En contact avec un monde disparu

13 June 2008
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Nous étions réunis, il y a quelques semaines, avec Pierre Hassner (professeur de relations internationales et d’histoire de la pensée politique), chez notre ami Feri Fejtö, pour notre tour d’horizon habituel de la situation en Europe centrale, avec quelques incursions en Roumanie ou en Serbie. Notre hôte exprima au passage sa lassitude devant les commémorations franco-françaises de 1968. “Ce n’est pas un colloque de plus sur 68 qu’il nous faut, mais sur 48, je veux dire 1848 !” Et l’auteur du Printemps des peuples, publié voilà soixante ans, d’ajouter : “Le Vieux Continent entre la nation et la démocratie, l’Europe centrale entre la Russie et l’Allemagne, voilà la date-clé pour comprendre l’Europe contemporaine.”

Il parlait de l’histoire avec l’érudition et la familiarité, qu’il sut transmettre autrefois à ses étudiants de Sciences Po, de celui qui a traversé le siècle : la politique n’était pas une “science”, l’engagement de l’intellectuel n’excusait pas l’aveuglement idéologique, une autre idée de l’Europe était en jeu à Budapest en 1956 comme à Prague en 1968. Nous avions le sentiment, à travers lui, d’être en contact avec un monde disparu…

Le temps d’établir le programme d’un hypothétique colloque sur 1848 que l’on annonce déjà la visite d’une étudiante hongroise qui prépare une thèse sur Feri. “Je dois lui expliquer aujourd’hui les circonstances de l’écriture d’un poème fameux d’Attila Jozsef”, précise le maître, le regard espiègle. Ce poème n’était pas seulement le plus célèbre du grand poète hongrois, qui fut son ami proche dans le Budapest des années 1930, mais aussi un grand classique de la poésie courtoise de François Fejtö lui-même.

Published 13 June 2008

Original in French
First published in Le Monde, 3 June 2008 (French version)

© Jacques Rupnik Eurozine

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