Immersion en Ukraine

Il est neuf heures du matin, en ce quatrième anniversaire de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, et à Ternopil, la circulation s’est complètement arrêtée1. Les gens sortent de leur voiture, la tête baissée, et se tiennent sur la route, en souvenir de leurs compatriotes disparus. Parmi les disparus se trouve le frère du méca-nicien qui a réparé notre camion à Lviv. Son frère avait été blessé à Pokrovsk puis ramené chez lui, à Lviv, où il est décédé à l’hôpital. Après douze ans de guerre et quatre ans d’invasion à grande échelle, presque toutes les familles ont perdu au moins un de leurs membres.

Pavlohrad

C’est la quatrième fois que je viens en Ukraine depuis le début de la grande guerre, et la deuxième fois en tant que membre d’une délégation humanitaire organisée par la campagne britan-nique Ukraine Solidarity Campaign. Les fois précédentes, j’avais visité Kyiv, Kharkiv et Izioum, et j’avais fait quelques brèves escales à Lviv. Cette fois, je me rends dans deux nouvelles villes : Pavlohrad et Kryvyï Rih. « Je suis plus stressée que lors de mes précédentes visites », ai‑je partagé à un ami avant de partir. « C’est parce que Kharkiv, c’est dan-gereux, tu sais », m’a‑t‑il répondu.

À Pavlohrad, des hommes pêchent sur la rivière gelée. Nos camions arrivent au point de rendez‑vous, où nous rencontrons Anatoly. Il sort son téléphone et me montre une photo de sa maison à Pokrovsk, ou plutôt ce qu’il en reste. J’ai échangé avec de nombreuses personnes dont la maison a été détruite, et constaté les dégâts laissés par les drones, les roquettes et les missiles russes. Je me souviens de cette femme dans le quartier de Saltivka, qui s’était réfugiée au sous‑sol lorsque son appartement avait été détruit. De cette autre femme dans un village qui avait d’abord refusé de me parler, puis s’était ravisée et m’avait montré son jardin, m’expliquant à quel point il aurait été douloureux pour son mari décédé de voir comment les Russes avaient détruit leur maison.

Je revois cet immeuble dévasté à la périphérie d’Izioum, ces livres encore sur leur étagère, cette télévision encore sur son meuble. Je me souviens avoir dit à mon ami, les larmes aux yeux : « On fait de notre maison un foyer, on l’aménage à notre goût et, du jour au len-demain, tout disparaît. » À Pavlohrad, grâce à l’aide humanitaire déployée, un centre de stabilisation pour les personnes déplacées au sein du pays a été créé. Rien ne m’avait préparée à ce que j’ai vu en arrivant, dans un vieux couloir d’école imprégné de l’horreur et du chagrin de la souffrance humaine. Il fait chaud et humide, l’air est chargé de l’haleine et de la sueur de centaines de personnes désespérées, l’odeur des corps et du désespoir y est suffocante.

Des centaines de personnes sont ali-gnées le long des murs, serrant contre elles de petits sacs qui contiennent le peu d’affaires qu’elles ont pu emporter avant d’être entassées dans des voi-tures et des bus par des bénévoles, puis emmenées loin de chez elles. Un vieil homme à la moustache grise attend dans le couloir. Assis, il fixe ses mains jointes, dans une posture de défaite. Son regard est rivé sur ses doigts. Il est complètement immobile, silen-cieux et seul. À proximité du couloir se trouve une salle de classe transformée en « salon », avec des rangées de lits de camp étroits et quelques jouets donnés. Une famille s’y trouve : un jeune homme dont le visage est tel-lement maigre et émacié que seules ses pommettes ressortent sous son teint gris. Un petit garçon blond, son fils, lui aussi trop maigre, parcourt la pièce en titubant, à la recherche de sa mère, de sa grand‑mère, d’un jouet… d’éléments qui pourraient lui sembler familiers.

Puis il y a la babouchka, âgée de 80 ou 90 ans, dont les cheveux gris frisés s’échappent de son foulard. Ses yeux bruns s’agitent, effrayés et confus, comme si elle essayait de comprendre où elle se trouve, tout en se mordant les gencives. Voûtée, elle semble nager dans des vêtements bleus trop larges pour son corps frêle. Jamais elle n’aurait imaginé quitter son village, elle qui pensait passer le restant de ses jours chez elle. D’ici quelques jours, ce « chez elle » n’existera peut‑être plus. J’ai écrit dans mon carnet : « Je n’ai vu son visage que quelques secondes, mais jamais je ne l’oublierai. Il émane de cet endroit un sentiment de désespoir, de défaite, car les gens ne voulaient pas quitter leur maison. »

Katya, notre traductrice, m’explique qu’un jour, alors que les bombarde-ments redoublaient de violence, son voisin est venu lui dire qu’il était temps de partir. Elle a fait ses valises, mais au moment de s’en aller, elle n’a pas pu monter dans la voiture. Cette ville, c’est sa maison. Elle ne voulait pas quitter sa maison. Alors elle est restée. Elle est enseignante, mère, déterminée à ce que ses enfants apprennent l’anglais. En m’expliquant cela, elle se met à pleurer. Avec l’enlisement de la guerre, toute la joie des Ukrainiens s’est envolée. Plus personne ne veut danser ou chanter. Ils travaillent et ils vivent, c’est tout.

Nous quittons Pavlohrad pour rejoindre un autre site de la région de Dnipro, où douze personnes, pour la plupart des mineurs et une employée de garage, ont été tuées alors qu’elles quittaient le travail en bus. Le mur est en ruines, criblé d’impacts d’éclats d’obus. Un morceau de brique en a été arraché. Sur le sol, des roses pour rendre hommage à ces douze victimes des drones russes. Nous reprenons la route. Pour la toute première fois, je porte un casque et un gilet en kevlar. En les enfilant, je suis si nerveuse que mes mains tremblent. Le minibus nous emmène vers le tunnel anti‑drones, qui s’étend sur 100 kilomètres, construit en trois semaines.

Plus tard, à Kyiv, mon ami me demande ce que j’ai pensé du tunnel anti‑drones. Je lui explique que je suis partagée : d’un côté, je suis admirative de la prouesse d’innovation qu’il représente et de la vitesse à laquelle il a été construit. Toutefois, je suis hor-rifiée, car il montre à quel point la ligne de front évolue, la zone de combat s’étend, et les civils sont de plus en plus exposés aux attaques. Une fois nos casques et nos gilets retirés, nous pénétrons dans une école et décou-vrons le sous‑sol où les enfants étu-dient, sous terre, dans l’obscurité. Des images joyeuses tapissent les murs : des émojis, des fleurs, des abeilles… Mais il est impossible de ne pas s’ima-giner comment il doit être difficile de faire classe dans ce sous‑sol, d’essayer de se concentrer et d’apprendre lors d’attaques aériennes. Pavlohrad a été victime d’une centaine d’attaques à la roquette depuis le début de l’invasion à grande échelle. Pour ce qui est des attaques de drones, elles sont si nom-breuses que les gens ont cessé de les compter.

Nous sommes accueillis par un groupe d’adolescents qui récitent un poème, vêtus de leurs plus belles vychy-vankas. Ils se tiennent debout, fiers, déterminés. Ils nous parlent en anglais et gloussent nerveusement. Ils sont aussi stressés que nous! Je trouve ces enfants si courageux : ils restent dans cette ville en première ligne, à étudier l’anglais, l’informatique, les sciences et les mathématiques, là, sous terre. Ils m’offrent une poupée traditionnelle ukrainienne. Jamais je n’oublierai la fierté dans leurs yeux au moment de réciter ce poème.

Kryvyï Rih

Nous arrivons dans la ville industrielle de Kryvyï Rih quelques heures après que les drones russes l’aient prise pour cible. Mais maintenant tout est calme. Calme et froid, il fait au moins – 4 °C. Nous nous rendons au Palais de Justice et constatons les dégâts causés par une attaque de missiles. Des fragments d’éclats d’obus, acérés et déformés, jonchent le sol. J’en ramasse un, il est lourd, je le lâche, il claque sur le trottoir. Nous roulons jusqu’à la rivière gelée où des gens marchent sur la glace, tandis que les tramways rouges traversent le pont.

L’électricité est coupée aux alen-tours de dix‑sept heures, et l’hôtel n’a pas de générateur. Nous devons forcer l’ouverture des portes automatiques et retrouver le chemin de nos chambres à la lumière de nos téléphones. Une fois dans ma chambre, je pose un verre sur mon téléphone éclairé pour créer un effet de lanterne. Le courant revient à vingt‑trois heures, puis est de nouveau coupé dans la nuit. À cinq heures du matin, je me réveille avec la sensation de ne jamais avoir eu aussi froid de toute ma vie. J’ai tellement froid que même si je sais qu’il faut que j’aille chercher des vêtements supplémen-taires, je ne peux pas imaginer mettre un pied en dehors de la fine couette qui recouvre mon lit. Comment les gens ont‑ils fait tout l’hiver, par des températures encore bien plus basses ? J’ai tellement de chance, et j’ai tel-lement froid.

Le soleil s’est levé sur Kryvyï Rih, faisant fondre la neige. Le ciel bleu s’étend au‑dessus des feuilles vertes du parc, et le mémorial de la Seconde Guerre mondiale est couvert de fleurs. Cet après‑midi‑là, nous visitons une école d’anglais, composée d’une petite salle de classe où des élèves de tous les âges peuvent suivre des cours d’anglais supplémentaires. Sur le mur, une affiche sur laquelle les enfants ont écrit leurs rêves : la paix, un avenir paisible, la possibilité d’aller à l’école tous les jours, ne plus avoir à faire classe dans des abris. Les enfants ne mentionnent pas explicitement la guerre, mais l’affiche nous permet de comprendre à quel point elle affecte leur vie, leurs espoirs, leurs rêves.

Les enfants, âgés de 7 à 14 ans, ont préparé une liste de questions. Ils nous interrogent sur nos loisirs, notre âge, nous demandent si nous avons des animaux, des frères et sœurs… Mila, la plus jeune du groupe, veut être artiste, fait du karaté, a des animaux, une petite sœur… et un père qui se bat au front. Sa grand‑mère nous explique que dès qu’il part, Mila est inconso-lable. Autour d’un bortsch et d’un verre de vin moldave, un soldat nous raconte comment il a combattu aux côtés de son fils lors de la bataille de Kherson. Il nous explique comment, avec ses concitoyens, ils ont défendu leurs maisons face aux Russes en uti-lisant tout ce qui pouvait leur servir d’armes. Il lève son verre pour porter un toast, puis fond en larmes.

Kyiv

Il est six heures trente du matin, Kyiv s’éveille. Le printemps est presque là : le ciel est d’un bleu éclatant et la neige fond, laissant de grandes flaques au sol. Au feu rouge, une femme contemple avec gratitude le soleil derrière ses lunettes de soleil.

Nous nous dirigeons vers la cathé-drale Sainte‑Sophie, puis vers l’église Saint‑Michel. Un clairon joue la sonnerie aux morts, accompagné de tambours. Un cercueil, porté par des hommes en tenue de camouflage militaire, est acheminé lentement vers la voiture qui l’attend. Une jeune femme en pleurs suit le cercueil. Une femme plus âgée, voilée de noir, est livide, le visage rempli de désespoir. Nous restons en retrait et gardons le silence par respect, horrifiés à l’idée que ces funérailles ne sont que l’une des 55 000 organisées en l’honneur de soldats tombés au combat ces quatre dernières années. Un mémorial est érigé sur la place Maïdan en l’honneur de ces soldats. Chaque fois que je m’y rends pour leur rendre hommage, le nombre de drapeaux et de photos a augmenté, et il est presque impossible de saisir l’ampleur et l’horreur de cette perte.

La Russie utilise les négociations de paix pour exiger que l’Ukraine lui cède les 20 % restants de la région du Donbass, après avoir échoué pendant douze ans à s’en emparer par les bombes, les tirs d’obus et les armes. La région est considérée comme un « territoire », mais c’est un territoire peuplé de personnes. Ces personnes ont des maisons, elles font partie de communautés, elles ont une vie, des rêves. La prise de ce « territoire » impliquerait le déplacement forcé de centaines de milliers de personnes supplémentaires, tandis que celles qui resteraient seraient condamnées à vivre sous une occupation brutale, déterminée à anéantir la langue et l’identité ukrainienne par la force meurtrière.

C’est pourquoi l’Ukraine doit gagner. Elle doit gagner pour ceux qui vivent en sécurité et dans le confort au Royaume‑Uni, en Allemagne, en France, en Italie, en Pologne… parce que comme me l’indiquait le chef de la police de Kharkiv en septembre 2023 : « Si l’Ukraine ne gagne pas, toute l’Europe brûlera. »

Published 1 July 2026
Original in English
Translated by Voxeurop
First published by Krytyka (March 2026)

Contributed by Esprit © Siân Norris / Krytyka / Esprit / Eurozine

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