pour lesquelles la plus jeune génération a joué un rôle décisif – ont été produites par une grande variété de nouvelles voies de socialisation politique. Ce que nous percevions comme un paradoxe est en fait un produit logique de la socialisation intergénérationnelle. Dans les pays dans lesquels, pendant trente ans, on a pu (ou on a dû) aborder la Shoah de façon démocratique, une culture de la mémoire européenne a émergé, parfois meilleure et parfois pire. Cependant, là où de telles circonstances n’étaient pas réunies avant 1990, la mémoire sociale est restée enfermée et suit toujours des schémas anciennement communistes. Nous vivons actuellement dans une simultanéité extrêmement absurde du passé et du présent, dans laquelle les différences politiques du passé sont aujourd’hui transformées en mémoires différentes.

Toutefois, nous n’avons toujours pas répondu à la première question : comment le conflit entre une perspective des victimes, fragmentée et diffuse, et la politique générale et globale de la mémoire pourrait-il être neutralisé?23 En fait, la situation est dramatique : le dernier duel entre la mémoire communicative des survivants et la mémoire culturelle de leurs nations a lieu à notre époque. Il ne reste plus que quelques survivants de la Shoah. Ils sont toujours capables de nous faire part de leurs expériences traumatisantes, ainsi que de leur déception concernant les politiques de l’histoire et la mémoire sociale de la Shoah. La présence déconcertante des survivants guide toujours la mémoire culturelle, bien que celle-ci demande, même de façon plus insistante, une hégémonie pour elle-même. Dans son dernier livre, James E. Young écrit :

Il est temps de prendre du recul et de dresser un bilan : où mène toute cette histoire et ses narrations ? A quel type de connaissances ? A quelles fins ? Pour cela, je crois, le premier défi est d’ancrer l’art et l’historiographie liés à l’Holocauste dans une époque d’anti-rédemption : c’est la narration de l’histoire, et la mémoire, qui non seulement marquent leur propre émergence mais indiquent aussi les lieux – à la fois réels et imaginaires – vers lesquels elles nous emmènent inéluctablement.”24

Young a-t-il raison et ” l’après-mémoire ” de la Shoah produira-t-elle une nouvelle éthique de la mémoire, une plus grande distance dans l’histoire en train de s’écrire et un genre de souvenir plus créatif, ou, au contraire, une amnésie collective va-t-elle l’emporter, facilitant encore une fois l’ouvre du mal ?

Epilogue

Pour terminer, je voudrais illustrer ce dilemme avec deux images. La première se trouve sur la page d’accueil du site de l’exposition virtuelle du mémorial de Mauthausen, sur laquelle on peut trouver des informations en trente langues, ainsi que vingt films documentaires sur des survivants en versions originales. La seconde image présente un nouveau mémorial de l’Holocauste à Budapest, inauguré durant l’été 2005, à la mémoire des victimes de la terreur du Parti des Croix fléchées.25 Soixante paires de chaussures ont été fabriquées à partir de moules de fer, commémorant les Juifs qui furent abattus et jetés dans le Danube en 1944. Les artistes ont choisi ce matériau parce qu’il n’a pas de valeur pour les pauvres voleurs de métaux. Deux mois plus tard, le mémorial fut vandalisé : quatre paires de chaussures avaient disparu. Les personnes qui ont commis ce vol l’avaient bien préparé : des outils spéciaux étaient nécessaires pour desceller les chaussures de huit kilos. Les médias ont fait état d’un vol ordinaire. Cependant, à la fin de l’été, lorsque le niveau d’eau du Danube baissa, les chaussures réapparurent sur le lit du fleuve : elles avaient été jetées à l’eau comme auparavant, les Juifs.

 

Ce texte est issu d’une intervention tenue à l’IFK Internationales Forschungszentrum Kulturwissenschaft (Centre international de recherches pour les études culturelles) à Vienne en octobre 2005, dans le cadre de la conférence intitulée ” Les Etats ont-il besoin d’une mémoire ?” La version anglaise révisée a été présentée lors de la conférence sur ” Les Mémoires en conflit et l’intégration européenne “, tenue en avril 2006 au Centre d’études européennes et méditerranéennes de l’Université de New York.

 

 

Le projet était soutenu par le programme " Aktion Österreich Ungarn ". Les participants étaient Júlia Vajda, Éva Kovács, Helga Amesberger et Brigitte Halbmayr.

Cf. Transit, 22 (2001/2002).

Cf. James E. Young, Dominick Lacapra, Dan Diner, et Carlo Ginzburg in: History and Memory, 9 (1997). 

Daniel Levy, Natan Sznaider, The Holocaust and Memory in a Global Age, Temple University Press: Philadelphia 2005; James E. Young, The Texture of Memory. Holocaust Memorials and Meaning, New Haven and London: Yale University Press 1993; James E. Young, At Memory's Edge. After-Images of the Holocaust in Contemporary Art and Architecture, New Haven and London: Yale University Press 2000; Mark Mazower, Dark Continent: Europe's Twentieth Century, New York: Knopf 1998. 

Charles S. Maier, "Heißes und kaltes Gedächtnis: Über die politische Halbwertszeit von Nazismus und Kommunismus", in: Transit, 22 (2001/2002). Cf. version en anglais en ligne sur le site de Transit (www.iwm.at/).

Cf. Transit, 22 (2001/2002); Maria Todorova et al. "Remembering Communism"; Éva Kovács, "Das Zynische und das Ironische", Transit 30 (2005/2006). 88-105 (www.iwm.at/).

Cf. Levy; Sznaider op. cit. 2005; Heidemarie Uhl (ed.), Zivilisationsbruch und Gedächtniskultur. Das 20. Jahrhundert in der Erinnerung des beginnenden 21. Jahrhunderts. (Gedächtnis - Erinnerung - Identität. 3), Innsbruck, Wien, München, Bozen: Studienverlag 2003. 

La réaction la plus connue au paradoxe selon lequel le thème ne concerne que des victimes très spécifiques face à des auteurs très communs est très critiquée par Dan Diner dans sa réponse à un essai de Jaspers sur la question de la culpabilité. Voir "Schulddiskurse und andere Narrative – Epistemisches zum Holocaust", in Gedächtniszeiten. Über jüdische und andere Geschichte, München: C. H. Beck 2003, 180-200. 

Cf. Levy; Sznaider op. cit. 2005. 

Stephane Courtois; Nicolas Werth; Jean-Louis Panne, Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Paris: Robert Laffont 1997. 

Diner, Dan (ed.), Zivilisationsbruch. Denken nach Auschwitz, Frankfurt am Main: Fischer 1988. 

Cf. Zygmunt Bauman, Modernity and Ambivalence, Ithaca, N.Y.: Cornell University Press 1991; Zygmunt Bauman, Modernity and The Holocaust, Ithaca, N.Y.: Cornell University Press 1989; Shulamit Volkov, Das jüdische Projekt der Moderne, Frankfurt am Main 2001. 

Cf. les programmes pour "enseigner la Shoah", la fondation Shoah de Spielberg et d'autres activités de recueil des témoignages des survivants et des témoins oculaires, etc. 

Cf. Norman M. Naimark, Fires of Hatred. Ethnic Cleansing in Twentieth-Century Europe, Cambridge Mass: Harvard University Press 2001; Karl Schlögel, "Nach der Rechthaberei. Umsiedlung und Vertreibung als europäisches Problem", in: Dieter Bingen; Wlodzimierz Borodziej; Stefan Troebst (eds.), Vertreibungen europäisch erinnern? Historische Erfahrungen - Vergangenheitspolitik - Zukunftskonzeptionen, Wiesbaden 2003, 11-33; Éva Kovács, "Der schmale Grat zwischen zynischer und skeptischer Erinnerung – einige Bemerkungen zur Institutionalisierung historischer Erfahrungen", in: Anja Kruke (ed.), Zwangsmigration und Vertreibung - Europa im 20. Jahrhundert, Bonn 2005. 

Sur les pogroms, voir Pelle János, Az utolsó vérvádak, Budapest: Pelikán 1995; Vörös Éva, Kunmadaras, újabb adatok a pogrom történetéhez, Múlt és Jövö, 1994 et Varga János, A miskolci népítélet, 1946; Medvetánc, 1986, 2-3. 

Cette loi rendait éligibles les anciens membres du NSDAP (6 février 1947). La loi générale d'amnistie pour les anciens nazis allait être votée 10 ans plus tard (14 mars 1957). 

Toutefois, le concept de "premières victimes" vient de la Déclaration de Moscou sur l'Autriche (du 30 octobre 1973), " Le gouvernement de la Grande-Bretagne, l'Union soviétique et les Etats-Unis d'Amérique s'accordent sur le fait que l'Autriche, le premier pays libre victime de l'agression hitlérienne, doit être libéré de la domination allemande. ", cf. Robert H. Keyserlingk, Austria in World War II, Kingston-Montreal, 1988, 207.

Voir à ce sujet les monuments autrichiens érigés en souvenir de la guerre à partir des années 50, dans Heidemarie Uhl, " Das 'erste Opfer'. Der österreichische Opfermythos und seine Transformation in der Zweiten Republik ", in: Österreichische Zeitschrift für Politikwissenschaft 1 (2001), 19-34. 

Sur le mécanisme de production des tabous, voir Gerhard Baumgartner, " Erinnerte und vergangene Zeit ", in: Emil Brix; Ernst Bruckmüller; Hannes Stekl (eds.), Memoria Austriae – Menschen, Mythen, Zeiten, Wien: Oldenbourg Verlag 2004, 530-544. 

Cf. "Holocaust, The Story of the Family ", Weiss (R: Marvin Chomsky), NBC, New York.

Cependant, cette nouvelle thèse n'a pas été totalement acceptée par la société autrichienne, cf. Ruth Wodak (1990): "Wir sind alle unschuldige Täter!": diskurshistorische Studien zum Nachkriegsantisemitismus. Frankfurt am Main: Suhrkamp. 

Voir Bauman, Zygmunt, Moderne und Ambivalenz, Hamburg 1992.; Volkov, Shulamit, Das jüdische Projekt der Moderne, Frankfurt a. M. 2001.

Voir Koselleck, Reinhart, " Die Diskontinuität der Erinnerung ", in: Deutsche Zeitschrift für Philosophie 2 (1999), 213-214.

Voir Young, 2000, 11. 

Sculpté par Gyula Pauer d'après le modèle du directeur de théâtre hongrois Can Togay.

Published 18 April 2007
Original in English
First published by Eurozine

© Éva Kovács / Eurozine

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