La démocratie et le populisme dans l'arène politique

12 October 2012
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Ce que l'on appelle la démocratie politique concerne les modalités du gouvernement de l'État, mais n'est pas dissociable de la démocratie sociale qui concerne ce qui est vécu comme les besoins matériels et spirituels de l'existence humaine. Nous ne disposons cependant pas d'une définition de l'essence naturelle et éternelle de la démocratie quine demanderait qu'à être mise en oeuvre. Elle n'a d'existence qu'au travers d'un processus historique de démocratisation jamais achevé. Et c'est dans le cadre de cet inachèvement qu'il faut chercher à comprendre le rôle que le populisme joue dans l'arène politique des sociétés européennes contemporaines. Ce n'est donc pas en décrétant ce que le populisme est, mais plutôt en cherchant à comprendre ce qu'il fait que l'on parvient à dépasser son étiquetage simplificateur. C'est aussi à partir de là que les démocrates sincères ont à définir les tâches prioritaires de la construction de la démocratie à venir.

Nul ne songe à le contester : c’est par le verdict des urnes que le peuple
souverain
est placé à la source du pouvoir politique. La procédure électorale,
identifiée à l’essence du fait démocratique, a marqué une rupture historique avec
les régimes anciens qui consacraient l’inégalité politique.
Parce que l’on ne peut tout à la fois donner le pouvoir au peuple et lui
interdire d’en user d’une certaine façon, la démocratie n’est cependant pas que
politique. En abolissant les statuts prescrits, elle a rendu possible la discussion
des aspirations que ses membres considèrent comme leurs intérêts. Elle a ainsi
ouvert la porte à l’idée de mobilité sociale et conduit, disait Tocqueville, à
imaginer un point extrême où la liberté et l’égalité se touchent et se confondent. C’est
pourquoi la démocratie politique qui concerne les modalités du gouvernement de
l’État n’est pas dissociable de la démocratie sociale qui concerne ce qui est vécu
comme les besoins matériels et spirituels de l’existence humaine.

Une fausse évidence caractérise toutefois les régimes démocratiques :
concrètement, ils ne se sont jamais manifestés que sous le double registre
d’une promesse et d’un problème. Car de fait, un écart subsiste entre l’affirmation
principielle de la souveraineté du peuple et les moyens institutionnels de sa
réalisation. De sorte que le suffrage par lequel les membres des démocraties
représentatives délèguent leur souveraineté n’a pas instauré une société transparente
à elle-même. La dissymétrie entre gouvernants et gouvernés y a certes
été aménagée, mais pas abolie. Une relation de commandement — une domination
disait Max Weber — demeure donc. Néanmoins, parce qu’aucun pouvoir
soucieux de sa pérennité ne saurait se contenter d’être obéi, la démocratie reste
en quête d’une légitimité capable de transformer la discipline en adhésion. C’est
de cette question de la légitimité qu’il faut partir.

Nombre de critiques actuelles parlent d’une trahison des promesses de
la démocratie. C’est toutefois dès le XIXe siècle que des penseurs libéraux formulèrent
leurs premiers griefs à son égard : le moment électoral ne suffit pas
à garantir que les institutions se mettent au service de l’intérêt de tous. Avant
eux, le marxisme avait dénoncé le formalisme de la démocratie bourgeoise surdéterminée par l’inégalité des classes. La critique ne s’est jamais éteinte et, dès
lors, l’histoire politique de notre temps a aussi été celle d’un désenchantement
démocratique
.

Cela n’a cependant pas empêché que, dans le même temps, s’affirme une
double prise de conscience. Celle d’une nécessaire conception élargie de l’intérêt
général. Et celle de devoir renoncer à toute définition de la démocratie qui
la ferait correspondre à une notion éternelle présidant à une forme politique
achevée. Il n’y a pas d’essence de la démocratie et elle ne peut être saisie que
comme un processus qui rebondit en raison des obstacles qu’il rencontre. Il vaut
donc mieux dire que c’est la démocratisation qui invente historiquement la démocratie dans une perspective quine s’achève jamais (Colliot-Thélène, 2011).

La démocratie inachevée

Dire cela expose toutefois à la critique du réformisme. Car on peut être
sceptique quant aux effets réels de cette prise de conscience. Certes, les idéaux
démocratiques ont fait basculer l’imaginaire collectif du côté de l’égalité des
conditions
que Tocqueville voyait comme le principe d’une nouvelle société.
Cependant, les institutions de la démocratie ont été conçues d’abord en fonction
des libertés individuelles et cela permet de comprendre qu’elles n’aient pas
été en mesure de vaincre les inégalités concrètes. Face aux dissymétries sociales
entre les classes, les sexes et les origines, les idéaux démocratiques n’ont
cessé d’être contrés par la résistance de ceux qui tirent avantage des situations
établies. De multiples tensions demeurent donc et en dehors de promesses plus
ou moins explicites de progrès social, la légitimité des gouvernements n’a jamais
pu se maintenir durablement. Pour autant, ces derniers n’ont jamais été
enclins à précipiter les changements lorsque leurs conséquences demeuraient
incertaines pour eux. Rien n’a donc été acquis sans luttes. Dans ce régime
rythmé par les échéances électorales, ce sont pour une large part les circonstances
qui sont aux commandes. L’opportunisme y est constant et l’expression
mouvante des coalitions politiques alourdit la délibération tout autant qu’elle
diffère régulièrement la prise de décision. Enfin, comme conséquences de tout
cela, le découragement et l’évanouissement périodiques des mouvements sociaux
porteurs de la démocratisation doivent aussi être pris en compte.

Au total, on peut parler de la torpeur d’un régime faiblement disposé à se
projeter vers l’avenir. Si bien que ce sont les situations sociales exceptionnelles
qui paraissent seules capables de faire sortir la démocratie des temps ordinaires de
sa posture sans ambition. Et parce que le libéralisme politique, principal courant
qui l’inspire, est orienté non pas d’abord vers les enjeux collectifs, mais
vers l’équivalence légale des individus, la plupart des mandataires publics ne
s’investissent que dans le rôle réduit de prestataires de services politiques aux intérêts
particuliers. John Dewey1 l’avait bien perçu : ce n’est pas, disait-il, sur la base d’un consensus né de la bienveillance des uns pour les autres que l’espace
proprement politique des démocraties parvient à se constituer, mais seulement
à partir du moment où les conséquences des oppositions entre les individus deviennent
visibles et sont perçues comme un risque. Elles inspirent alors la peur
et se transforment en problèmes sociétaux. Face à eux, sans prétendre mettre
un terme à la violence latente du social, mais en renonçant par principe aux
attitudes guerrières, on négocie.

Si sévère que soit le jugement que l’on peut porter sur la démocratie, c’est
à elle néanmoins que l’on doit la mise en place des services publics, conçus en
principe pour contribuer au bien de tous à l’écart des passions partisanes. Ce
sont aussi les insuffisances concrètes de l’égalitarisme démocratique qui ont
fait émerger l’idée de partenaires sociaux et poussé à la mise en place des systèmes
de sécurité sociale
. Aujourd’hui, c’est en raison du repli des grands récits
idéologiques et des utopies que se trouve relancé le débat sur les missions de
la démocratie.

Si, en raison de ses faiblesses, on peut parler d’un inachèvement de la démocratie
(Vincent, 1998) et de la nécessité de la mener plus loin, c’est parce que
l’aspiration démocratique ne disparait pas. Et, comme le dit Pierre Rosanvallon
(Rosanvallon, 2008), cela nous fait assister actuellement à une révolution de
la légitimité
. À partir de tensions que la démocratie elle-même nourrit, se recomposent
des dispositifs en vue de surmonter la crise de la représentation. Les
débats sur la démocratie participative, délibérative ou technique en sont l’expression.Ces débats sont portés par divers mouvements sociaux dont le plus récent est le mouvement des Indignés.
En 2011, sous l'effet de la crise financière mondiale, il a mis en lumière une opinion publique persuadée
que le système représentatif est devenu l'arme des puissants dans les démocraties occidentales.

Le sont aussi l’instauration d’instances consultatives qui font cercle
autour du pouvoir électif ou encore les autorités comme les cours constitutionnelles ou de justice internationale habilitées à contrôler certaines pratiques des
pouvoirs en place.

Il faut néanmoins continuer de s’interroger sur le réformisme qui donne
à croire que les améliorations démocratiques sont constantes. Car nous vivons
actuellement dans une étrange société où, en même temps que les inégalités
ne cessent de s’accentuer, la thématique de la conflictualité des classes semble
s’être évaporée. Ainsi, le sociologue anglais Colin Crouch (2004) pense
que la démocratie égalitaire des sociétés occidentales dépérit plutôt qu’elle
ne progresse. Selon lui, la profonde transformation des classes sociales et de
leur mode d’intervention dans la dynamique sociétale, ainsi que l’évolution
des rapports que les partis entretiennent avec leur base, conduisent vers un
changement fondamental de période. Nous entrons dans ce qu’il appelle la
postdémocratie, une époque incertaine où les apparences démocratiques sont
respectées, mais où les choix politiques ne résultent déjà plus des controverses
et oppositions entre les citoyens que relayaient les partis. Ce n’est plus l’écoute
des demandes sociales qui est déterminante, ce sont les interactions entre une
classe politique désormais préoccupée d’entretenir des liens privilégiés avec les
experts des milieux d’affaires et des lobbys. Par ailleurs, plutôt que de traduire
politiquement ce qu’expriment les mouvements sociaux, les partis concèdent
énormément à la logique de la société médiatique qui fabrique du spectacle
avec tout. De plus en plus préoccupés de leur image télévisée, ils cherchent
auprès des sondeurs et des spécialistes de la communication les instruments de
leur influence sur la cible électorale qu’ils tentent de gagner.
Crouch ne cache pas ses craintes : une décomposition démocratique est engagée.
D’autant qu’intervient aussi le décalage entre les niveaux nationaux et
internationaux de décision. La période actuelle est celle d’un dépérissement
sans dépassement des États nationaux. Elle permet aux oligarchies financières
internationalisées d’adopter des pratiques affectant profondément la démocratie
qui, pour sa part, demeure coulée dans les structures territoriales étatiques.
Même sison héritage continue de jouer un rôle non négligeable, la démocratie
est donc vidée d’une large part de son contenu. Elle n’est sans doute pas épuisée,
mais pour survivre elle doit chercher à sortir de cette trappe historique.

Ce sont donc tout autant les promesses non tenues de la démocratie que ses
capacités à surmonter les périls de sa nonchalance récurrente qui conduisent à
s’interroger sur différents défis qu’elle doit relever. Aujourd’hui, c’est le cas, notamment,
avec le populisme.Bien entendu, d'autres défis que ceux du populisme requièrent l'attention. C'est le cas, notamment, du
rôle de plus en plus central qui, avec la crise financière actuelle, mais aussi avec la question écologique,
est confi é aux experts au sein de ce que certains considèrent comme l'exigence d'une démocratie cognitive.
Un prochain dossier de La Revue nouvelle reviendra sur cet autre aspect de la démocratie à venir.
La montée en force des partis de la droite populiste
au cours des dernières décennies sème l’émoi au sein des démocraties européennes.
Une charge d’inquiétude accompagne leurs succès et conduit à se demander
si, en raison précisément de l’inachèvement de la démocratie, ils ne compromettent
pas les perspectives de liberté et d’égalité qu’elle avait inaugurées.

Le populisme

Devenue une composante structurelle du système des partis dans nombre
de pays de l’Union, la nouvelle vigueur du populisme manifeste-t-elle l’inachèvement
de la démocratie ou plutôt une régression de celle-ci et la mise en
place des éléments annonciateurs d’un autre régime ?

Ne voir dans le populisme qu’un phénomène moralement rejetable au motif
qu’il s’inscrit dans le sillage d’une idéologie nauséabonde, nuit à la réflexion.
L’importance qu’il a prise demande plutôt de le mettre en rapport avec les responsabilités
qui incombent aux partis qui prédominent dans l’arène politique.
En se contentant de l’amalgamer à toutes les formes d’opposition aux partis
dominants, on le fait certes apparaitre comme un détestable revivalisme du
passé qu’aisément on condamne. Mais c’est là une simplification qui le donne
pour n’ayant d’autre cause que la démagogie de ses leadeurs. Lorsque, comme
aujourd’hui, la volatilité des adhésions électorales augmente, que les loyautés
politiques ne cessent de se déstructurer et transgressent de plus en plus le
clivage gauche-droite, l’interrogation doit plutôt se porter vers le rôle que le
populisme remplit dans la construction des identités politiques.

Parce que le populisme opère à partir d’une pluralité de demandes, il demeure
une notion vague qui reçoit des interprétations discutables. Ainsi, Rosanvallon2 se demande s’il n’est pas en train de devenir pour le XXIe siècle ce que fut le totalitarisme
pour le XXe : une forme de retournement de la démocratie contre elle-même.
Peut-être. On pourrait cependant objecter que le capitalisme, conjoint à la
démocratie occidentale, diffuse actuellement une idéologie qui n’est plus orientée
comme hier vers une conception hiérarchique et disciplinée des rapports sociaux.
Elle procède plutôt par la séduction et l’exaltation des libertés individuelles. Pour
comprendre l’actualité du populisme, il semble dès lors peu éclairant d’en rester à
l’évocation du totalitarisme ou du fascisme prêt à renaitre de ses cendres.

Si le succès du populisme recouvre autre chose qu’un retour à l’embrigadement
autoritaire de l’âge antérieur, cela n’exclut pas pour autant qu’il soit
une réponse au besoin d’ordre et de sécurité dans la vie collective. Partout en
Europe, les retombées de la mondialisation et l’effet social des migrations mal
prises en charge, constituent pour de nombreux individus parmi les plus exposés
la source d’une dégradation de leur environnement et de leur statut. Le populisme
se situe prioritairement du côté de ces perdants et recrute parmi ceux
pour lesquels le monde semble n’être plus contrôlé par personne. Dans une
sorte d’affiliation régressive qu’expriment le néonationalisme, l’euroscepticisme
et la xénophobie, il coalise ceux quine perçoivent plus les partis dominants
que comme n’accordant pas de réelle importance à leurs inquiétudes. À droite
comme à gauche de l’échiquier politique, les partis dont le coeur de l’électorat
est à l’abrides effets de la mondialisation ne se montrent guère sensibles à cette
nouvelle situation qui accentue la menace de déclassement social pour une
fraction non négligeable des milieux populaires.

Identifier la résistance politique populaire au vote pour la droite populiste
n’équivaut pas à surestimer les compétences et les énergies disponibles au sein
des groupes dominés. Ce n’est pas non plus voir avec condescendance les électeurs
qui soutiennent ces partis tels une masse de gens culturellement démunis
et simplement manipulés par des démagogues. C’est pourtant à ce genre de
verdict que conduisent les analyses de l’électorat d’extrême droite lorsqu’elles
se contentent d’en décliner les principales caractéristiques économiques et
culturelles. Parler du populisme comme d’une résistance politique populaire,
c’est plutôt mettre en lumière qu’il y a aujourd’hui de nombreuses personnes
qui estiment ne plus bénéficier de la sécurité ontologique que n’importe quel
gouvernement en quête de légitimité démocratique doit chercher à assurer
pour tous. Alors que l’on reproche au populisme ses penchants antidémocratiques,
il faut admettre que certaines de ses racines plongent dans l’ébranlement
de la confiance que des segments entiers de la population pouvaient antérieurement
accorder à d’autres formations. C’est d’ailleurs à ce titre que les leadeurs
populistes expriment à l’envi leur sympathie pour le peuple et dénoncent
la classe politique institutionnalisée de tous les autres partis.

Ce n’est donc pas en décrétant à priori ce que le populisme est, mais en
cherchant à comprendre ce qu’il fait que l’on parvient à dépasser son étiquetage
simplificateur. Parmi les grandes figures de la philosophie politique contemporaine,
l’Argentin Ernesto Laclau (2008) soutient, quant à lui, que le rejet
méprisant du populisme est, en fait, un rejet de la politique tout court. Car la
notion de peuple à partir de laquelle la raison populiste bâtit son discours n’est
pas une donnée naturellement là. Elle est une catégorie analytique que l’on
fait intervenir dans la réflexion sur la construction du lien social. Foule, masse
et peuple, rappelle-t-il, furent les ingrédients d’une grande peur intellectuelle
qui traversa les sciences sociales du XIXe siècle,3 durant la période des désordres
postrévolutionnaires et de la constitution du prolétariat industriel. On s’y mit
à la recherche d’une frontière sociale entre le normal et le pathologique, d’un
univers politique rationnel d’où toute logique dangereuse serait exclue. Ces notions
font ainsi partie d’une démarche qui s’enquit de la formation des identités
collectives, des rapports entre le particulier et l’universel, et de l’émancipation
des catégories sociales opprimées. C’est dans ce cadre que les notions de peuple
et de populisme devinrent des catégories discursives devant permettre de comprendre
les tensions entre le caractère fragmenté des sociétés contemporaines et la
totalité significative
de cette plénitude impossible à atteindre qu’est le bien commun propre d’une société humaine accomplie. Ce n’est que plus tard, en l’identifiant strictement à une base sociale particulière, que le populisme connut une
relégation morale et reçut l’acception péjorative d’une démagogie canalisant
les ressentiments des masses marginales lorsque le mouvement ouvrier ne les
encadre pas. Il y a évidemment une influence de l’arsenal conceptuel léniniste
dans cette vision des choses. Ultérieurement, l’épisode du fascisme en Europe
contribua à son tour à ne plus faire voir le populisme que comme un nationalisme dénaturé, une pathologie monstrueuse qui constitue la première phase
du totalitarisme.

Pourtant, souligne Laclau, si cette totalité significative demeure à jamais
hors d’atteinte, son besoin n’en continue pas moins de se manifester. D’où le
rôle de l’idée de peuple qui, tel un signifiant flottant ou vide, mais néanmoins
indispensable, continue à remplir une fonction dans l’imaginaire de l’émancipation
politique et sociale. De ce point de vue, il est vain de mépriser la dimension
affective du populisme et de la considérer comme un mal à soigner au nom
de la rationalité que l’on voudrait voir aux commandes de l’espace collectif. Car
s’y révèle une logique sociale non évacuable qui tente de reconstituer le peuple
comme acteur historique d’une société enfin réconciliée avec elle-même. D’où
l’existence permanente d’un populisme diffus dont les tendances se manifestent
aujourd’hui sous des formes semi-contrôlées au sein des partis traditionnels
de droite comme de gauche, mais surtout dans la nouvelle vigueur qu’ont
acquise les formations politiques explicitement populistes qui n’hésitent pas à
parler de l’épuisement de la démocratie et à faire valoir la nécessité d’un nouvel
ordre politique.

L’objectif poursuivi par les partis populistes suppose évidemment qu’ils
parviennent à réguler des phénomènes d’origines multiples, nationale et internationale,
ainsi qu’à entrainer les divers segments de la société vers des
compromis qui surmontent des intérêts divergents. Or, ces partis, le plus souvent
radicalement de droite, ne se montrent guère loquaces au sujet de la permanence
de la conflictualité sociale entre les classes. Et si ce sont à vrai dire
les mêmes buts que s’engagent à poursuivre les partis traditionnels, ce ne l’est
toutefois qu’en tablant sur une temporalité fort différente de l’immédiateté que
promet le populisme. C’est donc finalement en cela que ce dernier se caractérise
d’abord. Plutôt que de définir les procédures concrètes d’une rupture avec
les méthodes de la gestion publique qui instaure une distance énorme entre
les gouvernants et les gouvernés, d’un dépassement réel des antagonismes
sociaux et des oppositions entre les différentes fractions de la société, ce n’est
que dans une gamme particulière de la rhétorique politique, qui suppose que
le peuple disposerait de vertus innées rendant inutiles toutes les médiations,
que le populisme intervient. Il s’agit là, selon Guy Hermet (2001), d’un type de
communication et de promesse politiques dont la spécificité est de faire fond
sur l’aspiration à une sortie sans délai des contradictions sociales. Or, on le sait,
c’est là précisément une capacité faible des régimes démocratiques. Mais on
ne peut manquer d’être frappé qu’en matière d’efficacité du fonctionnement
des institutions politiques, hormis la présentation du référendum populaire
comme solution miracle à toutes les difficultés, les partis populistes non avares
en promesses restent bien en mal de formuler un quelconque projet cohérent
de réforme dans la gestion des affaires collectives.

L’essor du populisme ne suffit donc pas pour qu’il ait les moyens de ses
ambitions. Il reste néanmoins que, dans plus d’un pays d’Europe, il se montre
actuellement capable de nuancer ses propos antiparlementaristes anciens et de
remodeler l’archaïsme des propos racistes qu’il tenait à l’égard des immigrés.

Sur la question des droits et de l’allocation des ressources sociales, il devient
souverainiste et incarne pour les autochtones la position défensive qu’Habermas
appelle le chauvinisme du bien-être. Pour le politologue Dominique Reynié (2011),
émerge ainsi un nouveau populisme patrimonial. Sur fond de mondialisation, de
recomposition ethnoculturelle du continent et à l’aide de la question identitaire,
il capte les suffrages d’une fraction des classes populaires et moyennes, et même
d’une partie des classes supérieures. Il soude ces groupes dans un nouveau
crédo selon lequel, face aux flux migratoires mondialisés — surtout d’origine
musulmane — il s’agit de sauver le patrimoine immatériel de l’Europe.

Malgré les raccourcis qu’il s’autorise, on ne peut sous-estimer les relations
que le populisme entretient avec l’histoire de la démocratie dont il est une
excroissance. Opportuniste, il est le miroir sombre des promesses qu’elle ne
parvient pas à tenir. Mais en dehors de la stigmatisation des autres partis et la
brutalité de son discours, il n’apporte pas de solutions novatrices. Or, parce que
la responsabilité politique est aussi de ne pas remplacer l’analyse de la réalité
par le terrorisme des mots dont on finit par devoir payer le prix (Laclau, 2008),
il faut dénoncer l’électoralisme qui le pousse à se présenter comme l’instance
politique salvatrice alors qu’il ne prépare en rien les sociétés démocratiques à
prendre en charge les défis que le temps présent leur impose. C’est la confusion
qu’une classe politique peu vertueuse lui permet d’entretenir autour des
notions de bon peuple et de mauvais représentants qui donne à croire qu’il dispose
des principes du bon gouvernement. Il reste cependant intellectuellement stérile
face à l’une des questions redevenues décisives aujourd’hui comme elle le
fut à l’aube des temps démocratiques : qui est ce peuple ?

Il n’y a pas de définition éternelle du peuple. Des clôtures successives ont
historiquement délimité le cercle de ceux qui, comme citoyens, furent jugés
aptes à y avoir une place qui compte : la roture et l’aristocratie, les femmes et
les hommes, les classes censitaires pauvres ou riches, les masses analphabètes
et les élites lettrées de l’ordre capacitaire, les immigrés et les autochtones.
Aujourd’hui, c’est dans les conflits à propos de ce dernier couple constituant un
enjeu majeur pour les décennies à venir, que le populisme imprime ses marques
et trouve le principal ressort de ses succès électoraux en Europe.

Une vision démocratique de l’avenir peut-elle s’établir à partir du peuple
ancien et éternel
auquel le populisme se réfère ? Non, car c’est là une fiction
instituante
qui ne se comprend que dans le cadre de l’État-nation où elle a
été conçue. Comme le fait valoir Catherine Colliot-Thélène (2011), l’acquis de
la révolution démocratique fut une émancipation vis-à-vis des appartenances
communautaires traditionnelles (familles, lignages, religions). Certes, en
faisant transiter les individus d’une appartenance vers une autre, cela les a
transformés en des sujets nationaux membres du peuple d’un État. Cela toutefois
d’une manière seulement limitée et contingente. Car la concomitance
historique entre cette émancipation démocratique localisée dans des États-nations
et la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, témoigne de ce que,
dès son origine, l’État en question ne fut pas vu comme le référentiel politique
unique pouvant qualifier les individus, incluant certains et excluant d’autres.

Cette Déclaration a fait naitre en même temps les sujets d’un droit personnel
qui relativise l’emprise de toutes les appartenances politiques ou spirituelles.
Dès lors, vouloir le recouvrement intégral et définitif entre un peuple et une
assignation territoriale et nationale ne serait rien d’autre qu’une recommunautarisation
de la citoyenneté.

La définition close du peuple est non seulement une conception que l’histoire
de l’émancipation démocratique infirme, mais une représentation caduque
de la communauté politique aujourd’hui en phase de recomposition et qui
est en attente d’une réintégration globale. Car l’histoire ne demande pas la
permission pour déployer ses méandres, et les flux migratoires qui y participent
sont une réalité démographique de grande ampleur, lourde de conséquences,
et que personne n’est en mesure de congédier. Ils font partie des grandes
mutations économiques, sociales et culturelles du monde actuel et nourrissent
irréversiblement le peuplement de l’Europe quine se réalise plus sans eux. Ils
interviennent donc dans une redéfinition en cours de ce qu’est le peuple. Et la
tâche politique est d’en gérer au mieux les effets plutôt que de tenir de vains
propos sur le tarissement ou refoulement possible des migrations.

Si le populisme est un discours fallacieux, c’est principalement pour cela :
on n’agit pas politiquement en prétendant que la réalité n’a pas d’importance
ou que l’on est capable de l’évacuer de la scène historique. La conception patrimoniale
et culturaliste du peuple est ce qui empêche de voir cela. Non pas
qu’il faille dire que les États sont en train de disparaitre ou de perdre leurs prérogatives.
Mais bien que nous habitons des sociétés qui n’ont jamais été et qui
ne sont en tout cas plus totalement les nôtres. Aussi, la cohésion démocratique
des sociétés européennes de demain reposera-t-elle non pas d’abord sur leurs
identités culturo-nationales anciennes, mais sur la qualité des rapports sociaux
qu’elles parviendront à instaurer à partir de leur nouvelle composition.

Mais, comme le dit Rosanvallon, avec le suffrage universel est advenu le
peuple électoral qui, en principe, comprend arithmétiquement tout le monde.
Certes, le droit en vigueur des États nationaux permet l’exclusion des étrangers
du cercle des citoyens. C’est cette réalité qu’il contribue à entretenir en
donnant valeur légale au fait que, au coeur de la société, puisse camper une
fraction de population qui n’en fait pas réellement partie. Cependant, malgré
toutes les barrières mises en place, la permanence des flux migratoires et l’accroissement
du nombre des sans papiers, illégaux et clandestins, laisse percevoir
l’insuffisance sinon la vanité de ce droit. On ne peut ignorer que nombre
de migrants sont ou seront à terme des candidats à la citoyenneté complète.
Faire comme si la fraction de la population bénéficiaire du droit actuel équivalait
au tout du peuple n’est donc qu’une version approchée du pouvoir que le
principe démocratique attribue à son ensemble. D’où la question : malgré cette
restriction, est-on encore dans un cadre potentiellement capable de contenir et
même de promouvoir les idéaux de la démocratie ?

Dans son analyse de ce cadre, Bernard Manin (Landemore, 2008) estime
que, faute de permettre actuellement un pouvoir approprié par tous, il n’est pas
inapte aux évolutions parce qu’il garde des espaces ouverts pour les inventer.
Il serait donc abusif de dire que cette démocratie n’est rien de plus qu’une fiction.
Manin s’accorde cependant avec Nadia Urbinati pour juger nécessaire de
s’interroger sur la démocraticité de la représentation, c’est-à-dire la capacité et la
volonté des mandataires publics de se tenir à la hauteur des enjeux dont il vient
d’être question. Si ces mandataires s’avéraient incapables d’acheminer les démocraties
européennes vers une conception élargie du peuple, le risque serait
bien de voir le populisme figurer comme une composante non pas épisodique,
mais de longue durée dans l’arène politique européenne.

La démocratie à venir

Le populisme a été analysé ici comme une réplique à l’inachèvement de la
démocratie. Si la question principale est bien celle-là, reste à se demander de
quelle manière peuvent être pensées les transformations qui la sortiraient de
la trappe d’une postdémocratie.

C’est toutefois là une interrogation qui, parce qu’elle concerne la temporalité
historique, ne saurait recevoir de réponse qui satisfasse entièrement. Il
y a certes une dimension de sens dans la démocratie : l’accomplissement d’un
itinéraire invoquant le devenir de la liberté et de l’égalité. Néanmoins, ce sens
ne peut être conçu comme l’accomplissement d’un modèle donné qui déboucherait
dans un programme préétabli. Il ne se discerne que dans l’expérience
que les acteurs sociaux acquièrent de leur propre pouvoir et de leur environnement.
Il faut donc admettre que la vérité de la démocratie n’a que l’histoire
pour langage et que ce n’est que dans l’action, synthèse dynamique du présent,
que peuvent se trouver les pistes à explorer. Non pas parce que l’action serait
plus clairvoyante que la pensée, mais parce qu’elle est le lieu de la conscience,
là où les valeurs s’éprouvent et les idées surgissent.

À partir de là, que peut-on dire qui, sans être une promesse quine peut
être faite, soit néanmoins un horizon d’action pour les artisans de la démocratie
à venir ? Rien d’autre que ceci: à partir de la tradition des penseurs qui
ont essayé de comprendre la société à la lumière de ses déchirements, il s’agit
de reprendre et d’approfondir l’exigence de justice déjà présente dans les démocraties
existantes. L’idée d’un pouvoir approprié par tous est ce qui donna
au fait démocratique sa force de conviction initiale et sa puissance de rupture
vis-à-vis de l’Ancien Régime. Cela reste ce qui demande un nouvel investissement
dans les combats que, dans les années qui viennent, devront mener les
démocrates sincères.

À cet égard, deux exigences prioritaires nous semblent s’inscrire à l’agenda
des acteurs de la démocratisation.

Tout d’abord, ces combats retrouvent la question de la légitimité qu’il y a
à gouverner. Dominée par les grands partis de masse qui, plutôt que le traitement
audacieux des problèmes qui regardent le devenir de tous, préfèrent les stratégies qui concernent leur maintien ou leur retour
au gouvernement, la représentation démocratique
fonctionne de plus en plus mal. Il s’agit donc de
construire de nouveaux rapports entre gouvernants
et gouvernés en formulant un projet cohérent de réforme
de la gestion des affaires collectives. Aucune
démocratie véritable n’est envisageable lorsque le système
politique de la représentation incite les partis,
en interaction privilégiée avec les milieux d’affaires
et les médias, à ignorer les demandes des groupes
sociaux faibles ou marginaux quine constituent pas
l’axe électoral autour duquel ils escomptent le succès
à court terme.

D’autre part, en renonçant à toute hypostase du
peuple, il s’agit de travailler à ce qui reste néanmoins
la nécessaire réintégration globale des sociétés européennes.
Celles-ci, sous l’effet de la mondialisation et
des migrations, voient leurs classes subalternes vivre
un processus de profonde recomposition. La conflictualité
qui est liée à ce processus ne peut être niée,
mais surtout pas dénoncée à l’avance comme ce qui
justifie la réassertion rigide d’une identité nationale
qui n’aurait pas à être évolutive. Dans la réalité mouvante
de l’histoire, il n’y a pas d’identité nationale
figée. Il importe donc que les acteurs de la démocratisation
reconquièrent les moyens de faire admettre
cette historicité. Une authentique politique démocratisatrice
ne réside pas dans le refoulement fonctionnel
de la conflictualité sociale. Elle exige, au contraire,
que cette dernière soit reconnue et travaillée dans ses
racines avec autant de lucidité que doivent être procéduralement
recherchées les normes d’appartenance à
une citoyenneté partagée.

  1. Pilier du pragmatisme philosophique nord-américain, Dewey (2010) conçoit la vie sociale comme une expérimentation qui doit placer la compétence propre des citoyens (le public) à la source de la démocratie.
  2. Pierre Rosanvallon, "Penser le populisme", Le Monde, 21 juillet 2011.
  3. La psychologie des foules fut une préoccupation centrale des figures fondatrices de ces sciences comme Le Bon, Taine et Tarde.

Published 12 October 2012

Original in French
First published in La Revue Nouvelle 9/2012 (French version)

Contributed by La Revue nouvelle
© Albert Bastenier / La Revue Nouvelle Eurozine

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