Les manifestations noires

Femmes rebelles de Pologne

La celebration, en 2018, du centenaire de l’indépendance de la Pologne a coincide avec un autre moment historique : la conquête par les femmes polonaises du droit de vote. Deux expositions a Varsovie ont fete ce double événement. Au Musee national, celle intitulée En criant : la Pologne ! Indépendance 1918 a montre un pays habite uniquement par des hommes qui rêvaient de femmes fantasmées. La seconde, présentée au Musée d’art contemporain sous le titre IndépendantesLes femmes et le discours national, réunissait peu d’oeuvres d’artistes polonaises. Elle exploitait en revanche les métaphores du post‑ colonialisme, de l’esclavage et du capitalisme. Comme si, au croisement de la féminité et de la polonité, il n’y avait rien d’autre à saisir.1

L’amnésie absolue, ou les femmes-victimes

Une telle situation ne signifie pas, bien entendu, l’inexistence en Pologne d’un excellent art critique ou politique créé par des femmes. Elle traduit le fait que les oeuvres et les artistes souffrent de « l’amnésie absolue ».2Face au manque systématique de réflexion et de mémoire sur la résistance feminine, la révolte en Pologne est toujours à recommencer. D’où cette absence ressentie par les visiteurs des musées : on pouvait voir les femmes victimes d’exclusion et d’un discours politique empreint de violence, leur force pouvait être devinée, mais uniquement dans la négation de la symbolique exclusive et dans la mise à nu de l’impossible capacité d’agir.

En fait, la tension politique autour des droits des femmes reste un des traits les plus significatifs de la transformation en Pologne. Telle que nous la connaissons (droits de l’individu et son autonomie, libertés civiques, disposition libre de son corps), elle s’est distinguée par deux gestes fondateurs: l’introduction de la religion dans les écoles et l’interdiction de l’avortement (qui était libre en Pologne populaire). Les droits des femmes ont été sacrifiés sur l’autel du pacte de non-agression entre l’Église et les premiers gouvernements non communistes après 1989. La modernisation polonaise a été conçue en termes d’infrastructures ou d’améliorations technologiques, sans l’accompagnement d’une conception progressiste des droits humains (en particulier des femmes et des minorités sexuelles). 3La liberté individuelle connut une sorte d’atrophie : ce qui est individuel doit se soumettre à la pression communautaire, laquelle, renforcée par l’idéologie conservatrice fond.e sur la religion, d.sire avant tout se construire selon des règles r.actionnaires et traditionnalistes. Pour la Pologne contemporaine, au caractère exclusif et conservateur, l’idéal, c’est la famille dans le sens traditionnel du terme, tournée vers la reproduction et où les femmes ont un rôle subalterne.

La poussée politique de l’extrême droite ces dernières années est une résultante et, en même temps, l’accomplissement suprême de ce processus. En ce sens, il faut considérer l’ensemble de la période de transformation comme une crise profonde de l’identité sociale et nationale polonaise, qui aurait dû se reconstruire avec la liberté retrouvée. L’attaque contre les droits des femmes – premières victimes aux droits déjà limités – apparaît comme une conséquence naturelle de cette situation. La modernisation est accompagnée par l’anti‑modernisme, par un recul dans le domaine des moeurs, lié à l’incompréhension de ce que signifie l’épanouissement de l’individu.

Les femmes occupent la place la plus contradictoire de ce phénomène. Victimes ayant contribué au renforcement de l’ordre nouveau, elles sont en même temps la plus grande menace à son encontre. Agnieszka Graff, une des féministes polonaises les plus importantes, analyse le nationalisme polonais à travers les rares cas de restitution du sujet féminin autonome dans l’histoire de la Pologne. Ces restitutions ont toujours lieu dans des conditions « exceptionnelles ». Elle écrit : « Les femmes combattantes […] – et dans le discours public polonais, une telle expression vise surtout celles de l’insurrection de Varsovie ou les héroïnes de Solidarność – apparaissent suspendues hors des règles de l’histoire, comme un signal que la communauté court un danger exceptionnel. » Le problème, soutient Graff, vient du fait que l’adhésion au mouvement de résistance « signifie, pour les femmes, la suspension de leurs intérêts pour leurs revendications de femmes (liées à l’égalité, par exemple). […] Quand le temps de la lutte est terminé, on relègue les femmes à “leur” place ». 4Ce mécanisme à la base des mouvements de résistance polonais (mais pas seulement) permet d’intégrer les femmes dans la lutte sans les autoriser à devenir des sujets autonomes. Il fonctionne de la manière suivante: l’indépendance d’abord, vous après ; la construction d’un État fort d’abord, vous après ; la victoire (dans la Seconde Guerre mondiale) d’abord, vous après ; le socialisme d’abord, vous après ; le capitalisme d’abord… « Cette manie est une véritable malédiction de l’histoire polonaise, complexée et fondée sur la martyrologie. » 5L’égalité des sexes et des droits a toujours été ajournée de cette manière hiérarchique. La Pologne contemporaine est un pays où la lutte pour la modernité se joue aux dépens des minorités et, avant tout, aux dépens des femmes.

La manifestation noire

Dès son élection en 2015, le nouveau pouvoir national‑conservateur du PiS s’en est pris aux droits des femmes. La Première ministre, Beata Szydło, s’est attaquée aux organisations de femmes et a mis en cause la  Convention d’Istanbul sur la prevention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique adoptée par le Conseil de l’Europe en 2011. Au printemps 2016, elle s’est déclarée favorable à l’initiative citoyenne des milieux catholiques pro-life proposant le durcissement des lois sur l’avortement, déjà très restrictives. Or, pour la première fois dans l’histoire de la Pologne et à une échelle sans précédent, les femmes ont manifesté pour la défense de leurs droits. Le premier jour, il pleuvait, les rues des villes et des villages polonais se sont remplies de parapluies, devenus immédiatement le symbole de la protestation. Il y a cent ans, il faut le rappeler aujourd’hui, ces mêmes parapluies ont représenté la lutte pour l’acquisition par les Polonaises du droit de vote en 1918. En effet, le bruissement des parapluies que l’on ouvre lorsqu’il pleut et vente rappelle celui des parapluies des suffragettes qui, selon la légende, voulant accélérer la décision du président Józef Pilsudski, se sont rendues à sa villa pour cogner ses vitres avec cet attribut de la mode féminine. Peut‑on espérer qu’avec le triomphe des populistes, les parapluies d’aujourd’hui aient la même force ?

La « manifestation noire » a étonné par son ampleur. Elle a abouti, deux fois, au retrait des projets de lois. Pourtant, il faut le souligner, elle n’était pas vraiment progressiste, c’était une initiative défensive, plutôt conservatrice. Des milliers de femmes, vêtues de noir, sont descendues dans la rue pour défendre le statu quo, à savoir le droit à l’avortement autorisée uniquement dans trois cas restrictifs, et rarement mis en oeuvre par les gynécologues polonais qui se réfèrent à la « clause de conscience ». Cette loi fait toujours l’objet de manipulations médico‑idéologiques.

Tout cela révèle le fond de guerre idéologique et son fanatisme. L’interdiction totale de l’avortement est une arme contre la sexualité féminine, contre les femmes en général. Cela démasque également la faiblesse cachée du féminisme polonais qui n’est toujours pas en mesure d’élaborer une perspective post‑universelle qui, tout en ménageant la sensibilité des femmes, saurait atteindre le grand public politique et social. Nous n’avons pas su préparer d’arguments univoques ; nous ne savons pas vraiment quel raisonnement serait le plus approprié (médical, social, existentiel, mental). En 2016, après avoir rejeté le contre‑projet de loi du collectif Sauvons les femmes, qui libéralisait l’accès à l’IvG, l’opposition parlementaire s’est référée à la « manifestation noire » comme à un mouvement qui renverserait le gouvernement du PiS. On scandait « Beata, on t’abolira, et par les femmes cela sera ! »

À la télévision, les commentateurs liés à l’opposition se félicitaient déjà de pouvoir bientôt retourner à leurs anciens postes, malgré le fait que les manifestants, femmes et hommes, se concentraient sur la revendication des droits des femmes, et non sur le changement de gouvernement. En 2018, après un nouveau rejet du projet de loi de libéralisation, ses organisatrices ont pu constater qu’une partie importante des députés de l’opposition a voté contre la libéralisation de l’IvG ! La rue a r.agi violemment, les militantes récitaient « la liste de la honte », . savoir les noms des députés votant contre le droit à l’IvG.

En réponse, Grzegorz Schetyna, le président du plus grand parti de l’opposition, la Plateforme citoyenne (PO), à l’approche d’échéances électorales, a tout fait pour faire adhérer, en tant que représentante de la coalition aux élections locales, Barbara Nowacka, dirigeante symbolique des manifestations, et faire disparaître de cette manière la question du mouvement des femmes. Quelques semaines à peine après que Nowacka se fut ralliée à la coalition autour de PO, Schetyna a annoncé qu’il ne soutiendrait pas ses revendications sur l’avortement, qu’il n’en avait pas discuté avec la coalition. Et le président du groupe parlementaire PO à la Diète, Slawomir Neumann, d’ajouter au nom du Parti : « Nous défendons les femmes polonaises, mais nous n’allons pas nous soumettre aux extrémistes d’un côté ou de l’autre. »

En décembre 2018, le mouvement des femmes en Pologne se meurt à petit feu. Certaines des structures fondées dans l’ensemble du pays ont soutenu le nouveau groupement formé par le maire homosexuel de Słupsk, Robert Biedroń, qui désire construire une démocratie participative. D’autres, en suivant Nowacka, ont accepté de rejoindre les structures de la Coalition citoyenne (KO, avec le PO). D’autres militantes encore ont continué à travailler dans les structures locales, sur le terrain. Et pour No.l, Jarosław Kaczyński, le président du PiS, a annonc. que jusqu’à la fin de cette législature (automne 2019), la question de l’avortement resterait en suspens. Le temps de la lutte est terminé, les femmes ont été renvoyées . leurs fourneaux.

Coucher avec l’ennemi ?

Pour conclure, donnons la parole aux femmes artistes. C’est l’art qui relève maintenant le défi. À Poznań, se tenait en 2017 le Congrès des femmes, une initiative créée en 2008 par Magdalena Środa et Henryka Bochniarz, un rassemblement annuel de femmes de deux jours où l’on débat des droits des femmes. Le Congrès rassemble environ 5 000 personnes; on y prépare également des actions de terrain, des formations des femmes dirigeantes locales, des écoles d’été féministes, des discussions et rencontres.6Une exposition d’artistes contemporaines, intitulée Polonaises, femmes-patriotes, rebelles, était présentée dans la célèbre galerie Arsenal. 7Elle traitait des répercussions de la « manifestation noire » sur l’art des femmes. Les oeuvres montraient clairement comment les Polonaises d’aujourd’hui sont empêtrées dans la polonité d’une manière désespérée et ambiguë. Un détournement féministe des symboles nationaux dans les rues de Varsovie est apparu comme un projet politique et civique qui se déplaçait directement des murs de la galerie à la rue.

Le désespoir des héroïnes de ces manifestations transformé en un symbole patriotique fort a retenu notre attention, tout comme l’intuition de la nouvelle génération des artistes polonaises montrées à l’exposition de Poznań. Cela donne lieu à des oeuvres patriotiques : la burqa blanc-rouge dans le stade, oeuvre de Karolina Mełnicka (La Burqa polonaise, 2013), la photographie de Lilianna Piskorska, dormant avec un « vrai Polonais » dans les draps ornés de l’emblème national (L’Autoportrait avec un homme emprunté, Je suis Polonais donc j’ai des devoirs polonais, 2016), une robe de bal confectionnée à l’aide des écharpes des supporters de foot par Agata Zbylut (Une patriote au caviar, 2015), le rêve sur la « manifestation noire », créé à partir de jupes soulevées, avec un vagin fantomatique, près de la célèbre halle aux draps de Cracovie, par Iwona Demko (Banderole 408 223 soulèvements des jupes, ou mon rêve sur la manifestation noire, 2016), des emoji de Marta Frej (J’ai participé à la manifestation noire parce que…, 2017). Ou alors le Choeur des sorcières de Poznań, un groupe de musique et de performances scandant la révolution. Ces exemples apparaissent comme autant d’éléments symboliques du projet politique des femmes. C’est sciemment que nous les présentons en suivant un certain ordre, de la description de l’encerclement jusqu’à la description de la révolte, pour souligner la tension révolutionnaire qui y est cachée. La question de la guerre polono‑polonaise contre les femmes est vigoureusement présente dans l’exposition. Ces oeuvres concernent l’identité, elles mettent en question des dérivés du modèle fondamental de la femme polonaise, modèle ancré dans la famille ou dans les relations qui puisent leur prototype dans le modèle national primordial de la féminité polonaise, la Matka polka [la Mère‑Polonaise]. Ce modèle décrit une femme non libre, qui sacrifie à la patrie sa faculté d’agir en sujet autonome, ses sens et son intégrité corporelle.8La Polonaise d’aujourd’hui, même si elle se libère, est toujours prise dans les mailles de cette matrice inconsciente. Cet enchevêtrement adopte, dans ces oeuvres, les couleurs nationales, le blanc‑rouge omniprésent.

Le problème de la femme polonaise, on le voit clairement dans cette exposition, c’est l’homme polonais. C’est lui qui est le dépositaire des couleurs nationales, dans sa version la plus vulgaire, en hooligan ou en voyou avec sa capuche. Ce sont pour la plupart les hommes qui participent à l’actuelle offensive de l’idéologie du martyr de la fierté nationale et du mépris des autres. La proposition, fortement militarisée, fondée sur le paradigme de la violence physique et symboliquement « guerrière », est justement réservée aux hommes. Ce phénomène de masse agit directement sur la vie des femmes. Une partie du titre de l’exposition – les femmes patriotes – est dans ce contexte bien hypothétique. La patriote polonaise d’aujourd’hui est totalement subversive face à la domination du patriote polonais qui, lui, a créé à partir des couleurs nationales ses réactions « folkloriques » et sa compensation angoissée à l’incapacité de faire face à l’évolution du rôle des femmes.

Ainsi, l’art créé par les femmes décrit parfaitement la révolution sociale conservatrice, entreprise par le PiS. La menace de la liberté individuelle y est très bien rendue : la Polonaise d’aujourd’hui, qui est patriote, doit donc être rebelle. Il est intéressant de remarquer dans ces travaux une certaine répétition, une torpeur théâtralisée, un excès et une insuffisance à la fois. En un mot, la Pologne appara.t dans un certain inconfort, presque charnel. Si l’on y ajoute la souffrance latente que transmettent ces travaux, souffrance tant personnelle et féminine que citoyenne et tout aussi féminine, il en ressort un canevas de la révolte, l’archéologie de la col.re féminine qui a fait entendre sa voix lors des « manifestations noires », quand les femmes ont gagné l’espace public qui les a abandonnées. La « manifestation noire », vue au travers de l’art, est née du désespoir des femmes, du sentiment d’abandon et de solitude. Mais cette révolution silencieuse, souterraine, symbolique et concrète perdure, comme on le voit dans les galeries et dans les rues. Reste la question : comment transformer cette révolte, non en un éternel recommencement, mais en une vague capable de nous emporter vers des perspectives nouvelles et puissantes, dans le sens politique ?

Traduit du polonais par Agnieszka Grudzinska et Jean-Yves Potel

Krzycząc: Polska ! Niepodległa 1918, Musée national de Varsovie, commissariat de Piotr Rypson, 26 octobre 2018-17 mars 2019 ; Niepodlegle. Kobiety i dyskurs narodowy, Musée d’art contemporain de Varsovie, commissariat de Magda Lipska, 26 octobre 2018-3 février 2019.

Voir le roman féministe culte d’Izabela Filipiak, Absolutna amnezja, Posnanie, Obserwator, 1995. L’auteure y a représenté l’époque du communisme et de Solidarność du point de vue de jeunes filles et de jeunes femmes « inadaptées ».

Voir les analyses culturalistes de Jan Sowa, Fantomowe ciało króla. Peryferyjne zmagania z nowoczesną formą [Le Corps fantôme du roi. Les luttes en périphérie avec la forme moderne], Cracovie, Universitas, 2011 ; et celles de Przemysław Czapliński, Resztki nowoczesności [Les Restes de la modernité], Cracovie, Literackie, 2011.

Agnieszka Graff, « Nacjonalizm » [Nationalisme], dans Monika Rudaś-Grodzka, Katarzyna Nadana-Sokołowska, Agnieszka Mrozik, Kazimiera Szczuka, Katarzyna Czeczot, Barbara Smoleń, Anna Nasiłowska, Ewa Serafin, Agnieszka Wróbel (sous la dir. de), Encyklopedia gender. Płeć w kulturze [Encyclopédie du genre. Le sexe dans la culture], Varsovie, Czarna Owca, 2014, p. 332-333

A. Graff, Rykoszetem. Rzecz o płci, seksualności i narodzie [Par ricochet. Sur le sexe, la sexualité et la nation], Varsovie, Wab, 2008.

www.kongreskobiet.pl.

Polki, patriotki, rebeliantki, commissariat d’Izabela Kowalczyk, galerie de la ville Arsenal, Poznań, du 8 septembre au 9 octobre 2017.

Maria Janion, « Rozstać się z Polską ?’ » [Se séparer de la Pologne ?], dans Niesamowita słowiańszczyzna [L’Étonnante Slavitude], Cracovie, Literackie, 2006.

Published 11 March 2019
Original in Polish
First published by Esprit 3/2019 (French version); Eurozine (English version)

Contributed by Esprit 3/2019 © Agata Araszkiewicz / Agata Czarnacka / Esprit / Eurozine

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Protest against anti-abortion law in Poland (2016). Photo by Iga Lubczańska on Flickr

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