Présence des littératures africaines

Évolution de la critique, de l'édition et du lectorat

Mais en même temps que la question du retrait – réel ou fictif – de la France officielle se pose, d’autres formes de relations s’établissent ou s’approfondissent, au niveau de la société civile. Sans doute n’ont-elles une réelle intensité qu’auprès d’une minorité d’associations et d’individus fortement motivés. Sans doute ces relations ne sont-elles pas toujours immédiatement visibles. Ainsi les rares films et émissions en rapport avec la culture africaine continuent de passer à la télévision après vingt-trois heures, et seront moins directement perceptibles que certaines images beaucoup moins gratifiantes visibles dans les journaux du 20 heures. Mais l’importance des liens qui se tissent silencieusement n’en doit pas pour autant être sous-estimée. Il suffit de regarder la liste des villes françaises jumelées avec des villes africaines pour comprendre que quelque chose d’important se passe : il y a ainsi plusieurs centaines de villes jumelées avec le Mali et le Burkina. À cela s’ajoutent d’autres types de relations qui ne passent pas par la Fédération des villes jumelées. Relations dans le monde de la musique, de la danse, du sport, du cinéma, de la lecture ; sait-on qu’une association lyonnaise (Malira) a récemment organisé une Fête du livre à Tombouctou et s’occupe de bibliothèques dans les villages du désert ? Relations dans le domaine de la solidarité : combien d’association d’aides au développement du type de Solidarité Cachan-Soroma qui sera présenté plus tard ? Qui sait en dehors des acteurs directement concernés que le diocèse de Montpellier est jumelé avec l’Église du Mali, ou que tel chirurgien et élu de renom va opérer chaque année au Mali à titre bénévole ?

Cette Afrique vécue, rendue présente et concrète par des échanges croissants entre les personnes, mais aussi parfois largement rêvée ou vue comme un antidote à nos sociétés hypertechnicisés (c’est le thème de l’Africain pauvre mais généreux, hospitalier, encore sensible à la chaleur des rapports humains et à la joie de la fête) n’a peut-être jamais été aussi présente en France : jumelages, concerts, festivals consacrés à l’Afrique dans toutes ses dimensions, que l’accent soit mis davantage sur la culture ou sur le développement, se multiplient jusqu’aux coeurs de nos provinces.

Quelques exemples pris sur le vif, à partir d’entretiens avec des acteurs de ces manifestations, ou de témoignages plus distanciés, donneront la dimension de ce phénomène. Ils n’auront pas d’autre ambition. Un exemple de la place croissante de l’Afrique dans notre culture réside dans l’intérêt croissant d’un public plus large pour ses littératures. Bernard Magnier nous montre comment les lecteurs français, après avoir au début du siècle commencé par considérer les écrits des Africains comme une curiosité surtout ethnologique, voient aujourd’hui les lettres africaines comme une des manifestations vivantes de la littérature universelle.

Kourouma, entre Kafka et Kundera

À défaut d’être impartial et attentif l’accueil des livres africains a toujours bénéficié d’un regard singulier dans le paysage littéraire français. Sympathie réelle ou condescendance, enthousiasme excessif ou rejet systématique, entre mépris absolu et comptes rendus compassionnels, entre ignorance et empathie, racisme et laxisme, les oeuvres africaines ont souvent été perçues à travers un prisme déformant teinté de malentendus, de bonne et de mauvaise conscience confondues. Il semble toutefois que ces deux dernières décennies tendent à rendre aux écrivains et à leurs oeuvres ce qu’il leur revient : leur part de talent, de faiblesses et de qualités littéraires, débarrassées des préjugés, des préalables et autres idées préconçues.

Une rapide observation de la critique et des recensions opérées dans les années pionnières des lettres africaines – soit pour l’essentiel dans la première moitié du XXe siècle – fait apparaître des préfaciers, chroniqueurs et critiques dont les noms figuraient aussi, à des titres divers, sur les registres des colonies et des institutions missionnaires. Souvent en poste dans tel ou tel pays et pris de sympathie pour l’un de leurs administrés (l’une de leurs ouailles) au talent naissant, administrateurs civils ou militaires, et missionnaires de toutes obédiences ont mis en marche leurs relations, qui pour présenter un auteur, proposer un livre à un comité de lecture, qui pour encourager une publication, préfacer un texte ou en assurer une recension critique.

La lecture offerte relevait alors souvent d’une lecture plus amicale que littéraire, d’une critique de sympathie, parfois d’un enthousiasme plus ou moins communicatif. Le discours était rarement placé sur le terrain de l’esthétique mais plutôt sur celui de l’historique, du sociologique, du politique, avec des propos en général loin d’être subversifs. Une touche de lecture bien pensante, un zeste d’humanisme, un élan de générosité ne constituant pas nécessairement les ingrédients suffisant à la réalisation d’une bonne critique. Dans ces avertissements, dans ces préfaces et postfaces, la biographie de l’auteur tenait parfois lieu de caution qualitative et, outre l’admiration portée au parcours de l’écrivain, le préfacier, lorsqu’il s’intéressait au style, mettait volontiers en avant la ” spontanéité ” et le ” naturel “, parfois la ” naïveté ” et la ” candeur ” d’une écriture mise au service d’une ” authenticité ” implicite.

À cette même période, un certain nombre d’écrivains ont, par ailleurs, su attirer le regard éclairé et l’appui de leurs pairs, ” écrivains de France ” comme les nommait René Maran. Ainsi, Breton préfaçait Césaire, Sartre donnait ” Orphée noir ” pour l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor, Mauriac préfaçait Rabemananjara, tandis que Gide, Aragon et Desnos n’étaient pas en reste…


Plus tard, ce sont les universitaires qui, prolongeant en quelque sorte leurs tâches professionnelles de quelques travaux pratiques de vulgarisation, ont mis au service d’un plus large public, leur savoir et leur perspicacité, en écrivant ça et là des articles critiques. Si certains réservaient leurs talents à des revues issues du giron universitaire ou limitée à un public d’initiés, d’autres, à leur propre initiative ou répondant à la demande des rédactions en veine de plumes compétentes, rédigeaient des ouvrages de références sur l’histoire naissante de ces littératures, réunissaient des anthologies, créaient des collections spécialisées et/ou offraient quelques chroniques et recensions dans la presse quotidienne, dans les hebdomadaires et mensuels de plus grande diffusion.

Depuis quelques années, la critique s’est très largement professionnalisée et désormais ce sont les journalistes littéraires qui couvrent l’actualité du livre africain au même titre que n’importe quelle autre littérature, avec parfois quelques ” spécialistes “, comme cela est également de mise pour d’autres aires géographiques. Ainsi, le livre africain ne vient plus systématiquement prendre place sur le bureau du chef de la rubrique ” politique ” – comme cela fut longtemps le cas – mais, comme il se doit, sur celui des ” pages livres ” du quotidien ou du périodique. Cette évolution, qui s’inscrit dans un plus large mouvement de reconnaissance du continent, a permis de porter sur les oeuvres africaines un regard établi à l’aune de lectures plus universelles et confronté aux mêmes contraintes que les autres littératures.

Une mode africaine ?

Au sommaire de l’actualité, l’Afrique n’est plus exclusivement le territoire des seuls drames humains, des famines et des coups d’état, des massacres et des catastrophes naturelles, le continent où les toponymes ont la fâcheuse habitude d’entrer dans nos mémoires par le biais des tragédies de l’Histoire (Biafra, Soweto, Somalie, Rwanda, Sierra Leone)… Peu à peu, le continent acquiert aussi une place à la rubrique culture et, pour la première fois, depuis quelque dix ou quinze ans, l’Afrique n’est plus seulement, sur le plan artistique, le lieu de la musique, de la danse et de la statuaire traditionnelles, domaines où l’excellence n’est plus à démontrer et pour lesquels les lieux d’accueil se sont multipliés1. Les musiciens, chanteurs et groupes africains occupent une place de choix sur les scènes et sur les ondes des radios. L’attrait pour l’art contemporain s’est développé et il convient de noter le succès rencontré par certains plasticiens, dont le plus spectaculaire est sans conteste celui du sculpteur sénégalais Ousmane Sow dont l’exposition – certes en plein air et gratuite – a connu, à Paris sur le Pont des Arts, un nombre de visiteurs jamais atteint par aucun autre artiste.

Cet engouement (ou ce renouvellement de l’engouement) pour les arts africains s’accompagne d’une approche, beaucoup plus prosaïque et mercantile, avec la soudaine présence d’une ” mode africaine ” dans la décoration, les tissus d’ameublement, le design et les coloris, les productions ” tendance ” et autres objets de récupération. L’ouverture de plusieurs commerces proposant ces divers produits en apporte la preuve, au même titre que les expositions récentes organisées par certains grands magasins sous l’enseigne générique ” Afrique “… Il y a là un phénomène de mode dont il convient, avec la même vigilance, de se méfier et de saisir les effets bénéfiques.

Pendant ce temps, dans le domaine de l’expression littéraire, le continent africain est parvenu, pour la première fois également, à dépasser, auprès du grand public, la tenace image du conte, de l’épopée, de la parole traditionnelle, en un mot celle du continent de la seule oralité. Ainsi, poètes, romanciers et dramaturges ont pris place aux côtés des musiciens, danseurs, sculpteurs et conteurs, et nul doute que cette ” reconnaissance ” participe d’un mouvement plus ample qui contribuera à modifier, sur le long terme, l’image du continent et de ses habitants, comme cela a été possible pour l’Amérique latine quelques décennies auparavant.

Une meilleure visibilité

À l’évolution de l’approche critique est venue s’adjoindre, en une sorte de corollaire immédiat, une sensible modification de l’accueil réservé en France par l’ensemble de la chaîne du livre. La présence accrue dans les colonnes des journaux et revues ainsi que dans les vitrines et sur les rayons des librairies et des bibliothèques a permis une meilleure visibilité de la production littéraire du continent. L’attribution de quelques prix littéraires de premier plan2, quelques autres distinctions de moindre retentissement et les succès publics d’Amadou Hampâté Bâ, d’Ahmadou Kourouma ou, plus récemment, de Fatou Diome ont contribué à la notoriété des auteurs distingués – pour certains, hélas, à titre posthume – mais ont eu aussi un effet d’entraînement dont leurs ” collègues ” ont pu bénéficier.

L’organisation de manifestations ponctuelles (Salon du livre de jeunesse de Montreuil, Étonnants voyageurs à Saint-Malo et Bamako) ou spécialisées (Festival international des francophonies à Limoges, Festafrica à Lille et à N’Djamena, etc.) a assuré une médiatisation bienvenue et nécessaire. La venue de nouveaux éditeurs (Serpent à plumes, Dapper) et la création de nouvelles collections (” Afriques ” chez Actes Sud, ” Continents noirs ” chez Gallimard) ont également contribué au développement de la reconnaissance de ces littératures. De même, la professionnalisation à tous les stades de la fabrication du livre – et en particulier au niveau de la traduction – a permis d’enrichir le fonds disponible et d’en améliorer la qualité. Les traducteurs sont désormais, pour beaucoup des traducteurs professionnels, parfois spécialisés sur un auteur, un pays, un espace linguistique ou une sous-région, et l’on a pu noter récemment la venue de traducteurs africains3.

Avec le Mozambicain Mia Couto, les Soudanais Taïeb Saleh et Jamal Mahjoub, le Tanzanien Abdulrazak Gurnah, le Somalien Nuruddin Farah, les Zimbabwéens Tsitsi Dangarembga et Chenjerai Hove, ce sont non seulement des écrivains talentueux et leurs oeuvres remarquables qui ont été révélés mais aussi des pays entiers qui, pour la première fois, ont existé, en français, sur le plan littéraire.

Toutes ces modifications de l’offre ont contribué au renouvellement du ” paysage ” littéraire et à l’amplification du phénomène, suscitant de la sorte l’intérêt d’un lectorat nouveau.

Un lectorat qui s’est accru mais qui a aussi considérablement modifié ses intentions de lecture. Durant les décennies pionnières, les lecteurs européens de livres africains étaient souvent guidés par un attachement, personnel ou familial, au continent africain. Un ” oncle du Congo “, des parents ” expatriés ” au Sénégal pendant la petite enfance, un service militaire effectué sous la bannière de la coopération culturelle ou scientifique permettaient souvent la découverte d’un roman, d’un recueil de contes et de quelques lectures liées au pays approché. Plus tard, les années 1970 et 1980 furent dominées par des motivations plus politiques et militantes. Ainsi, la dénonciation de régimes dictatoriaux, la lutte contre l’apartheid ou pour la libération de Nelson Mandela, ou, de façon plus évidente, l’implication dans une coopération humanitaire ont conduit quelques militants vers des lectures africaines… collatérales.

Depuis ces dix dernières années, les littératures africaines suscitent désormais l’intérêt de lecteurs qui n’attendent plus une actualité politique, un engagement militant ou toute autre motivation circonstancielle pour s’adonner au plaisir d’une découverte. Les littératures africaines conquièrent un public neuf, curieux et exigeant qui s’intéresse aux auteurs africains comme il s’intéresse à ceux des autres continents. Un lectorat qui choisit un romancier sénégalais ou nigérian, après avoir lu un écrivain issu du continent latino-américain et avant de partir vers un autre univers littéraire, japonais, tchèque, parisien, berrichon ou mongol…

Le livre africain : un livre comme les autres ?

Le livre africain serait-il, dès lors, devenu un livre… comme les autres ? Sans être béat ni inconsidérément optimiste, il est juste d’observer que ces manifestations d’intérêt ont certainement contribué à normaliser le regard porté sur ces littératures, à les juger, sans commisération ni condescendance, avec les mêmes (im)partialités que les autres littératures. Cette reconnaissance offrant l’occasion d’un autre regard sur le continent et sur ses productions culturelles.

Toutefois, l’essentiel du pouvoir économique de la production, de la diffusion et des moyens de promotion étant encore, pour l’essentiel, situés en Europe, les auteurs sont, à l’heure actuelle, souvent condamnés (dans le monde francophone en particulier) à recourir aux services – et donc aux choix – des décideurs occidentaux. L’écueil corollaire étant alors – volontairement ou non – de voir ces littératures modelées sur la base d’un jugement européocentré. Il y a là un enjeu et des combats à mener pour les années à venir, tant il semble évident qu’un livre produit à des coûts – et donc vendu à des prix – européens ne peut de façon satisfaisante trouver un public dans la quasi-totalité des pays africains. La coédition entre éditeurs africains et européens pour des publications réalisées en format (et à des prix !) de poche semble alors la seule alternative possible. Mais voilà bien un souhait qu’il est plus facile de formuler que d’exaucer, tant les barrières paraissent élevées et solides, de part et d’autre de chacun des deux continents.

Sans attendre ces réalisations, il est, d’ores et déjà, heureux de constater l’évolution positive de l’accueil réservé aux oeuvres africaines, et souhaitable d’envisager la poursuite de ce phénomène de normalisation. Il est grand temps, en effet, que les livres africains s’inscrivent, sans ostracisme ni fausses gloires, sans complaisances ni rejets imbéciles, aux côtés des oeuvres des autres continents. Que l’on ne juge plus systématiquement la création africaine selon une approche de référence ou de déférence. Qu’il ne soit plus systématiquement avancé que Sony Labou Tansi est le ” Molière africain ” et Soyinka le ” Shakespeare noir ” mais, revanche légitime, qu’un jeune écrivain français, anglais, portugais ou suédois soit un jour prochain qualifié d’Hampâté Bâ scandinave ou de Jamal Mahjoub européen… Que Kourouma soit définitivement rangé entre Kafka et Kundera. Ou mieux encore que les uns et les autres voisinent sur les étagères des livres du monde sans autre forme de classement que celui que voudra bien retenir le lecteur.

Plusieurs lieux ont, ces dernières années, vu le jour afin d'accueillir les pièces les plus remarquables de l'art africain : à Paris, la Fondation Dapper, le musée des Arts d'Afrique et d'Océanie qui a connu un accroissement considérable de ses visiteurs jusqu'à sa récente fermeture, les nouvelles salles du musée du Louvre en préfiguration du futur musée des Arts Premiers ; en province, l'ouverture du musée d'Arts Africains, Océaniens et Amérindiens de Marseille, le développement et la mise en valeur de plusieurs collections dans les musées de Lille, Lyon ou Angoulême...

Quatre prix Nobel de littérature à ce jour (le Nigérian Soyinka, l'Égyptien Mahfouz, les Sud-Africains Gordimer et Coetzee), un prix du Livre Inter, un prix Goncourt des lycéens et un Renaudot pour Ahmadou Kourouma.

Les Burkinabés Samuel Millogo et Amadou Bissiri pour Sozaboy de Ken Saro-Wiwa (Actes Sud) ou le Togolais Kangni Alem pour Lemona du même romancier (Dapper).

Published 3 October 2005
Original in French
First published by Esprit 8-9/2005

Contributed by Esprit © Bernard Magnier/Esprit Eurozine

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