L'étranger, la mère et la révolution algérienne

Une lecture post-coloniale d'Albert Camus

20 February 2012
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Je n’ai jamais rien écrit qui ne se rattache, de près ou de loin, à la terre où je suis né. C’est à elle, et à son malheur, que vont toutes mes pensées
Albert Camus, 1958.

Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus cherche sa propre réponse à la question héritée de Kierkegaard, Dostoïevski et Nietzsche, à savoir : peut-on vivre sans Dieu, et sans l’espoir d’une rédemption face à la mort? À première vue, le diagnostic est sombre. Nous sommes, dit Camus, projetés dans l’existence comme dans un ” exil sans recours “. Quant à l’éternité, nous ne sommes que passions insatiables et vains cris. L’homme et le monde ne s’appartiennent pas. Un mot résume pour Camus l’expérience tragique de l’homme : absurde. Cette condition émane du fossé entre le désir désespéré de l’âme de voir clair et le sentiment d’incompréhension face à la réalité, du gouffre qui sépare le besoin de sens et le froid tombeau de la fin. Camus a vite compris que la raison – l’arme traditionnelle de la philosophie – demeurerait toujours impuissante dans le jeu aussi gratuit que malheureux de l’existence.

Pourtant, l’oeuvre débouche sur un manifeste de révolte et d’exaltation de la vie. C’est la révolte passionnée qui répond à la question du sens de la vie ; si motif il y a pour la justifier, il naît d’un morceau de chair tremblant. Le désir, la tendresse et la générosité – voilà le pain et le vin du mortel. Celui qui ne vit pas pour servir un Créateur immortel doit lui-même devenir un créateur. L’homme absurde, c’est le nom que donne Camus à son héros, transforme ses jours en oeuvres d’art, en un hommage rebelle à la lutte qui, après tout, – et il en est conscient dès le départ – doit se terminer par la mort. Camus cite Nietzsche: ” Ce qui importe, ce n’est pas la vie éternelle, c’est l’éternelle vivacité. “1 Il appartient au destin de l’homme absurde d’essayer d’extraire quelque chose du néant, de sauver sa vie à travers la mort elle-même. Sisyphe nous a montré le chemin : le bonheur est notre sursaut avec, et malgré, notre propre fardeau.

Cette connaissance est déjà exprimée par le jeune Camus dans ses méditations poétiques sur ” la patrie de l’âme ” qui l’a vu naître en 1913 : l’Algérie. Ici, sous le soleil généreux de l’Algérie française, se développe la sensibilité du poète. Les méditations inspirées par son pays natal respirent un amor fati sensuel, un rêve de pouvoir empêcher l’exil et vaincre l’absurde par la peau. Ici sont décrites les noces entre les gens, la terre, le soleil et la mer. Dans sa ville natale, Alger, écrit Camus, on s’adonne à la vénération du corps, de la chaleur et du présent sans lendemain. ” À Alger, pour qui est jeune et vivant, tout est refuge et prétexte à triomphes : la baie, le soleil, les jeux en rouge et blanc des terrasses vers la mer, les fleurs et les stades, les filles aux jambes fraîches2. ” Les simples exigences de bonheur des Algériens, au milieu de la misère quotidienne, révèlent l’innocence de l’homme devant la vie et la mort.

Il se peut que l’identification avec les corps vigoureux sur les plages algériennes soit une révolte instinctive contre la grave tuberculose qui ballotte l’auteur entre l’espoir et le désespoir depuis l’adolescence. La maladie menace de lui enlever pour toujours le soleil algérien tant aimé qu’il entrevoit de son lit par la fenêtre de sa chambre à Belcourt, faubourg populaire d’Alger. ” Tout ici respire l’horreur de mourir dans un pays qui invite à la vie3. ” Celui qui sait vivre sans espoir d’avenir voit dans l’instant présent son unique royaume.

Camus survit à sa maladie et quitte Alger au début des années 1940 pour rejoindre Paris. Il publie dans une même année,1942, ce qu’il appelle dans son journal le ” triptyque de l’absurde ” – l’essai intitulé Le Mythe de Sisyphe, la pièce de théâtre Caligula et le roman L’Étranger. Il commence à être remarqué et se retrouve rapidement aux côtés des personnages-clés de l’existentialisme, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Il n’a pas encore trente ans.

Une des problématiques abordées par l’auteur dans l’essai sur Sisyphe – ” Savoir si l’on peut vivre sans appel, c’est tout ce qui m’intéresse4. ” – connaît sa pierre de touche dans L’Étranger, le récit littéraire des obsessions du Français d’Algérie Meursault. Nous le suivons pendant les jours suivant la mort de sa mère, jusqu’à ceux qui précèdent son exécution. C’est Meursault qui raconte son histoire, alternant entre des moments d’indifférence lucide et de bonheur sensuel. Il est conscient que l’existence en soi n’oblige à rien : seuls le destin, la sensibilité et l’inspiration guident sa vie qui n’a pas de sens plus élevé. Un homme peut pleurer ou non à l’enterrement de sa mère, tirer ou non sur un Arabe sur la plage, épouser ou non une femme qui lui déclare son amour. Tout compte fait, tout se vaut et les hommes, foncièrement innocents, sont aux prises avec les bourrasques absurdes de l’existence.

Dans sa préface à l’édition américaine, Camus décrit le jeune Français d’Algérie comme un martyr de l’absurde. C’est quelqu’un qui refuse de tricher. Ni l’Église, ni l’État, ni la morale ne parviennent à le faire renoncer à l’authenticité du coeur. Il est à la fois Raskolnikov et Josef K., à la différence qu’il ne cherche pas la pénitence. Meursault, qui ne regrette rien, ne tente pas d’avantage de prétendre avoir des remords. Il ne prend la parole qu’à condition d’avoir quelque chose à dire. Celui qui porte ses convictions sous la peau ne se laisse pas convaincre par l’opinion générale.

Cette indifférence de Meursault finira par le faire tomber. Selon le procureur il aura ” enterré une mère avec un coeur de criminel ” et celui qui tue sa mère moralement s’est coupé de la communauté humaine tout comme celui qui a tué son père5. Laisser circuler librement une âme aussi endurcie ouvrira un abîme où toute la société risque de sombrer. Dans le destin de Meursault, la description anatomique de l’aliénation existentielle passe par l’image d’un homme absurde et lucide condamné à la guillotine ” au nom du peuple français ” et ce afin de protéger la nation contre le crime le plus dangereux de tous : le parricide.

Voilà pour les thèmes de la philosophie existentielle proprement dite du récit. Dans la marge une autre histoire se raconte qui se manifeste par une série de questions troublantes : pourquoi Meursault tire-t-il encore quatre coups de feu sur un cadavre (” inondé de joie “, selon une des premières esquisses du roman) ?6 Pourquoi aucun Arabe n’assiste-t-il au procès ? Pourquoi les prisons en sont-elles remplies et pourquoi n’ont-ils pas de nom ? Et pourquoi un Français, qui vient de tuer un Arabe en Algérie, est-il condamné à mort par les autorités coloniales françaises pour ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère ? Quel ordre social Meursault a-t-il mis à mal ?

Les deux récits se déroulent sur deux scènes différentes et dessinent les portraits de deux aliénations distinctes. Meursault se présente sur la première scène comme un personnage, n’importe lequel ; les variations lugubres du destin le poussent à agir dans un sens comme dans l’autre. Tuer indifféremment une personne ou une autre et être condamné à mort par une patrie ou par une autre (pourquoi pas l’Allemagne ou la Chine ? se demande Meursault). Il est la marionnette infortunée du soleil – ” le soleil écrasant “, ” toute une plage vibrante de soleil ” le propulsent vers l’Arabe. Et quand le juge lui demande de s’expliquer, Meursault répond : ” C’était à cause du soleil7. ”

Sur l’autre scène, on voit apparaître la réalité historique de l’Algérie. Sous les traits d’un mort anonyme se manifeste un étranger politique concret : l’Arabe de l’Algérie coloniale. Cette population réduite aux coulisses naturelles de la communauté insouciante des Européens d’Algérie révèle, par sa simple présence, un problème en Algérie française. Si, sur la première scène, Meursault se manifeste comme le héros de l’absurde, il est ici le typique occupant français qui conserve le pouvoir par la violence physique (français, il tue un Arabe), par la supériorité militaire (le revolver l’emporte sur le couteau) et sur la justice discriminatoire (la mère française décédée occupe une place centrale et non l’Arabe assassiné). Les choix de Meursault apparaissent, malgré son indifférence, comme des éléments constitutifs d’une réalité coloniale spécifique. Il est pied noir – un colon français en Algérie française qui prétend avoir suivi ses ” sentiments naturels ” le jour où il a tué un Arabe. Là où l’étranger de l’absurdité de l’existence ne voit qu’une série de moments décousus et privés de sens profond, l’étranger politique révèle une solide structure sous-jacente, un mécanisme discriminatoire qui, en dernier lieu, se fonde sur le meurtre.

Le symptôme inhérent de l’ordre colonial (l’aliénation politique) paraît à travers le récit philosophique (l’aliénation devant l’absurde) comme son mouvement intérieur négateur. Ainsi, le roman laisse-t-il entrevoir les antagonismes qui menacent de faire imploser l’Algérie française – et de forcer l’auteur lui-même à re-concevoir les conditions de sa propre histoire et de son existence politique. L’histoire projette son ombre sur le récit : entre les Européens d’Algérie et l’Arabe, il n’y a aucune réconciliation possible, aucune communication, juste une lutte à la vie à la mort. Leur rencontre muette signale non seulement qu’ils sont étrangers l’un à l’autre, mais aussi que l’Algérie n’est pas assez grande pour les contenir tous deux.

Quand, dans son autobiographie posthume, Le Premier Homme, Camus se rappelle sa jeunesse, il revient souvent sur l’atmosphère régnant en Algérie à l’époque où il écrivait le roman. Nous vivions intimement, dit-il, avec ” ce peuple si étranger et en même temps si proche “. Avec leurs ” visages durs et impénétrables ” et rien qu’à leur nombre, les Arabes constituaient ” une menace invisible qu’on sentait dans l’air8. ” Les regards et les murmures sournois des ” indigènes ” rappelaient aux Européens d’Algérie qu’ils n’étaient que des étrangers de passage dans le pays et qu’ils s’en étaient rendus maîtres au détriment des Arabes. Le conflit colonial en Algérie figurera dans toute l’oeuvre littéraire, philosophique comme politique de Camus.

Début mai 1945 ont lieu les prémices d’une guerre ouverte. En pleine célébration française de la défaite nazie, les nationalistes algériens profitent de l’occasion pour rappeler que l’Algérie a, elle aussi, droit à la liberté et à l’indépendance. En dépit de l’interdiction, ils portent le symbole de l’Algérie indépendante et refusent de reculer sous la menace militaire. Il en résulte des affrontements sanglants : des centaines de civils européens sont tués, les Français se lancent dans un massacre disproportionné d’Arabes. On compte des milliers de morts et les prisons s’emplissent de nationalistes présumés. Camus saisit sa plume et publie dans Combat une série d’articles qui exige la justice pour le peuple arabe. Il faut, dit-il, des réformes profondes pour réduire le fossé entre les Européens et les ” indigènes “. Aucune civilisation ne peut vivre là où ” la dignité ” est niée à une si grande part de la population. Les Français doivent reconnaître les populations berbère et arabe du pays comme un ” peuple frère ” avec lequel établir ensemble les bases d’ ” une nouvelle culture méditerranéenne “. Autrement, prévient-il, le pays entier risque d’imploser. Le mieux pour la France c’est à présent d’accomplir ses devoirs vis-à-vis des indigènes. ” C’est la force infinie de la justice, et elle seule, qui doit nous aider à reconquérir l’Algérie et ses habitants9. ”

Cependant, les massacres représentent un tournant décisif pour beaucoup d’Algériens. La méfiance envers la France a pris une telle ampleur qu’il n’y a plus de retour en arrière possible. Puisque les Arabes, après plus de cent ans de domination française, ne sont toujours pas considérés comme des citoyens égaux, il faut à présent créer un État algérien à part. Inspiré par les luttes anti-coloniales qui s’étendent à travers le monde, le FLN, Front de Libération Nationale, proclame la révolution nationale le 1er novembre 1954. Il accuse la France d’avoir trahi ses idéaux : il appartient maintenant aux nationalistes algériens de gérer ” les nobles principes de liberté, égalité et fraternité ” et de réaliser ” la pure tradition de la France révolutionnaire10. ” La Déclaration des Droits de l’Homme et le droit de chaque peuple à l’autonomie doit aussi s’appliquer à la population algérienne. Pendant huit ans, la France va mener, selon la formule de Simone de Beauvoir, ” une guerre qui n’ose pas dire son nom11. ” Officiellement, il ne s’agit pour la France ni d’une révolution, ni d’une guerre d’indépendance, mais seulement d’émeutes sporadiques provoquées par des terroristes fanatiques. Le gouvernement proclame que la nation française est une et indivisible, et ne quittera pas l’Algérie tout comme elle ne quitterait pas la Provence ou la Bretagne.

Une des guerres les plus meurtrières de l’après-guerre débute donc et pour la France tous les moyens sont bons pour conserver l’Algérie française : exécutions sommaires et usage d’armes interdites, recours systématique à la torture et à la terreur exercée contre les civils, déportations massives et camps de concentration. Près d’un million d’individus périssent. Pendant la dernière année de la guerre, l’Algérie baigne dans le sang et des centaines de milliers d’Européens se voient obligés de fuir leur ancienne patrie. De plus, une véritable guerre civile française risque d’éclater : le corps d’officiers français en Algérie menace de renverser ” le traître ” de Gaulle qui a entamé des négociations avec les nationalistes algériens. Le chauvinisme militaire français qu’on a exporté se retourne maintenant contre la métropole, mais de Gaulle ne cède pas et l’Algérie obtient son indépendance en juillet 1962.

” J’ai mal à l’Algérie, en ce moment, comme d’autres ont mal aux poumons “, explique Camus peu de temps après le déclenchement de la révolution en 195412. La guerre de plus en plus impitoyable et les débats haineux en France forcent Camus à des prises de position difficiles. Il essaye de se former une position personnelle dans la guerre idéologique qui enfle en métropole. D’un côté il se tourne vers les partisans de l’Algérie française qui ferment les yeux sur le racisme colonial et les excès de l’armée française. De l’autre côté, il ne peut pas s’entendre avec la gauche radicale qui soutient les nationalistes algériens. Pendant que la droite française considère Camus comme un traître à cause de sa critique de la politique coloniale française, les cercles de gauche l’attaquent pour avoir laissé tomber la tradition de la résistance contre le fascisme. Sartre souligne qu’en Algérie on est témoin du strip-tease de l’humanisme français. La France se vante de ses valeurs universelles en même temps qu’elle fait brûler vivants des musulmans, mais maintenant, nos anciens ” sous-hommes ” se lèvent et s’opposent à nous pour affirmer leur humanité13.

Le plus grand défi pour Camus vient peut-être de ceux qui voient dans la lutte anti-coloniale une sorte de continuation de la Résistance française sous l’occupation allemande. Camus, lui-même partisan de la Résistance, avait le 23 août 1944 fait l’éloge des Français qui, armés, s’étaient levés contre les oppresseurs : ” Un peuple qui veut vivre n’attend pas qu’on lui apporte sa liberté. Il la prend14. ” Ce sont des formules que les nationalistes algériens auraient pu adopter, mais Camus refuse catégoriquement de mettre le nationalisme algérien sur un pied d’égalité avec le patriotisme de la Résistance française. Pour lui, il n’existe pas de ” peuple algérien “. Il parle sans exception d’-” Arabes “, et non d’-” Algériens “. L’exigence des nationalistes d’établir une nation indépendante de la France ne serait que l’expression d’une naïveté politique, s’ils n’étaient pas manipulés de l’extérieur. Dans un de ses derniers textes sur la guerre, Camus tire la sonnette d’alarme quant à ” ce nouvel imperialisme arabe ” qu’il croit voir se développer et dont il affirme qu’il a pris naissance sous l’influence de Nasser et de l’Union Soviétique. Le FLN sert les intérêts d’autres pouvoirs, dit Camus, et exerce une violence qu’aucun mouvement révolutionnaire n’aurait jamais accepté, surtout celui de la résistance française15. À la différence de ces anciens amis radicaux de gauche, Camus n’a pas grande confiance dans le bon sens historique, la violence révolutionnaire ou la révolution communiste. Marx non plus ne peut offrir aux hommes une sortie de l’exil éternel : dans la guerre froide, Camus se situe bien plus près de l’Ouest que de l’Est.

Camus ne rompt jamais complètement avec l’idéologie du colonialisme français : le désir le plus profond des colonisés est d’être considérés comme égaux sur un pied d’égalité par la culture française. Les principes du Siècle des lumières – liberté, égalité, fraternité – ont fusionné avec le paternalisme colonial. Malgré la torture, le racisme et les trahisons évidentes à l’encontre des indigènes, Camus ne cesse de voir la France comme étant ” la meilleure chance d’avenir pour le peuple arabe16. ”

En même temps, on ne peut pas être entièrement sûr des convictions réelles de Camus. Tout ce qu’il dit peut être utilisé contre ceux de ses proches qui se trouvent encore en Algérie. Il le sait. A la fin des années cinquante, il déclare qu’il n’est plus en mesure de participer au débat : ” Je ne veux en aucun cas donner bonne conscience par des déclarations sans risque pour moi au fanatique stupide qui tirera à Alger sur une foule où se trouveront ma mère et tous les miens17. ” En janvier 1956, il apparaît en public pour la dernière fois lors d’une conférence à Alger, qu’il a lui même contribué à organiser malgré les menaces de mort proférées contre lui. Sous la rubrique ” Appel pour une Trêve civile ” Camus exige de tous les belligérants qu’ils déclarent ne plus attenter à la vie des civils : ” Quelles que soient les origines anciennes et profondes de la tragédie algérienne, un fait demeure : aucune cause ne justifie la mort de l’innocent18 “.

Le thème de l’innocent, déjà présent dans Le Mythe de Sisyphe, marque profondément la philosophie politique que Camus développe sous l’influence de la Seconde guerre mondiale et des événements d’Algérie. Dans le roman La Peste, la pièce de théâtre Les justes et l’essai L’Homme révolté, les innocents jouent un rôle décisif pour montrer la distinction établie entre la révolte (qui n’autorise jamais le sacrifice de civils au nom de la lutte) et la révolution (pour qui la fin justifie les moyens). Le rêve révolutionnaire du ” Tout ou Rien (la justice absolue) ” doit céder la place au nouveau cogito social formulé par Camus dans L’Homme révolté : ” Je me révolte, donc nous sommes19. ” Comme les hommes dans La Peste, atteints par les bubons imprévisibles de la maladie, toute résistance doit commencer par une solidarité dans le désespoir provoqué par l’horreur de notre destin commun. On ne peut pas augmenter l’injustice vivante, au profit d’une justice future. Même l’autre porte le poids de l’absurde sur ses épaules.

C’est avec ces idées en tête qu’on doit comprendre les mots de Camus, aussi connus qu’énigmatiques, prononcés lors de la cérémonie du prix Nobel à Stockholm en décembre 1957. Un jeune militant algérien l’affronte et exige qu’il s’explique sur son attitude vis-à-vis de la guerre en cours :

” J’ai été et suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique […], jusqu’à ce que la haine de part et d’autre soit devenue telle qu’il n’appartenait plus à un intellectuel d’intervenir, ses déclarations risquant d’aggraver la terreur. […] J’ai toujours condamné la terreur, je dois condamner aussi un terrorisme qui frappe aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice20. “

Qui est exactement cette mère innocente – Catherine Sintès Camus ? Comment interpréter cette figure maternelle qui revient sans cesse dans l’oeuvre de Camus ? Dans un carnet des années 1930, Camus, âgé de vingt-deux ans écrit que ” toute ma sensibilité repose sur les sentiments étranges que j’éprouve envers ma mère21. ” Le personnage de la mère apparaît déjà dans le récit sur Meursault, où l’indifférence du fils à la mort de sa mère déclenche le mécanisme moral qui le conduira à la guillotine. Dans le récit autobiographique qu’il écrit à la fin des années 1930, ” Entre oui et non “, le fils observe, inconsolable et coupable sa mère silencieuse en se demandant s’il l’aime vraiment : ” Il a pitié de sa mère, est-ce l’aimer ?22” Dans La Peste, le docteur Rieux, reçoit la visite de sa mère en Algérie et ils ” s’aiment en silence ” sans jamais arriver à faire leur ” confession de tendresse “. Dans Le Malentendu, qu’il écrit pendant la Seconde guerre mondiale, la mère tue un homme qui s’avère ensuite être son fils. Quand Catherine Camus paraît dans l’autobiographie, le fils se trouve de nouveau devant le juge. C’est elle qui parvient à lui faire comprendre ses limites :

” Je veux écrire ici l’histoire d’un couple lié par un même sang et toutes les différences. Elle semblable à ce que la terre porte de meilleur, et lui tranquillement monstrueux. Lui jeté dans toutes les folies de notre histoire ; elle traversant la même histoire comme si elle était celle de tous les temps.Elle silencieuse la plupart du temps et disposant à peine de quelques mots pour s’exprimer ; lui parlant sans cesse et incapable de trouver à travers des milliers de mots ce qu’elle pouvait à travers un seul de ses silences… La mère et le fils23. “

Le souvenir de la petite enfance et de la mère quasiment sourde-muette qui passe ses journées entières seule, en silence, reste adhéré à lui comme ” de la colle dans l’âme “. Elle – l’incarnation de l’innocence – emplit son fils du sentiment d’une culpabilité non réglée. On pourrait peut-être même dire que la scène du procès dans L’Étranger constitue une sorte de répétition générale littéraire de la situation gênante, découlant des antagonismes, à laquelle Camus doit faire face : de quel crime exact le fils est-il coupable ? D’avoir tué l’Arabe ou d’avoir déçu la mère ? A-t-il commis un délit de justice ou d’innocence ? Dès le début de la guerre d’indépendance algérienne, Camus écrit dans ses Carnets: ” Aucune cause, même si elle était restée innocente et juste, ne me désolidarisera jamais de ma mère, qui est la plus grande cause que je connaisse au monde24. ”

* * *

Albert Camus exhortait ses lecteurs à chercher ” l’obscur et l’instinctif ” dans ses oeuvres, les points où la littérature, la philosophie et la vie s’unissaient, les dimensions où l’universel fusionnait avec la spécificité historique et l’unicité de l’individu.
Les thèmes littéraires récurrents – la mère, l’Arabe, la justice, le soleil, l’innocence, l’absurde et la révolte – empruntent des formes différentes tout au long de son oeuvre. Il ne convient pas ici de spéculer plus avant sur l’économie libidinale à l’oeuvre dans ces configurations et décalages conceptuels, mais il peut être très utile de se poser une question : ” Où situer le père de Camus dans cette logique ? “, ce père qu’il ne rencontra jamais, ce Lucien Camus mort pour la patrie française dans une autre guerre – la Première guerre mondiale. Nous nous souvenons que la question du père joue déjà indirectement un rôle décisif dans L’Étranger – la communauté doit être protégée contre le parricide ” le plus abominable des forfaits “, puisque c’est de la figure paternelle qu’elle tient sa cohésion. On se demande ce que cela signifierait pour un fils, en l’occurrence Camus lui-même, de soutenir l’agression contre la patrie par le nationalisme algérien – cette même patrie pour laquelle son père s’est sacrifié ? Un père, dont la mort a, de surcroît, attribué au fils la position morale privilégiée de pupille de la Nation.

  1. Le Mythe de Sisyphe, Essais, p. 162.
  2. Noces, Essais, p. 68.
  3. Noces, Essais, p. 74.
  4. Le Mythe de Sisyphe, Essais, p. 143.
  5. L'Étranger, Théatre, Récits, Nouvelles, p. 1194.
  6. L'Étranger, Théatre, Récits, Nouvelles, p. 1924. " Quand j'ai eu la main sur la gâchette, je me suis senti inondé de joie ".
  7. L'Étranger, Théatre, Récits, Nouvelles, p. 1165ff, 1198.
  8. Le Premier Homme, p. 257.
  9. " Crise en Algérie ", Essais, p. 959. Voir aussi Paul Siblot et Jean-Louis Planche, " Le 8 mai: éléments pour une analyse des positions de Camus face au nationalisme algérien ", Camus et la politique (Éd. J Guérin), Paris, 1986.
  10. La révolution algérienne par les textes (Éd. A Mandouze), Paris, 1961, p. 38, 45, 52.
  11. Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi, Djamila Boupacha. Voir aussi Serge Berstein, " Une guerre sans nom ", La France en guerre d'Algérie. Lors du procès en 1960, contre le réseau français qui, sous la direction de Francis Jeanson soutenait la FLN, le juge intervient justement sur ce plan: " Je vous interdis de prononcer les mots 'guerre d'Algérie'. " Le droit à l'insoumission, p. 29.
  12. " Lettre à un militant algérien ", Essais, p. 964.
  13. Jean-Paul Sartre, Situations V, p. 85. Pour une analyse plus détaillée du camp intellectuel durant la guerre, voir Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (Éd.), La guerre d'Algérie et les intellectuels français. Bruxelles, 1991.
  14. " Ils ne passeront pas ", Essais, p. 1522.
  15. " Algérie 1958 ", Essais, p. 1013. Voir aussi Essais, p. 891.
  16. " L'Algérie déchirée ", Essais, p. 980. Voir aussi Joseph Jurt, " Albert Camus et l'Algérie française ", Algérie-France-Islam (Éd. J Jurt). Paris 1997.
  17. Essais, p. 1845.
  18. " Pour une trêve civile en Algérie ", Essais, p. 993. Cf. Olivier Todd, Albert Camus, une vie, chap. 43, Herbert R Lottman, Camus -- A Biography, p. 568ff.
  19. L'Homme Révolté, Essais, p. 432.
  20. " Les déclarations de Stockholm ", Essais, p. 1881f.
  21. Carnets I, mai 1935.
  22. " Entre oui et non ", Essais, p. 25.
  23. Le Premier Homme, p. 308.
  24. Carnets III, p. 238. Cf.: " Si un terroriste jette une grenade au marché de Belcourt que frequente ma mère et s'il la tue, je serais responsable dans le cas où, pour défendre la justice, j'aurais également défendu le terrorisme. J'aime la justice mais j'aime aussi ma mère " (Essais, p. 1843).

Published 20 February 2012

Original in Swedish
Translation by Isabel Thomson
First published in Eurozine

© Michael Azar / Eurozine

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