La réalité ignorée de l'extermination des juifs

18 February 2010
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À nous focaliser sur Auschwitz et le goulag -- généralement considérés comme les symboles adéquats, voire ultimes, du fléau des massacres collectifs --, nous perdons de vue qu'en l'espace de douze ans, entre 1933 et 1944, quelque douze millions de victimes des massacres nazis et soviétiques ont péri dans une région particulière de l'Europe, qui correspond plus ou moins au territoire actuel du Belarus, de l'Ukraine, de la Pologne, de la Lituanie et de la Lettonie.

L’Europe prospère, mais c’est la mort qui occupe la pensée de ses écrivains et responsables politiques. Les massacres de civils européens dans les années 1930 et 1940 sont la référence obligée des actuelles discussions confuses autour de la mémoire, et la pierre de touche de toute éthique commune que les Européens sont susceptibles de partager. Les bureaucraties de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique ont voué des vies au massacre et transformé des êtres humains en quotas d’individus à tuer. Les Soviétiques cachèrent leurs tueries au coeur des forêts et falsifièrent les archives des régions dont ils condamnèrent la population à mourir de faim. Quant aux Allemands, ils chargèrent des travailleurs civils d’exhumer les corps de leurs victimes juives pour les brûler dans des charniers géants. Les historiens doivent faire de leur mieux pour éclairer ces ombres et rendre justice à ces hommes. Ce qu’ils n’ont pas fait. Auschwitz, généralement considéré comme le symbole adéquat, voire ultime, du fléau des massacres collectifs, n’est en vérité que le point de départ de la connaissance, un aperçu de la vraie confrontation avec le passé qui reste à faire.

Le fait même que nous sachions quelque chose d’Auschwitz fausse notre compréhension de l’Holocauste: nous connaissons Auschwitz parce qu’il y eut des survivants, et s’il y eut des survivants, c’est qu’Auschwitz était un camp de travail aussi bien qu’une usine de mort. Les survivants étaient largement des juifs d’Europe occidentale, parce que c’est là que ceux-ci étaient généralement envoyés. Après la Seconde Guerre mondiale, les survivants juifs d’Europe occidentale se retrouvèrent libres d’écrire et de publier à leur guise, alors que, pris derrière le rideau de fer, ceux d’Europe orientale ne le pouvaient pas. À l’Ouest, les souvenirs de l’Holocauste ont pu, quoique très lentement, faire leur chemin dans l’écriture de l’histoire et dans la conscience publique.

Cette forme d’histoire des survivants, dont les oeuvres de Primo Levi sont l’exemple le plus célèbre, rend mal la réalité du massacre. Le Journal d’Anne Frank concerne les communautés juives assimilées de l’Europe, les juifs hollandais et allemands, dont la tragédie, si horrible fût-elle, n’est qu’une toute petite partie de l’Holocauste. En 1943-1944, où fut exterminé le gros des juifs d’Europe occidentale, l’Holocauste était largement achevé. Les deux tiers des juifs qui devaient être tués au cours de la guerre étaient déjà morts à la fin de 1942. Les principales victimes, les juifs polonais et soviétiques, avaient été tués par balles au bord de fosses de la mort ou gazés au monoxyde de carbone produit par des moteurs à combustion interne et insufflé dans les chambres à gaz de Treblinka, Belzec et Sobibor, en Pologne occupée.

En tant que symbole de l’Holocauste, Auschwitz exclut ceux qui se trouvèrent au coeur de l’événement historique. Le plus fort contingent de victimes – les juifs polonais orthodoxes et yiddishophones, les Ostjuden, pour employer l’appellation allemande un tantinet méprisante – était culturellement étranger aux Européens de l’Ouest, y compris aux juifs d’Europe occidentale. Dans une certaine mesure, ils demeurent en marge de la mémoire de l’Holocauste. Les usines de la mort d’Auschwitz-Birkenau furent construites sur des territoires qui appartiennent aujourd’hui à la Pologne, mais qui faisaient à l’époque partie du Reich allemand. Les visiteurs associent donc Auschwitz à la Pologne actuelle alors qu’assez peu de juifs polonais y sont morts, et presque aucun juif soviétique. Les deux principaux groupes de victimes sont quasiment absents du symbole mémorial.

Une vision adéquate de l’Holocauste placerait l’opération Reinhardt, le massacre des juifs polonais en 1942, au centre de son histoire. Les juifs polonais étaient la plus forte communauté juive du monde, et Varsovie la première ville juive. Cette communauté fut exterminée à Treblinka, Belzec et Sobibor. Environ 1,5 million de juifs furent exterminés dans ces trois camps, dont près de 780 863 au seul camp de Treblinka. Quelques douzaines de détenus seulement survécurent à ces trois camps de la mort. Troisième site d’extermination de l’Holocauste, après Auschwitz et Treblinka, Belzec est pourtant très mal connu. On compte 434 508 juifs qui périrent dans cette usine de la mort; deux ou trois seulement survécurent. Près d’un million d’autres juifs polonais furent tués par d’autres moyens: certains à Chelmno, Majdanek ou Auschwitz, mais beaucoup plus abattus dans le cadre d’actions menées dans la moitié orientale du pays.

Au total, autant de juifs, sinon davantage, furent tués par balles que par le gaz, mais ils furent exécutés dans des régions de l’Est devenues floues dans la douleur du souvenir. Le second aspect le plus important de l’Holocauste est le massacre par balles en Pologne orientale et en Union soviétique. Il commença en juin 1941 avec la tuerie des hommes par les SS Einsatzgruppen, puis celle des femmes et des enfants en juillet, avant de se transformer en août-septembre en extermination de communautés juives entières. À la fin de 1941, les Allemands, avec des auxiliaires locaux et des troupes roumaines, avaient tué un million de juifs en Union soviétique et dans la Baltique, soit un nombre égal à celui des juifs tués à Auschwitz durant toute la guerre. À la fin de 1942, les Allemands, là encore avec un large concours de la population locale, avaient exécuté 700 000 autres juifs, et les popu¬lations juives soviétiques placées sous leur coupe avaient cessé d’exister.

Les victimes des totalitarismes

Il y eut d’excellents témoins et chroniqueurs juifs soviétiques comme Vassili Grossman. Mais à lui comme aux autres, interdiction fut faite de présenter l’Holocauste comme un événement proprement juif. C’est en septembre 1944 que Grossman, en qualité de journaliste, découvrit Treblinka avec l’Armée rouge. Peut-être parce qu’il savait ce que les Allemands avaient fait subir aux juifs dans son Ukraine natale, il put deviner ce qui s’y était passé, et consacra un petit livre au camp, L’Enfer de Treblinka, qu’il plaça au coeur de la guerre et du siècle. Aux yeux de Staline, pourtant, le massacre des juifs se réduisait à la souffrance de “citoyens”. Grossman participa à la compilation d’un Livre noir des crimes allemands contre les juifs soviétiques, que les autorités de l’urssdécidèrent plus tard d’étouffer. Si un groupe avait plus particulièrement souffert des Allemands, assurait à tort Staline, c’étaient les Russes. En ce sens, le stalinisme nous aura empêchés de voir les massacres de Hitler dans une bonne perspective.

Pour nous résumer, l’ordre de l’Holocauste fut le suivant: opération Reinhardt, Shoah par balles, Auschwitz; ou bien Pologne, Union soviétique et les autres. Sur les quelque 5,7 millions de juifs exterminés, en gros trois millions étaient citoyens polonais avant la guerre, et un autre million citoyens soviétiques, soit 70 % du total. (Après les juifs polonais et soviétiques, les principaux groupes de juifs ciblés furent les Roumains, les Hongrois et les Tchécoslovaques. Si l’on prend ces populations en considération, le caractère est-européen de l’Holocauste devient encore plus clair.)

Reste que même cette image corrigée de l’Holocauste donne une idée inacceptable, tant elle est incomplète, de l’ampleur de la politique allemande de massacres en Europe. La “solution finale”, comme l’appelaient les nazis, ne fut initialement qu’un des projets d’extermination à mettre en oeuvre une fois acquise la victoire contre l’Union soviétique. Les choses eussent-elles tourné comme Hitler, Himmler et Göring le prévoyaient que les forces allemandes eussent appliqué un Plan pour affamer l’Union soviétique dans l’hiver 1941-1942. Les produits agri¬coles de l’Ukraine et de la Russie méridionale étant détournés vers l’Allemagne, environ 30 millions d’habitants du Belarus, de la Russie du Nord et des villes soviétiques étaient promis à la mort. Ce Plan de la faim n’était qu’un prélude au Generalplan Ost, le plan de colonisation de la partie occidentale de l’Union soviétique, qui prévoyait l’élimination de 50 millions d’habitants.

Les Allemands réussirent à mener des politiques qui n’étaient pas sans ressemblance avec ces plans. Ils chassèrent un demi-million de Polonais non juifs des territoires annexés au Reich. Un Himmler impatient ordonna la mise en oeuvre d’une première étape du Generalplan Ost en Pologne orientale: dix mille enfants polonais furent tués, et cent mille adultes expulsés. La Wehrmacht affama délibérément près d’un million de gens lors du siège de Leningrad, et une centaine de milliers d’autres en organisant la famine dans les villes ukrainiennes. Autour de trois millions de soldats soviétiques capturés devaient mourir de faim ou de maladie dans les camps allemands de prisonniers de guerre. Tous furent sciemment tués: comme pour le siège de Leningrad, l’intention de tuer par la faim était présente et notoire. Si l’Holocauste n’avait pas eu lieu, on s’en souviendrait comme du pire crime de guerre de l’histoire moderne.

Sous couvert d’actions contre les partisans, les Allemands tuèrent peut-être 750 000 personnes: près de 350 000 au seul Belarus, et des effectifs plus faibles mais comparables en Pologne et en Yougoslavie. Les Allemands tuèrent encore plus de 100 000 Polonais en écrasant l’insurrection de Varsovie en 1944. Sans l’Holocauste, on se rappellerait de ces “représailles” comme de l’un des plus grands crimes de guerre de l’histoire. En fait, en dehors des pays directement concernés, c’est à peine si l’on s’en souvient, tout comme des prisonniers de guerre soviétiques condamnés à mourir de faim. La politique d’occupation allemande trouva aussi d’autres façons de tuer des civils non juifs, notamment par les travaux forcés dans les camps de prisonniers. Là encore, les victimes étaient essentiellement originaires de Pologne ou d’Union soviétique.

Les Allemands tuèrent un peu plus de dix millions de civils dans leurs grandes opérations de tuerie: pour moitié des juifs, pour moitié des non-juifs. Juifs ou non, la plupart venaient de la même partie de l’Europe. Le projet de tuer tous les juifs fut largement réalisé; celui de détruire les populations slaves ne fut que très partiellement mis en oeuvre.

Auschwitz n’est qu’une introduction à l’Holocauste, et l’Holocauste qu’un aperçu des objectifs ultimes de Hitler. Les romans de Grossman, Tout passe et Vie et destin, relatent avec audace la terreur tant nazie que soviétique, et nous rappellent que même une caractérisation exhaustive de la politique allemande de tuerie collective n’épuise pas l’histoire des atrocités en Europe au milieu du siècle. Elle omet l’État que Hitler avait juré de détruire, l’autre État qui tua massivement des Européens au milieu du siècle: l’Union soviétique. Au cours de la période stalinienne, entre 1928 et 1953, le régime soviétique, suivant les estimations les plus prudentes, tua plus de cinq millions d’Européens. Quand on songe au nombre total de civils européens tués par les puissances totalitaires au milieu du XXe siècle, il ne faut pas perdre de vue trois groupes de taille à peu près égale: les juifs tués par les Allemands, les non-juifs tués par les Allemands, et les citoyens soviétiques tués par l’État soviétique. Dans l’ensemble, le régime allemand tua des civils qui n’étaient pas citoyens allemands, tandis que le régime soviétique tua surtout des civils qui étaient des citoyens soviétiques.

Au-delà du goulag et d’Auschwitz

On identifie les répressions soviétiques au goulag, comme les répressions nazies à Auschwitz. Le goulag, malgré les horreurs du travail servile, n’était pas un système d’extermination massive. Si nous admettons que le massacre de civils est au centre des préoccupations politiques, éthiques et juridiques, la même observation historique vaut pour Auschwitz et le goulag. Nous connaissons le goulag parce que ce fut un système de camps de travail, non pas un ensemble d’usines à tuer. Le goulag devait détenir autour de trente millions de prisonniers et abrégea la vie de quelque trois millions d’entre eux. Mais l’immense majorité de ceux qui furent envoyés dans les camps en sortirent vivants. Précisément parce que nous disposons d’une littérature sur le goulag, à commencer par L’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne, nous pouvons essayer d’en imaginer les horreurs, autant que nous pouvons essayer d’imaginer celles d’Auschwitz.

Pourtant, de même qu’Auschwitz détourne l’attention des horreurs plus grandes encore de Treblinka, le goulag nous détourne des politiques soviétiques qui tuèrent directement et à dessein, par la famine ou par balles. Les deux formes de tuerie staliniennes les plus importantes furent les famines liées à la collectivisation des années 1930-1933 et la Grande Terreur de 1937-1938. On ne sait pas très bien si la famine kazakhe de 1930-1932 fut intentionnelle, mais il est clair que plus d’un million de Kazakhs moururent de faim. Il n’est plus raisonnablement permis de douter que Staline ait à dessein condamné les Ukrainiens à mourir de faim dans l’hiver 1932-1933. Les archives soviétiques révèlent toute une série d’ordres donnés d’octobre à décembre 1932 dont l’intention est clairement de tuer. Au total, plus de trois millions d’Ukrainiens soviétiques devaient trouver la mort.

Ce que nous lisons sur la Grande Terreur nous détourne de sa véritable nature. Le grand roman et le grand livre de Mémoires sont Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler et L’Accusé d’Alexandre Weissberg. Tous deux attirent l’attention sur un petit groupe de victimes de Staline: les chefs communistes des villes, des gens cultivés, parfois connus en Occident. Cette image domine ce que nous comprenons de la Grande Terreur, mais elle est fausse. Au total, les purges des élites du parti communiste, de la police de sécurité et des officiers n’ont pas fait plus de 47 737 morts.

La plus grosse action de la Grande Terreur, l’opération 00447, visait essentiellement les “koulaks”, c’est-à-dire les paysans déjà opprimés au cours de la collectivisation. Elle fit 386 798 morts. Quelques minorités nationales, au total moins de 2 % de la population soviétique, représentent plus du tiers des victimes de la Grande Terreur. Par exemple, une opération visant les citoyens soviétiques de souche polonaise se solda par 111 091 morts. Sur les 681 692 exécutions pour crimes politiques en 1937-1938, l’opération contre les koulaks et les opérations nationales en expliquent 633 955, soit plus de 90 % du total. Toutes les victimes furent exécutées en secret, inhumées dans des fosses et oubliées.

À mettre l’accent sur Auschwitz et le goulag, on sous-estime le nombre d’Européens tués, et l’on déplace le centre géographique de la tuerie vers le Reich allemand et l’est de la Russie. Comme Auschwitz, qui attire notre attention sur les victimes ouest-européennes de l’Empire nazi, le goulag, avec ses tristement célèbres camps de Sibérie, nous détourne aussi du coeur géographique des politiques meurtrières des Soviétiques. Si nous nous concentrons sur Auschwitz et le goulag, nous perdons de vue qu’en l’espace de douze ans, entre 1933 et 1944, environ douze millions de victimes des massacres nazis et soviétiques ont péri dans une région particulière de l’Europe, qui correspond plus ou moins au territoire actuel du Belarus, de l’Ukraine, de la Pologne, de la Lituanie et de la Lettonie. Plus généralement, quand nous pensons à Auschwitz et au goulag, nous avons tendance à envisager les États qui les ont construits comme des systèmes, des tyrannies modernes, ou des États totalitaires. Or cette prise en compte de ce qui se pensait et décidait à Berlin et à Moscou a tendance à faire oublier que les tueries de masse se sont produites majoritairement dans des parties de l’Europe situées entre l’Allemagne et la Russie, non pas en Allemagne et en Russie mêmes.

Le centre géographique, moral et politique de l’Europe du carnage est l’Europe de l’Est, avant tout le Belarus, l’Ukraine, la Pologne et les États baltes, durablement soumis aux atrocités perpétrées par les deux régimes. Si les populations ukrainiennes et bélarusses, avant tout les juifs mais pas uniquement, sont celles qui ont le plus souffert, ces deux pays faisaient partie de l’Union soviétique dans les terribles années 1930 et ont subi les pires répressions allemandes au cours des années 1940. Si l’Europe, suivant le mot de Mark Mazower, fut un continent de ténèbres, l’Ukraine et le Belarus furent le coeur des ténèbres.

Les calculs historiques que l’on peut considérer comme objectifs, le dénombrement des victimes des tueries de masse, pourraient aider à rétablir un certain équilibre historique perdu. Si terribles qu’elles aient été par leur ampleur, les souffrances allemandes sous Hitler et au cours de la guerre ne figurent pas au coeur de l’histoire du carnage. Même si l’on tient compte des Alle¬mands de souche tués alors qu’ils fuyaient l’Armée rouge, au moment de leur expulsion de Pologne et de Tchécoslovaquie en 1945-1947 et dans les bombardements en Allemagne, le nombre total de civils allemands tués par l’État demeure relativement faible. L’expulsion des Allemands d’Europe orientale

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Les principales victimes des politiques d’extermination directe parmi les citoyens allemands furent les 70 000 patients “euthanasiés” et les 165 000 juifs allemands. Les principales victimes allemandes de Staline demeurent les femmes violées par l’Armée rouge et les prisonniers de guerre détenus en Union soviétique. Quelque 363 000 prisonniers allemands devaient mourir de faim et de maladie au cours de leur captivité en URSS; tel fut aussi le sort de 200 000 Hongrois, peut-être. À une époque où la résistance allemande à Hitler retient l’attention des médias, il est bon de rappeler que quelques-uns des participants à l’attentat de juillet 1944 contre Hitler étaient au coeur de la politique de massacre: Arthur Nebe, par exemple, qui commanda l’Einsatzgruppe B dans les champs de tuerie du Belarus en 1941, lors de la première vague de l’Holocauste; ou Eduard Wagner, l’intendant général de la Wehrmacht, qui dans une lettre joyeuse à son épouse évoquait la nécessité d’affamer les millions d’habitants de Leningrad.

Belarus, Ukraine, Pologne

Il est difficile d’oublier Anna Akhmatova: “Elle aime le sang, la terre russe.” Mais le martyre et l’héroïsme russes, aujourd’hui bruyamment proclamés dans la Russie de Poutine, doivent être replacés dans un contexte historique plus large. Les Russes soviétiques, comme les autres citoyens soviétiques, ont bel et bien été victimes de la politique stalinienne; mais ils risquaient beaucoup moins de se faire tuer que les Ukrainiens ou les Polonais soviétiques, ou les membres d’autres minorités nationales. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, diverses actions de terreur furent étendues à la Pologne orientale et aux États baltes, dans des territoires absorbés par l’Union soviétique. Le cas le plus connu est celui des 22 000 Polonais exécutés en 1940 à Katyn et sur quatre autres sites; dix mille autres Polonais et Baltes trouvèrent la mort pendant ou peu après les déportations vers le Kazakhstan et la Sibérie. Les Allemands tuèrent quantité de Russes soviétiques au cours de la guerre, mais proportionnellement bien moins que de Bélarusses et d’Ukrainiens, pour ne rien dire des juifs. On estime à près de 15 millions le nombre de morts parmi les civils soviétiques. Autour d’un civil sur vingt-cinq fut victime des Allemands au cours de la guerre en Russie, contre près d’un sur dix en Ukraine (ou en Pologne), et d’un sur cinq au Belarus.

Le Belarus et l’Ukraine furent occupés pendant une bonne partie de la guerre, les armées allemandes aussi bien que soviétiques traversant à deux reprises leur territoire, dans l’attaque et dans la retraite. Les armées allemandes n’occupèrent jamais qu’une petite portion de la Russie proprement dite, et pour des périodes plus courtes. Même en tenant compte du siège de Leningrad et de la destruction de Stalingrad, le bilan prélevé parmi les civils russes fut beaucoup moins lourd que parmi les Bélarusses, les Ukrainiens et les juifs. Les Russes gonflent les chiffres de leurs morts en considérant le Belarus et l’Ukraine comme la Russie, et les juifs, les Bélarusses et les Ukrainiens comme des Russes: c’est là une forme d’impérialisme du martyre, une manière de revendiquer implicitement le territoire en revendiquant explicitement les victimes. Telle sera probablement la ligne adoptée par la nouvelle commission historique nommée par le président Dmitri Medvedev pour empêcher les “falsifications” du passé russe. En vertu d’un projet de loi actuellement débattu en Russie, des propos comme ceux de ce paragraphe constitueraient un délit.

Les responsables politiques ukrainiens contrecarrent cette monopolisation russe des souffrances communes et réagissent aux stéréotypes ouest-européens qui font des Ukrainiens des collaborateurs de l’Holocauste, en mettant en avant leur propre récit de souffrance, à savoir que Staline a fait délibérément mourir de faim des millions d’entre eux. Le président Viktor Iouchtchenko a rendu un très mauvais service à son pays en revendiquant dix millions de morts, exagérant ainsi d’un facteur trois le nombre d’Ukrainiens tués; mais il est vrai que la famine des années 1932-1933 a été le fruit de décisions politiques mûrement réfléchies, et a fait près de trois millions de morts. L’Holocauste excepté, les famines de la collectivisation furent la plus grande catastrophe politique du xxe siècle européen. La collectivisation n’en demeura pas moins l’élément central du modèle de développement soviétique, avant d’être copié par le régime communiste chinois, avec des conséquences prévisibles: les dizaines de millions de morts de faim du “grand bond en avant” de Mao.

L’intérêt pour l’Ukraine comme source de vivres était commun à Hitler et à Staline. Tous deux désiraient contrôler et exploiter le grenier ukrainien, et tous deux provoquèrent des famines politiques: Staline dans l’ensemble du pays; Hitler dans les villes et les camps de prisonniers de guerre. Quelques-uns des prisonniers ukrainiens qui souffrirent de la faim dans ces camps avaient survécu à la famine de 1933. Entre parenthèses, la politique allemande de famine est partiellement responsable de l’idée que les Ukrainiens furent des collaborateurs empressés de l’Holocauste. Les collaborateurs ukrainiens les plus connus sont les gardiens des camps de la mort à Treblinka, Belzec et Sobibor. Ce dont on se souvient rarement, c’est que les Allemands recrutèrent le premier encadrement de ces hommes, des soldats soviétiques capturés, dans leurs propres camps de prisonniers de guerre. Ils en sauvèrent quelques-uns de la famine de masse, grand crime de l’Est, pour les amener à collaborer à un autre, l’Holocauste.

L’histoire de la Pologne est la source d’une confusion sans fin. Elle fut attaquée et occupée non pas par un, mais par les deux États totalitaires entre 1939 et 1941, tandis que l’Alle¬magne nazie et l’Union soviétique, alors alliées, exploitèrent ses territoires et exterminèrent une bonne partie de son intelligentsia. La capitale polonaise fut le lieu non pas d’un, mais de deux grands soulèvements contre la puissance allemande au cours de la Seconde Guerre mondiale: le soulèvement du ghetto juif de Varsovie en 1943, après quoi le ghetto fut rasé; et l’insurrection de Varsovie, déclenchée par l’armée intérieure polonaise en 1944, et après laquelle le reste de la ville fut détruit. En août 1994 comme en 1999 et en 2004, lors de tous les récents anniversaires quinquennaux de l’insurrection de 1944, les médias allemands ont confondu ces deux exemples centraux de résistance et de massacres. Le même scénario se reproduira en août 2009.

L’épicentre du carnage

Si un pays européen paraît déplacé dans l’Europe actuelle, échoué dans une autre période historique, c’est bien le Belarus sous la dictature d’Alexandre Loukachenko. Ce dernier préfère ignorer les champs de tuerie soviétiques de son pays, au point de vouloir faire passer une route sur les charniers de Kurapaty, mais par certains côtés il se souvient mieux de l’histoire européenne que ses détracteurs. En affamant les prisonniers de guerre soviétiques, en exécutant et en gazant les juifs, en abattant des civils dans le cadre d’actions contre les partisans, les forces allemandes firent du Belarus le pays le plus meurtrier du monde entre 1941 et 1944. La moitié de la population du Belarus soviétique fut tuée ou déplacée de force au cours de la Seconde Guerre mondiale: on ne saurait en dire autant d’aucun autre pays européen.

Les souvenirs bélarusses de cette expérience, cultivés par l’actuelle dictature, expliquent pour une part la méfiance que suscitent les initiatives occidentales. Mais les Européens de l’Ouest seraient généralement surpris d’apprendre que le Belarus fut à la fois l’épicentre du carnage européen et la base des opérations menées par les partisans antinazis qui ont concouru à la victoire des Alliés. Qu’un tel pays puisse être entièrement chassé de la mémoire européenne
ne laisse pas d’étonner. Son absence des discussions du passé est le signe le plus clair de la différence entre mémoire et histoire.

Tout aussi dérangeante est l’absence de l’économie. Bien que l’histoire des massacres soit amplement liée à des calculs économiques, la mémoire évite tout ce qui pourrait faire paraître un meurtre rationnel. L’Allemagne nazie et l’Union soviétique suivirent toutes deux la voie de l’autosuffisance économique, l’Allemagne voulant équilibrer l’industrie par une utopie agraire à l’Est quand l’URSS cherchait à rattraper son arriération agraire par une industrialisation et une urbanisation rapides. Les deux régimes aspiraient à l’autarcie économique dans un vaste empire, ce qui les amena l’un et l’autre à vouloir contrôler l’Europe orientale. Tous deux voyaient dans l’État polonais une aberration historique, tandis que l’Ukraine et la richesse de ses terres leur étaient indispensables. Chaque régime cibla des groupes différents traités en ennemis de leurs desseins, mais le projet allemand d’exterminer tous les juifs n’a pas d’équivalent dans la politique soviétique, tous objectifs confondus. Ce qui est crucial, c’est que l’idéologie qui légitima les massacres était aussi une vision du développement économique. Dans un monde de rareté, notamment de denrées alimentaires, les deux régimes intégrèrent les massacres à leur planification économique.

Ils le firent de façons qui nous paraissent effarantes et obscènes aujourd’hui, mais qui étaient suffisamment plausibles pour motiver des foules de croyants à l’époque. La nourriture a cessé d’être rare, tout au moins à l’Ouest; mais d’autres ressources le sont, ou le seront bientôt. Le xxie siècle connaîtra des pénuries d’eau potable, d’air pur et d’énergie abordable. Les changements climatiques pourraient réveiller le spectre de la faim.

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S’il est une leçon politique générale à tirer de l’histoire des massacres, c’est qu’il faut se méfier de ce que l’on pourrait appeler le “développement privilégié”: les efforts des États pour accomplir une forme d’expansion économique qui désigne les victimes et justifie la prospérité par la mortalité. On ne saurait exclure la possibilité que le meurtre d’un groupe puisse bénéficier à un autre, ou tout au moins soit ainsi perçu. L’Europe a été témoin de cette forme de politique et pourrait bien l’être à nouveau. La seule réponse appropriée est un engagement éthique pour l’individu, en sorte qu’il compte dans la vie plutôt que dans la mort, et que des entreprises de ce genre deviennent impensables.

L’Europe actuelle est précisément remarquable dans sa façon d’unir la prospérité à la justice sociale et aux droits de l’homme. Probablement plus qu’aucune autre partie du monde, elle est immunisée, du moins pour l’heure, contre cette forme de poursuite instrumentale implacable de la croissance économique. Mais la mémoire a pris d’étranges libertés avec l’histoire, à une époque où l’histoire est plus nécessaire que jamais. Le proche avenir du reste du monde pourrait bien ressembler au passé récent de l’Europe. Une raison de plus de veiller à ce que les comptes soient justes.

Cet article est la reprise d¹un discours prononcé à la conférence Eurozine, “Histoires européennes”, qui s¹est tenue à Vilnius du 8 au 11 mai 2009 . Il a d¹abord été publié en anglais dans The New York Review of Books du 16 juillet 2009.

  1. L'immense majorité des quelque 12 millions d'Allemands qui fuirent ou furent chassés d'Europe orientale à la fin de la guerre venait de Tchécoslovaquie (3,5 millions) ou de Pologne (7,8 millions). Dans ce second groupe, la plupart venaient de terres prises au Reich vaincu et attribuées à la Pologne par les Alliés. Une moitié environ de ces 12 millions fuit; l'autre moitié fut déportée, même si une division tranchée est impossible, puisqu'une partie des fugitifs devaient revenir plus tard et être à leur tour déportés.Fin 1944-début 1945, quelque six millions d'Allemands fuirent devant l'Armée rouge: 600 000 y perdirent la vie, pour la plupart à cette époque. Beaucoup se trouvèrent simplement pris entre les deux armées; d'autres furent délibérément massacrés par les troupes soviétiques ou moururent dans des camps soviétiques. Certains meurtres sont aussi imputables à des Tchèques ou à des Polonais. Hitler partage la responsabilité de ces morts puisque les autorités allemandes négligèrent d'organiser les évacuations quand il en était encore temps. La déportation d'Allemands après la guerre, conséquence directe de la guerre de Hitler, était un projet commun des Tchèques, des Polonais, des Soviétiques, des Britanniques et des Américains. Au cours de la guerre, les dirigeants en exil de la Pologne et de la Tchécoslovaquie occupées exprimèrent le désir de limiter leur population allemande, et les Alliés acceptèrent le principe d'un déplacement des Allemands après la victoire. Winston Churchill recommanda un "bon coup de balai", et le plan officiel du Conseil de contrôle allié prévoyait le transfert de six millions d'Allemands. Staline, mais aussi Churchill et Roosevelt donnèrent leur feu vert au gouvernement tchécoslovaque (non communiste) pour expulser ses Allemands. La Pologne était sous contrôle soviétique, mais n'im¬porte quel gouvernement polonais aurait chassé les Allemands. Les communistes polonais acceptèrent la proposition stalinienne d'un déplacement à l'ouest de la Pologne, amenant ainsi à chasser plus d'Allemands que les responsables démocrates polonais ne l'auraient voulu. (Cela impliqua aussi la déportation de Polonais de la moitié orientale de la Pologne d'avant guerre, annexée par les Soviétiques. Près d'un million de ces Polonais évacués colonisèrent les terres dont les Allemands furent chassés.) De mai à décembre 1945, les autorités polonaises et tchécoslovaques refoulèrent de leur territoire près de deux millions d'Allemands. À compter de janvier 1946, elles continuèrent de contraindre les Allemands au départ, tandis que les forces britanniques, soviétiques et américaines organisaient leur accueil dans leurs zones d'occupation en Allemagne. En 1946-1947, les Soviétiques en reçurent un peu plus de deux millions, les Britanniques 1,2 et les Américains 1,4. Les déportations se poursuivirent à un rythme plus lent par la suite. La responsabilité des expulsions est collective. Elles furent l'occasion de traitements abominables, mais la mortalité des civils allemands -- 600 000 morts sur 12 millions -- est relativement faible en comparaison des autres épisodes évoqués ici. Pris à la fin d'une terrible guerre livrée en leur nom, alors que les Alliés étaient d'accord pour changer les frontières et les déporter, ces Allemands ne furent pas victimes d'une politique stalinienne meurtrière comparable à la Terreur ou à la famine.

Published 18 February 2010

Original in English
Translation by Pierre-Emmanuel Dauzat
First published in The New York Review of Books, July 16, 2009 (English version); Le Débat 158 (2010) (French version)

© Timothy Snyder / Le Débat / Eurozine

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