Lettre ouverte sur la place des revues généralistes et l'intérêt général

4 March 2009
Read in:

À Madame Albanel
et Messieurs Sarkozy, Yvert et Kouchner
après deux mesures discutables
émanant d’institutions publiques
et concernant (entre autres) Esprit.

Esprit est une revue indépendante qui ne dépend d’aucun éditeur ou groupe d’édition, une revue généraliste et non spécialisée dont l’avenir repose sur la fidélité de ses collaborateurs, sur ses lecteurs, abonnés ou non, et sur les libraires qui lui accordent leur confiance. Esprit est l’une de ces revues généralistes d’esprit pluraliste qui se maintient contre vents et marées sur le plan économique, une revue qui, contrôlant fortement ses charges et ses salaires, réalise des bénéfices qui sont investis dans l’informatisation et dans le développement d’un site internet, le choix ayant été fait il y a près de dix ans de miser sur une synergie de l’écrit et du numérique, du support papier et de la toile. Les médiateurs d’hier, que ce soit le professeur de philosophie qui invitait à lire les revues ou le journaliste qui lit et cite les revues1, sont devenus rares. On le regrette mais on en connaît la conséquence : le site Esprit est aujourd’hui l’entrée privilégiée et la principale porte d’accès à la revue.

Dans ce contexte, une revue indépendante dont le bilan financier est positif doit-elle refuser toute assistance de l’État considéré comme le représentant de l’intérêt général ? Esprit n’étant pas une multinationale de la culture et n’ayant pas de mécène attitré pour la soutenir sur le long terme, nous n’avons jamais refusé la subvention annuelle du CNL (Centre national du livre, une institution financée par une taxe sur les photocopies et la reprographie, qui a sensiblement augmenté ces dernières années après l’intégration dans son assiette des nouveaux instruments numériques de reproduction), une subvention au demeurant plus symbolique que substantielle en regard de notre budget et des subventions allouées à des revues de moindre importance (terme entendu sur le plan quantitatif bien sûr). Nous avons également accepté les abonnements à l’étranger souscrits par la Division du livre du ministère des Affaires étrangères destinés entre autres à des universités ou à des centres culturels à l’étranger. Or, deux décisions récentes ont remis en cause cette double aide.

D’une part, la commission sciences humaines et philosophie du CNL que préside la philosophe Barbara Cassin n’a pas donné au printemps un avis favorable au renouvellement de cette subvention (d’ailleurs en baisse au fil des années) pour 2009, ce qui a débouché sur la décision négative prise par le président du CNL, Benoît Yvert, auquel on ne reprochera pas de ne pas connaître ni aimer les revues et les livres. Or, cette décision argue uniquement qu’une subvention ne pouvait plus être accordée à une entreprise bénéficiaire. N’y aurait-il pas d’autre critère que le bénéfice ou le déficit ? L’absence de rigueur et de sérieux sur le plan de la rationalité économique de cette décision est manifeste : d’un côté, le CNL ne subit pas particulièrement les vaches maigres et les réductions budgétaires car il ne dépend pas de Bercy et de ses fourches caudines ; d’un autre côté, une telle décision laisse pantois, et plus que jamais dans le contexte de la crise actuelle où on en appelle à la possibilité même d’investir. Bref, disposer de liquidités supplémentaires, est-ce une faiblesse ou ce qui rend possible le développement d’une maison artisanale comme Esprit dont l’histoire et la mémoire sont déjà longues, ce dont témoignent les richesses thésaurisées dans le récent DVD regroupant l’ensemble des textes d’Esprit entre 1932 et 20062 ? Par ailleurs, un simple regard au long cours sur nos comptes aurait permis de saisir, exemple parmi d’autres, que le maintien des publicités que nous faisions dans la presse rendrait la revue déficitaire. Enfin, le déficit dans un bilan peut certes manifester des difficultés réelles mais aussi des gestions défaillantes et l’on espère que le CNL se donne la peine de distinguer ces deux cas de figure. En d’autres termes, à s’en tenir au critère du bénéfice et du déficit, on risque aussi de sanctionner des gestionnaires rigoureux et de récompenser des gestions défaillantes.

D’autre part, le Quai d’Orsay a réduit d’un tiers (avant de les réduire encore un peu plus dans les années à venir, on peut le craindre !) les abonnements souscrits pour l’étranger. Comme cette décision affecte une série de revues ” généralistes ” (Les Temps modernes, Lettre ouverte sur la place des revues généralistes et l’intérêt général Études…), on ne peut que reprendre la formulation du rédacteur en chef de la revue Études, Pierre de Charentenay, qui écrit dans un liminaire de son numéro de février 2009 :
Une telle mesure mérite que soit lancé un débat sur le rôle des politiques publiques dans la diffusion de la tradition intellectuelle française […] L’avantage financier n’a rien de comparable avec la perte d’influence de la France à travers cette suppression de relais pour la culture française.

Comment aider au rayonnement de la culture française ?

En effet, on constate que le président de la République s’intéresse à tout et qu’il se penche aussi sur la culture et qu’il a confié à l’homme d’images Marin Karmitz (ancien cinéaste, producteur et propriétaire de salles) les rênes d’une mission/commission (contournant quelque peu le ministère de la Culture !) chargée de réfléchir aux modalités contemporaines de la création culturelle. Dans ce contexte, il n’est pas inutile de rappeler le rôle et la place des revues généralistes dans la vie intellectuelle hexagonale et internationale. Le Quai d’Orsay surtout devrait s’en soucier car les revues ” généralistes ” ont un très grand nombre d’abonnés et de lecteurs à l’étranger (dès sa fondation en 1932, Esprit était sous-titrée ” revue internationale “), ce qui fait d’elles des instruments dynamiques de la diffusion de la culture française et surtout, à l’heure de la mondialisation, des lieux d’échange avec des auteurs et revues à l’échelle mondiale. Les revues généralistes, qui n’ont pas pour rôle de mettre en réseau des chercheurs spécialisés, participent de ce dé-centrement dont nous avons tant besoin en France (voir le dossier de ce numéro). Nos liens avec de nombreuses revues à l’étranger, renforcés par notre participation au réseau de revues européennes Eurozine (www.eurozine.com), nous ont permis de tisser un réseau intellectuel large, très complémentaire à ceux des services culturels de la diplomatie française, ce qui débouche entre autres sur de multiples traductions ou la publication de numéros croisés.

Par ailleurs, la force des revues généralistes est justement de ne pas avoir honte de se dire ” généraliste “. Alors que l’Université accompagne naturellement la spécialisation outrancière et que les sciences humaines subissent les contraintes d’un modèle de savoir imposé par les sciences exactes3, il est nécessaire de répliquer à la fragmentation de l’entendement et à des logiques disciplinaires dont les conséquences non savantes sont redoutables (ce devrait être au moins l’une des leçons à tirer de la crise financière !). Dans la mesure où la mondialisation a tendance à fractionner et à fragmenter, notre rôle est d’imaginer, avec d’autres, ce que peut être la ” culture générale ” dans un monde marqué par des mutations cognitives rapides et radicales sans nous contenter des complaintes sur ” l’éducation qui n’est plus ce qu’elle était “. Les années 1970 et 1980 ont donné lieu, de la part de clercs épris de la Science, à des attaques en règle contre un essayisme ravalé au rang de pseudo-savoir médiatique mais on n’a pas saisi à quel point ce dogmatisme aux accents scientistes brisait les ressorts d’une réflexion généraliste dont le souci n’est pas de créer une culture bas de gamme et tous azimuts mais d’apprendre à s’orienter dans le temps et dans l’espace et à poser les problèmes le mieux possible. Paul Ricoeur aimait à dire que l’essentiel est de ” bien poser les problèmes ” et non pas de croire que la maîtrise d’un outillage théorique est l’essentiel. Alors même que l’esprit de la République consonne avec l’intérêt général et que les revues généralistes ont pour rôle de se tenir à double distance d’une spécialisation excessive et d’une médiatisation brouillonne, on se doit de saisir les raisons de la méfiance dont la culture générale a fait l’objet dans ce pays et affecte les politiques publiques. C’est pourquoi nous reviendrons prochainement sur cette question de la culture générale dans Esprit qui est directement concerné puisque les évaluations formatées sur le modèle des sciences exactes (qui, soit dit au passage, valorisent l’article plus que le livre, ce qui n’est pas sans conséquences pour le monde des revues et pour l’édition) ne tiennent compte que des spécialisations4.

Pour une culture généraliste dans un monde de spécialistes

Encore faut-il faire le lien entre la question de l’intérêt général et la place impartie aux revues généralistes. En effet, force est de constater, ce qui est un sacré paradoxe, que les revues généralistes du type Esprit sont considérées juridiquement comme des publications périodiques spécialisées qui ne relèvent pas de l’intérêt général. Ainsi, Esprit est membre du Syndicat de la presse culturelle et scientifique (SPCS). Ce qui signifie qu’une revue généraliste est ainsi confondue avec des revues spécialisées dans un syndicat où les revues scientifiques jouent un rôle majeur en raison de leur affiliation à des groupes comme Elsevier dont la capacité de lobbying fait partie du métier.

En ce qui concerne l’intérêt général, les revues généralistes n’ont guère été prises en considération par les récents États généraux de la Lettre ouverte sur la place des revues généralistes et l’intérêt général presse dont l’Élysée a été le fer de lance. Pour notre part, au-delà de l’étonnement relatif à la non-reconduction d’abonnements ou de subventions, il nous apparaît scandaleux que des revues généralistes ne soient pas considérées comme des institutions participant de l’intérêt général comme c’est le cas de la presse écrite dite d'” opinion5 “. Et cela alors même que des magazines – dont certains sont plus connus pour leurs images choc que pour leur contribution à l’esprit civique – le sont grâce à des actions de lobbying dont les grands groupes de presse maîtrisent les ressorts. Nous ne réclamons pas d’un air plaintif ” nos ” aides, ” nos ” avantages acquis, mais nous n’allons pas reprendre pour autant la formule légendaire de Péguy selon laquelle une bonne revue doit perdre des abonnés.

Non, nous sommes d’abord choqués par l’absence de sérieux des décisions prises à la va-vite où des revues comme Esprit ou Études sont considérées comme des entreprises parmi d’autres, comme si des biens culturels étaient des biens marchands comme les autres. Il en va donc de notre conception de l’intérêt général et de la culture générale qui fait partie de la tradition intellectuelle française. À moins que les politiques publiques et l’État aient renoncé à penser leur action. Monsieur le Président Sarkozy, Monsieur le Président du CNL, Madame Albanel, Monsieur Bernard Kouchner, merci donc de tenir compte de ce qui n’est pas une énième complainte adressée à la tutelle bienveillante de l’État mais une invitation à réfléchir et penser à l’intérêt général dans l’ordre de la culture et de la presse périodique. Une invitation à reconnaître aux revues généralistes (mensuelles pour la plupart) leur contribution à l’intérêt général comme c’est le cas de la presse d’opinion.

Bien entendu on ne va pas entamer un bras de fer inutile ni passer notre vie dans les salles d’attente et couloirs des institutions concernées, nous en appelons donc avant tout à nos lecteurs et collaborateurs pour qu’ils incitent proches et moins proches, étudiants et professionnels, entrepreneurs et enseignants, gens de l’écrit et internautes, à s’abonner à la revue et à voyager sur son site. Au final, il nous reste à penser un peu plus en profondeur une crise qui ne doit pas conduire à un retour sur les prés carrés disciplinaires, l’aventin universitaire, la spécialisation, la tutelle administrative, le protectionnisme culturel ou la fermeture politique. Bref penser ce qu’il en advient de l’intérêt général (à toutes ses échelles) à l’heure d’une globalisation si peu contrôlable !

Olivier Mongin et Marc-Olivier Padis

  1. Fort heureusement cela peut être encore le cas. Un seul exemple : Nicolas Demorand, animateur de la matinale de France Inter, a cité vers la fin décembre le numéro d'Esprit de décembre comme la publication du jour à lire, ce qui s'est immédiatement ressenti dans la fréquentation du site et l'intérêt pour ce numéro.
  2. Nous avons reçu une aide du CNL pour cette opération, qui participait à la partie numérisation du travail. La version Mac de ce DVD devrait sortir à la fin du premier semestre 2009.
  3. Sur la manière dont la spécialisation actuelle des disciplines accompagne la crise de l'université -- et même, au sens fort, la crise du projet universitaire de la connaissance -- voir l'article d'Alain Renaut dans le dossier "Quel avenir pour les études en sciences humaines ? ", Revue internationale d'éducation du CIEP, décembre 2008.
  4. Sur cette question de l'évaluation des revues, voir le chapitre qui lui est consacré dans le précieux ouvrage de Maya Beauvallet, les Stratégies absurdes. Comment faire pire en croyant faire mieux, Paris, Le Seuil, 2008, p. 119-128.
  5. Pour bénéficier du label " intérêt général " (et donc des aides subséquentes), une publication doit avoir un rythme quotidien ou hebdomadaire et ne pas s'adresser à un lectorat spécialisé. À regarder la liste des hebdos et celle des mensuels, on s'interrogera sur cette discrimination " périodique " !

Published 4 March 2009

Original in French
First published in Esprit 2/2009

Contributed by Esprit
© Olivier Mongin / Marc-Olivier Padis / Esprit Eurozine

PDF / PRINT

recommended articles