Faut-il attendre une refondation de la social-démocratie ?

9 September 2013
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Après une longue éclipse, les théories du déclin du monde occidental
sont de retour et renouvellent un pessimisme qui, alimenté
par le marasme de l’entre-deux-guerres, avait été affaibli par les
progrès sociaux des “Trente Glorieuses” et, plus récemment, par
l’espoir, suscité par les révolutions démocratiques en Europe de
l’Est, de la construction d’une démocratie cosmopolitique. Après que
Paul Kennedy et Samuel Huntington ont respectivement annoncé
l’affaiblissement des États-Unis face à la Chine et l’ouverture d’une
nouvelle guerre “de tous contre tous” entre les civilisations, le
diagnostic du déclin a été étendu à la situation de l’Europe, qu’il
s’agisse de l’état de ses grandes nations historiques ou de l’Union
elle-même.

Ancient agora of Athens. Photo: Andreas Trepte. Source:Wikimedia

Ce regain de pessimisme n’a pas seulement atteint l’interprétation
du cours des relations internationales : il a aussi contaminé
l’analyse des systèmes politiques nationaux en Europe par la diffusion
de deux arguments. Selon le premier d’entre eux, la vague
actuelle de phénomènes populistes électoraux constituerait l’indice
de la crise d’un modèle institutionnel qui, basé sur la démocratie
parlementaire représentative nationale, le Welfare State et la concertation
sociale, serait devenu obsolète au sein d’un monde “globalisé”. Selon le second argument, intimement lié au premier, la social-démocratie, qui a contribué à la consolidation de ce modèle,
aurait épuisé son projet et serait appelée à disparaître ou à se
transformer en un parti mineur de centre droit, incapable de rassembler
une majorité et de se placer à la hauteur des enjeux du nouveau
siècle. Pourtant, ce mouvement a montré par le passé sa capacité à
aller de refondation en refondation, et il est sans doute prématuré
de l’enterrer.

Fragilités de la social-démocratie

Depuis 2007, la crise financière rappelle la fragilité de la thèse
selon laquelle l’existence d’une social-démocratie puissante serait
consubstantielle à une société capitaliste encadrée par un régime
parlementaire. Alors que la diffusion mondiale des effets du krach
du marché immobilier nord-américain offre une nouvelle démonstration
de la dangerosité du capitalisme financier pour les producteurs
et les consommateurs, de nombreux citoyens se détournent de
la gauche gouvernementale qui, malgré sa redécouverte du libéralisme
économique, conserve au coeur de son programme les objectifs
de régulation et de redistribution. À cet égard, l’échec de
Gordon Brown à reconduire une majorité en 2010, malgré la
démonstration de sa capacité à assumer un leadership international
dans la définition d’une politique mondiale anticyclique, a peut-être
constitué un tournant de l’histoire de la gauche. Depuis, la socialdémocratie
européenne n’a pas construit l’alliance continentale
exigée par l’ampleur des défis sociaux. Au sein même du groupe
socialiste au Parlement européen, aucune coordination efficace n’a
été possible : les gauches nationales ont conservé le langage des
intérêts des États qui sont leur terre d’élection. En dépit de la
médiatisation de la paupérisation des populations grecque ou espagnole,
elles sont apparues incapables d’une réaction concertée et
solidaire, comme d’une démonstration pédagogique de la complémentarité
des intérêts des citoyens des États européens. Une adhésion
timide au principe d’une taxation des transactions financières
internationales, un soutien à la candidature de François Hollande
à l’élection présidentielle, ainsi qu’un européisme flou — aux antipodes
du grand dessein fédéraliste et keynésien de Jacques Delors —
dissimulent à peine une panne politique collective. Battue dans les
urnes en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Suède, concurrencée
par des formations populistes en France, aux Pays-Bas, en
Belgique et au Danemark, la social-démocratie a perdu son quasimonopole de la représentation politique de la critique de la société
capitaliste.

La perte de ce monopole a des précédents. Déjà affaiblis par la
scission des forces communistes au lendemain de la révolution
soviétique, les socialistes se sont effondrés dans de nombreux États
devant la montée du nazisme et du fascisme. Ensuite, au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale, la social-démocratie a peiné à
retrouver une spécificité idéologique et une base électorale solide,
car les partis conservateurs et libéraux opéraient alors un virage à
gauche en soutenant le principe d’une économie sociale de marché.
Enfin, dans le double contexte de la crise culturelle révélée par
mai 1968 et de la dérégulation néolibérale ouverte par l’érosion des
accords de Bretton Woods, la gauche traditionnelle a éprouvé de
grandes difficultés à canaliser l’expression d’une nouvelle génération
de revendications qui a trouvé un porte-parole alternatif dans
les partis écologistes et régionalistes. À chaque fois, elle a survécu.
On peut tirer deux leçons de l’histoire de la social-démocratie
européenne au fil du XXe siècle : tout d’abord, cette famille politique
a régulièrement été donnée pour mourante ; ensuite, elle a, tout aussi
régulièrement, trouvé en elle-même les ressources pour démentir ce
diagnostic.

Pour autant, cette capacité de la social-démocratie à survivre
jusqu’à présent aux crises comme à la prospérité du capitalisme
européen n’est pas un gage d’immortalité. En outre, le XXIe siècle
donne aux socialistes au moins trois raisons de s’inquiéter.
La première est que la crise actuelle du capitalisme, estimée par
des économistes comme Daniel Cohen et Paul Krugman comparable,
au plan technique, à celle des années 1930, reproduit, au plan politique,
le scénario d’une montée en puissance de concurrents populistes,
installés à droite comme à gauche de l’échiquier.
Le deuxième motif d’inquiétude est l’échec de la social-démocratie
à s’implanter dans les États de l’ancienne Europe de l’Est qui,
en rejoignant l’Union européenne, ont acquis une capacité d’influence
sur la redéfinition d’un modèle social collectif. Si les
contenus de la Perestroïka ont permis de rêver à une convergence
du communisme postsoviétique et du socialisme occidental, ce
rêve ne s’est pas réalisé.

Enfin, le troisième élément qui autorise à douter de la pérennité
de la social-démocratie en tant que projet politique est son déclin
comme référentiel idéologique. En Asie, en Afrique du Nord ou
en Amérique du Sud, les mouvements qui affichent une ambition réformatrice ne se réclament plus du socialisme, comme entre 1945
et la fin des années 1960 : ils lui préfèrent un argumentaire nationaliste
ou religieux. Quant aux gouvernements chinois, indien ou
brésilien, qui entretiennent une relation complexe à la notion de
socialisme, leur peu d’appétit pour la reconstitution, tentée par
Tony Blair et Massimo d’Alema à la fin des années 1990, d’une coordination
des forces progressistes mondiales, confirme l’affaiblissement
de l’aura de la gauche européenne.

En 1906, alors que le triomphe politique de la classe ouvrière
pouvait sembler proche en Europe, le sociologue Werner Sombart
interrogeait l’énigme de l’absence de mouvement socialiste dans une
Amérique devenue la plus importante région industrielle du monde.
Cent ans plus tard, la principale interrogation à laquelle est
confronté tout observateur de l’état des forces progressistes est
moins l’hypothétique nature socialiste du programme de Barack
Obama que la portée du déclin électoral de la social-démocratie
alors qu’une crise du capitalisme bat son plein.Voir Daniel Cohen et Alain Bergounioux (sous la dir. de), le Socialisme à l'épreuve du
capitalisme
, Paris, Fayard, 2012.

Un mouvement en constante refondation

L’hypothèse de la survie politique de la social-démocratie sur le
long terme ne peut pas seulement se nourrir de la capacité — démontrée
en France, en Belgique, aux Pays-Bas ou au Danemark —
qu’elle conserve à remporter des victoires ponctuelles. En revanche,
une étude approfondie de son passé autorise deux constats qui lui
sont bien plus favorables.

Tout d’abord, l’histoire de la social-démocratie européenne au
XXe siècle n’est pas caractérisée par un affaiblissement progressif et
linéaire, mais par une succession de flux et de reflux.Comme l'a montré Donald Sassoon dans One Hundred Years of Socialism, Londres,
Tauris, 2010.
Ensuite, une
analyse des débats consacrés, au siècle dernier, par les partis nationaux
à l’efficacité de la stratégie et du programme démontre qu’il
existe un lien entre la capacité de la social-démocratie à remporter
des élections et celle à appréhender les transformations de la société
industrielle. S’il est évident que la gauche ouest-européenne éprouve
une difficulté historique à surmonter la contradiction entre sa rhétorique
électorale et sa pratique gouvernementale, il est aussi vrai que,
depuis la fin du XIXe siècle, plusieurs générations d’intellectuelsVoir Sheri Berman, The Social Democratic Moment: Ideas and Politics in the Making of
Interwar Europe
, Cambridge, Harvard University Press, 1998 et Monique Canto-Sperber et Nadia
Urbinati (sous la dir. de), le Socialisme libéral. Une anthologie : Europe-Etats-Unis, Paris,
Éditions Esprit, 2003.
ont
réussi à réconcilier son programme avec les enjeux d’un environnement
en perpétuelle mutation. Sous l’impulsion de militants que
Gramsci qualifiait d'”intellectuels organiques”, la gauche a souvent
vu les risques induits par la stagnation doctrinale et l’attentisme, et,
lorsqu’elle en a tiré les conséquences, remporté des succès.
Le poids du débat d’idées au sein des partis est occulté par la
définition en creux qui est donnée de l’orientation idéologique de la
social-démocratie : celle-ci serait “réformiste” à défaut d’être
“révolutionnaire”, soit lente et pragmatique plutôt qu’ambitieuse.
Or la vigueur d’une dynamique programmatique est attestée par cinq
générations de débats “révisionnistes”.Le terme n'est bien entendu pas ici synonyme de "négationnisme" mais renvoie à l'idée
d'une révision d'une lecture figée du marxisme, longtemps dominante dans les textes officiels
des partis socialistes. Voir Emmanuel Jousse, Réviser le marxisme ? D'Édouard Bernstein à Albert
Thomas 1896-1914
, Paris, L'Harmattan, 2007.
suscités par des intellectuels
tels qu’Édouard Bernstein, Henri de Man, Willi Eichler,
Michel Rocard et Anthony Giddens. Ces hommes partageaient au
moins deux intentions : dénoncer l’erreur de la sous-estimation
marxiste de la résilience du capitalisme dans les crises et introduire
des modifications structurelles dans l’organisation de la société
libérale. Opposés au recours à la violence et à la soumission de la
société à un État, fût-il socialiste, ils refusaient en même temps la
réduction des perspectives de la gauche à la gestion d’un capital
électoral. La définition, utilisée par Bernstein, du socialisme
moderne dans les termes d’un “libéralisme organisateur” éclaire
leur ambition.

En 1898, Bernstein développe, quelques années avant Lénine,
une critique de l’efficacité de la logique majoritaire au sein de la
gauche. Cependant, contrairement au leader russe, il s’appuie sur
une interprétation de l’évolution du capitalisme ouest-européen
qui met l’accent sur l’augmentation de la production de richesses,
l’amélioration des conditions matérielles des salariés et le dynamisme
économique induit par la libération internationale des
échanges. Dans un livre qui fait sensation, ce responsable du SPD
se démarque de la direction du parti en contestant l’opportunité
d’une stratégie fondée sur l’hypothèse de l’imminence de l’effondrement
du capitalisme et de la prolétarisation des travailleurs.

Bernstein soutient, contre la “pensée unique” social-démocrate,
deux arguments. Tout d’abord, la révolution est devenue une
méthode inutile à l’intérieur d’une société en cours de démocratisation.
Ensuite, la poursuite de revendications exclusivement matérialistes
va mener à l’intégration de la classe ouvrière au capitalisme.
Dès lors, la social-démocratie doit admettre que son rôle consiste
aussi à canaliser, au bénéfice de la collectivité, la logique libérale
et, plus particulièrement, à expérimenter, au-delà du cadre parlementaire,
une extension du principe démocratique à toutes les
sphères et institutions de la société. L’initiative est originale car elle
n’exprime pas une ambition personnelle. Bernstein se met au service
de leaders dont il réclame deux choses : une modernisation du
programme à partir d’une analyse socio-économique ainsi que le
dépassement, au travers de la formulation d’une nouvelle ambition,
de la contradiction entre les objectifs révolutionnaires affichés et une
pratique attentiste. La controverse s’éteint en 1904, car en sous-estimant
la double problématique de la guerre et de l’impérialisme,
l’analyse de Bernstein perd son actualité, au moins jusqu’en 1918.
Cependant, au-delà d’un échec individuel et ponctuel, une tradition
“révisionniste” a été ouverte : les partis sociaux-démocrates sont
devenus, en dépit des traits bureaucratiques dénoncés par Robert
Michels,Robert Michels, les Partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties,
Bruxelles, Éditions de l'Université libre de Bruxelles, 2009 (1re éd. 1911).
des lieux de délibération.

Une fois consommée la scission avec les forces communistes, le
débat révisionniste reprend vigueur au cours de l’entre-deux-guerres
lorsque intervient Henri de Man. Issu des rangs du Parti ouvrier
belge, de Man opère une synthèse de discussions qui — en
Allemagne, en Grande-Bretagne et en Suède — contestent l’actualité
d’une doctrine qui a peu évolué depuis la première révolution
industrielle. L’enjeu est à nouveau de contrer la tendance de la
classe ouvrière à l'”embourgeoisement”, mais aussi de conserver
à la gauche le vote des salariés exposés à la menace du chômage et
à la tentation fasciste. Peu après la crise de 1929, de Man obtient
du POB l’adoption d’un programme “planiste” qui parie sur la
compatibilité des intérêts du monde du travail et d’une économie de
marché profondément réformée. En Belgique, l’efficacité électorale
de l’argumentaire planiste est fatale à l’extrême droite. Le planisme
retient également l’attention de la gauche européenne, réunie dans
le cadre des conférences de Pontigny. La suite de la trajectoire d’Henri de Man, entachée par un éphémère rapprochement avec
l’occupant allemand, a beau tourner à la tragédie individuelle, sa
démarche favorise les noces du keynésianisme et du socialisme.
Les années 1950 constituent le troisième moment des débats
“révisionnistes”. Adopté par le SPD en 1959 sous l’impulsion de
Willi Eichler, disciple du philosophe néokantien Leonard Nelson,
le programme de Bad-Godesberg en est le produit le plus célèbre.
À l’époque, l’enjeu est, à nouveau, que la social-démocratie conserve
les suffrages de travailleurs satisfaits par les bénéfices du fordisme.
Il faut également qu’elle se distingue d’autres forces politiques qui
se revendiquent d’un libéralisme social. Dans la droite ligne de
Bernstein, le “réalisme éthique” d’Eichler — qui associe un optimisme
démocratique à des thèses proches de l’École de Francfort
quant aux dangers de la diffusion d’une “raison technique” — est
mieux défini par le souci de contrecarrer la tendance de la société
marchande à réifier l’individu que par sa référence, discrète, au
marxisme. Ce discours postmatérialiste contribue à la modernisation
de l’image du parti, nécessaire à l’ascension de Willy Brandt.
Moins de dix ans plus tard, les transformations du capitalisme
européen relancent, au sein des organisations social-démocrates, le
questionnement sur l’adéquation des programmes aux réalités
sociales. C’est en France que le processus est le plus lisible depuis
qu’a été amorcée la discussion de la validité des options et du
discours marxisant de Guy Mollet par une poignée d’hommes qui
animent le PSU avant de rejoindre François Mitterrand. Ces hommes,
dont le plus emblématique est Michel Rocard, marchent sur les
traces de Bernstein et d’Henri de Man. En se définissant comme
“planistes” ou “autogestionnaires”, ils entendent redéfinir le
projet socialiste afin de faire face à l’internationalisation croissante
du capitalisme et de contrôler la montée de l’inflation. De surcroît,
ces lecteurs d’André Gorz et de Jean Baudrillard entreprennent d’arrimer
à la social-démocratie des électeurs exposés à la séduction des
nouveaux mouvements sociaux issus de mai 1968.1 Au-delà de
l’antagonisme célèbre entre deux hommes d’État, Rocard apporte à
Mitterrand une modernité économique et l’écoute de groupes
sociaux qui se situent en dehors des frontières de la classe ouvrière
traditionnelle que se partageaient la SFIO et le parti communiste.
Après la publication des principaux écrits de Michel Rocard et
de ses pairs au cours des années 1970, une dernière génération intellectuelle “révisionniste” se manifeste dans les années 1990.

Inspirée par Anthony Giddens, elle élabore la doctrine dite de la
“3e voie”, officiellement ralliée par le New Labour de Tony Blair
et le SPD de Gerhard Schröder. Directeur de la prestigieuse London
School of Economics, Giddens engage la gauche à ne pas résumer
sa perspective historique à la pétrification d’un système national de
sécurité sociale installé en 1945 et à chercher à gouverner la
mondialisation des échanges économiques et culturels. Sa doctrine
suscite une polémique d’une ampleur comparable à celle qu’avait
provoquée Bernstein. Reste que, par-delà les controverses, elle
donne au Labour Party trois victoires consécutives et ramène à lui
les classes moyennes.

Ce récapitulatif d’épisodes, sous-estimés ou ignorés, de l’histoire
de la gauche n’induit pas que le sort de la social-démocratie
dépende aujourd’hui d’un homme providentiel. Bernstein et ses
pairs n’ont pas été des dei ex machina : ils ont, en restant fidèles à
leur parti, cristallisé et doté d’une orientation stratégique des
critiques que partageaient d’autres intellectuels de la même génération.
En revanche, leurs interventions ont vérifié l’intuition de
Gramsci — approfondie par Bourdieu, Ricur ou encore
Mannheim — quant à la fonction politique des intellectuels et la
nécessité de substituer, selon les termes de Ricur,2 de nouvelles
“utopies” aux “idéologies” pour ceux qui veulent reconstruire le
monde et convaincre une majorité. Leurs contributions démontrent
que l’attentisme et l’immobilisme sont des écueils auxquels la
gauche se heurte régulièrement et qu’elle sait éviter. En outre, et
c’est peut-être là l’essentiel aujourd’hui, elles prouvent que la
source de la volonté politique est plus fréquemment le parti,
aiguillonné par ses intellectuels organiques, que l’électeur qui
— dans le contexte d’un déclin des formes historiques de socialisation
politique — exprime des attentes et des peurs plutôt qu’un
projet. Autrement dit, le reproche, adressé à la gauche, de ne pas
entendre suffisamment le “peuple”Pour une analyse du rapport complexe entre la gauche et le "peuple", voir Laurent
Bouvet, le Sens du peuple ; la gauche, la démocratie, le populisme, Paris, Gallimard, 2012.
, est mal inspiré. L’histoire
démontre que la fonction programmatique est exercée par les élites
politiques, syndicales et académiques de la gauche et que c’est à
celles-ci qu’incombe un triple devoir d’analyse, d’imagination et de
communication.

Pour un avenir de la social-démocratie

Une analyse des perspectives d’avenir d’une social-démocratie
en difficulté ne peut se terminer que sur une note d’espoir, en
forme d’incantation, aux intellectuels ; elle peut être complétée par
la mise en avant de deux paramètres. Tout d’abord, les “intellectuels
organiques” du XXIe siècle existent. Ensuite, toutes les
ressources du “libéralisme organisateur” ne sont pas épuisées.
En dépit d’une nouvelle panne doctrinale, la social-démocratie
a accompli au cours des dernières années un progrès certain en
contribuant à la possibilité technique de nouveaux débats révisionnistes.
Non seulement tenir un discours critique n’expose plus
à l’ostracisme, mais les organisations se sont équipées de think tanks
capables de produire une analyse actualisée de l’évolution du capitalisme
et des attentes des électeurs.

Ce développement de l’histoire des partis ne concerne pas
seulement la gauche, mais s’y manifeste avec force. Il est par
ailleurs remarquable qu’au sein d’une famille politique où les
spécificités nationales demeurent importantes, la multiplication de
think tanks ait été accompagnée par la création de la Fondation européenne
d’études progressistes qui, sous la présidence de Massimo
d’Alema et la direction d’Ernst Stetter, a vocation à en assurer la
convergence générale. Cette institutionnalisation des cadres d’une
réflexion révisionniste pourrait signifier que le rêve de Gramsci
d’une prise en charge de la fonction d'”intellectuel organique”, non
plus seulement par quelques francs-tireurs mais par le parti lui-même,
est en voie d’être réalisé..Ce diagnostic était notamment partagé par Olivier Ferrand, qui estimait toutefois que
c'est plutôt le think tank même qui est devenu l'intellectuel organique contemporain. Voir
"Intellectuels et politiques, une planète en recomposition", Le Monde, 29 avril 2012.

Si aucune avancée doctrinale n’a été assumée par un parti
social-démocrate depuis la Third Way, le dynamisme de Policy
Network
et de la Fabian Society en Grande-Bretagne, de la fondation
Jean-Jaurès et de Terra Nova en France, ou encore de la Wiardi
Berckman Stichting
aux Pays-Bas, contraste avec l’enlisement des
formations dont ces structures sont proches.

Que le discours partisan ait pris ses distances par rapport aux
dogmes du marxisme orthodoxe de Kautsky ou que le deficit spending
ait été largement pratiqué par des gouvernements sociauxdémocrates
ne signifie pas l’épuisement en 2013 des propositions révisionnistes. En effet, le noyau dur de ces propositions comportait
également l’extension des principes de liberté et de participation
à tous les sous-systèmes sociaux, l’installation d’un rapport
original à la nation et à l’Europe et, enfin, une stratégie de rassemblement
des progressistes au-delà du clivage philosophique. Or, de
telles pistes sont encore négligées.

Décentraliser la démocratie

Malgré des propositions révisionnistes en ce sens — notamment
inspirées du “fédéralisme” de Proudhon –, la social-démocratie a
rarement défendu une décentralisation du pouvoir au-delà de la
devolution britannique, c’est-à-dire une déconcentration de la représentation
parlementaire et une délégation de responsabilités techniques
à des autorités administratives locales reproduisant les
caractéristiques d’institutions centrales. La stimulation de la dimension
communautaire des quartiers est, certes, discutée à gauche en
Europe depuis la popularité de la thématique altermondialiste des
“budgets participatifs”. Toutefois, sur le terrain, la gestion publique
évolue moins dans la direction de l’autonomisation des associations,
que dans celle — prônée par le new public management — d’une
contractualisation des rapports entre un secteur public étatisé et un
secteur privé marchand.

La gauche doit historiquement beaucoup aux coopératives,
mutuelles et syndicats. Pourtant, la gauche modernePolicy Network a toutefois lancé, avec la Feps et le groupe belge "Gauche réformiste
européenne", une réflexion dans cette direction.
oublie les
potentialités de l’utopie autogestionnaire de Marx, exprimée dans le
rêve d’une dissolution de l’État politique dans la société et maintenue
par les révisionnistes. Or, même sans reproduire le niveau
d’exigence de Rousseau, la décentralisation peut contribuer à une
réappropriation de la politique par des citoyens sensibles à la
“critique des élites” diffusée par les mouvements populistes. En
outre, au plan stratégique, la social-démocratie gagnerait à reconstruire
l’association historique d’un parti, d’un syndicat, de mutuelles
et de coopératives.

Redécouvrir la démocratie économique

Le désintérêt de la social-démocratie pour le self-government est
également avéré par la disparition de la revendication de démocratie
industrielle, défendue avec force par de Man et Rocard. Depuis la
généralisation du dialogue social “paritaire”, la gauche gouvernementale
borne ses ambitions à la reproduction, dans la sphère
économique, de formes embryonnaires de représentation, inspirées
des premiers stades de l’expérience parlementaire. La revendication
d’une cogestion est tombée dans l’oubli, alors qu’elle
n’appartient pas au registre du romantisme révolutionnaire. Au
contraire, l’instauration d’une participation accrue des travailleurs
à la définition des objectifs de l’entreprise — éventuellement
complétée par la détention, encore défendue dans la Suède des
années 1980 par Rudolf Meidner, d’une partie du capital au travers
des fonds financiers3 — peut contribuer à la régulation de sociétés
exposées aux dérives du capitalisme financier et de la délocalisation.
Paradoxalement, ce sont des écoles de commerce qui mènent
la réflexion sur la réorganisation du gouvernement de l’entreprise sur
des bases participatives.4

Redéfinir les sens de la nation

Attachée à l’État plutôt qu’à la nation, la social-démocratie
moderne continue à sous-estimer l’importance de celle-ci dans la
constitution de l’identité politique. Aujourd’hui, cette négligence lui
coûte des transferts de voix au bénéfice de forces populistes qui
exploitent le thème de la défense de l’intérêt national face aux
menaces alléguées de l’immigration et de l’Union européenne.
Or l’invite à prendre conscience du fait national et, en même
temps, à combattre le nationalisme “ethnique” remonte à Bernstein
et à de Man. Les socialistes révisionnistes ont en effet adressé aux
partis plusieurs recommandations.

La première est de relativiser l’engagement fédéraliste européen
et de privilégier une orientation mondialiste qui offre aux nations un
cadre de coexistence. Concrètement, les révisionnistes ont limité
leur soutien au projet européen à l’installation d’une coopération
technique intergouvernementale. De la sorte, ils n’ont pas manifesté
l’européisme postnationalJustine Lacroix, la Pensée française à l'épreuve de l'Europe, Paris, Grasset, 2008 ; Paul
Magnette, Au nom des peuples. Le malentendu constitutionnel européen, Paris, Cerf, 2006.

qui a caractérisé la social-démocratie
à partir de 1989. Euroréalistes plutôt qu’eurosceptiques, de Man et
Rocard ont largement insisté sur le fait que les lieux du combat politique
de la gauche se situaient dans les cadres de l’entreprise, de
l’État-nation et du monde à l’échelle desquels opèrent les forces
capitalistes tandis que la coopération européenne n’est qu’un outil
à disposition, dans le meilleur des cas, de gouvernements socialistes
pour gérer un espace régional intermédiaire.

La seconde recommandation adressée par les révisionnistes est
de ne pas confondre une orientation mondialiste avec une forme de
cosmopolitisme ignorante des identités particulières. L’auteur le plus
intéressant sur ce point est un contemporain d’Henri de Man, Otto
Bauer : confronté à la problématique de l’installation d’un régime
socialiste au sein de l’espace multiethnique austro-hongrois, il
plaidait la liberté pour l’individu de choisir sa communauté culturelle
“nationale” d’appartenanceOtto Bauer, la Question des nationalités et la social-démocratie, Paris, Éditions de
l'Atelier, 1987.
au sein d’une structure politique
partagée. Autrement dit, son intention était de donner des droits aux
individus et aux nations, sans pour autant confier à celles-ci la
détention exclusive de l’autorité politique. Partageant cette préoccupation
d’organiser la coexistence des cultures et d’éviter qu’une
identité culturelle clive la société politique, Karl Renner proposait
de lier le choix de la nationalité à l’âge d’acquisition du droit de vote
et concevait, lui aussi, la nation comme une forme d’association
parmi d’autres. La modernité de ces auteurs est aussi justifiée par
le fait que, leur perspective étant de déterminer les droits et les obligations
des différentes “nations” et non d’entériner le multiculturalisme
d’un espace politique, elle n’interdit pas d’intégrer à la
réflexion un débat sur la régulation des flux migratoires qui n’était
pas à l’agenda politique des années 1930.

Construire une alliance progressiste
au-delà du clivage philosophique

Même s’ils ont croisé la route de théologiens préoccupés de la
restauration d’une éthique communautaire, les socialistes révisionnistes
sont d’indiscutables lacs et ne conçoivent que la paix
civile et la justice redistributive comme limites à la liberté individuelle.
En revanche, ils ont misé sur l’historicité des Kulturkampfen
entre Église et État, la démocratisation des institutions religieuses
et la pérennité de la foi individuelle pour plaider la construction d’un
front progressiste au-delà des clivages philosophiques. Dans des
pays telles l’Allemagne et la Belgique, où des partis se réclament
d’un christianisme social, cette stratégie a permis la formation de
nombreux gouvernements dans la seconde moitié du XXe siècle.
Cinquante ans après les appels d’Eichler à ouvrir le mouvement
socialiste aux croyants, les termes de la question religieuse peuvent
paraître renouvelés par les évolutions doctrinales du Vatican ainsi
que par la diffusion du culte islamique en Europe. Elle est certainement
trop complexe pour être traitée ici. Mais la boussole politique
des révisionnistes gagne à être rappelée : elle consiste à
parier, malgré les “effervescences religieuses”, L'expression renvoie au dossier d'Esprit, "Effervescences religieuses dans le monde",
mars-avril 2007.
sur la vigueur des
tendances séculières et sur ce que Marcel Gauchet a appelé le
“désenchantement du monde”. Sur cette base, la lacité ne se
comprend pas dans les termes d’une croisade contre une communauté
de croyants mais comme un combat — capable de réunir
athées, agnostiques et pratiquants — en faveur de la protection de
la liberté individuelle de pensée et de culte, assorti de l’objectif de
restreindre à un objet social défini de façon limitative les prérogatives
de toute association philosophique.

Un rappel de l’efficacité de cette conception de la lacité et de
la stratégie politique devrait inciter aujourd’hui les socialistes à ne
pas, faute de programme politique à la hauteur des enjeux sociaux,
céder à la tentation d’exploiter la capacité médiatique d’une restauration
de la revendication historique d’une séparation constitutionnelle
— souvent de facto acquise — entre Église et État. Sans rien
céder à une morale catholique conservatrice, Louis de Brouckère et
Henri de Man avaient déjà adressé une recommandation similaire
à leur parti en réclamant de ne pas perdre de vue la centralité de
la critique du capitalisme.Louis de Brouckère et Henri de Man, le Mouvement ouvrier en Belgique, Bruxelles,
Fondation J. Jacquemotte, 1965.
Quoi qu’on puisse penser de leur intervention,
elle créa le débat voici un siècle et ce débat reste essentiel
pour l’avenir de la gauche.

  1. Jacques Gallus, Michel Rocard, l'Inflation au c&Œlig;ur, Paris, Gallimard, 1975.
  2. Paul Ricur, l'Idéologie et l'utopie, Paris, Le Seuil, 1997.
  3. Rudolf Meidner, "Why Did the Swedish Model Fail?", Socialist Register, 1993, vol. 29.
  4. Gary Hamel, "Let's Fire all the Managers", Harvard Business Review, décembre 2011.

Published 9 September 2013

Original in French
First published in Esprit 8-9/2013

Contributed by Esprit
© Christophe Sente / Esprit Eurozine

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