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A protest of Scrooges

"Kulturos barai" talks to Daniel Chirot about modernity, crisis and ideology; "NZ" plots the new Russian class-consciousness; "Le Monde diplomatique" (Oslo) asks which way the middle class will swing; "Wespennest" explains what anarchism can do for you; "Dilema Veche" recalls better days for Romanian journalism; "Reset" abandons print for web; "Letras Libres" reveals the political Borges; "dérive" rescues the bungalow from historical oblivion; and "Vikerkaar" profiles Estonian situationist duo Johnson & Johnson. [ more ]

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23.05.2012
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Ignorances


Je rentre du Maroc, pays considéré comme modéré, pratiquant un islam tranquille même si le 16 mai 2004 des kamikazes venant des bidonvilles de Casablanca ont déposé des bombes dans un restaurant du centre ville, tuant une quarantaine de personnes. Le Maroc, pays ouvert sur l'Europe, sur sa civilisation et sur son économie, est agité depuis plusieurs jours par l'affaire des caricatures de Mahomet. Les gens sont unanimes : cette publication est une agression intolérable de la foi musulmane. Un hebdomadaire Le Journal a décidé à son tour de publier les fameux dessins. Une manifestation de protestation a eu lieu à Casablanca devant le siège du journal. Les esprits sont choqués, sont chauffés et il est impossible de débattre de cette question sans passer pour un athée au service de cet Occident qui méprise le monde arabe et musulman. Difficile d'expliquer qu'en Europe, le journaliste est libre et ne dépend pas d'un ministre, fût-il le chef du gouvernement, difficile de parler de manipulation politique et d'exploitation d'une erreur ou d'une simple ignorance doublée de maladresse. On dirait que le monde musulman n'attendait que cette affaire pour dire avec bruit et fureur tout ce qui le sépare de l'Occident et ceux des musulmans qui s'en imprègnent.

Focal Point: Post-secular Europe?


Is religion a public or a private matter? Can there be such a thing as a European Islam? If so, what characterizes it? What role can religion -- or religions -- play when it comes to the emergence of a European solidarity? In a series of articles, Eurozine focuses on post-secular tendencies and religion(s) in the new Europe. Kenan Malik
Shadow of the fatwa


Jürgen Habermas
The dialectic of secularization.
Stephen H. Jones
The deep slumber of decided opinions. Rowan Williams and the Sharia controversy
Jean-Louis Schlegel
Nicolas Sarkozy, the laïcité and the religions
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Take me to your leader. Post-secular society and the Islam industry
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Between national Church and religious supermarket. Muslim organizations in Germany and the problem of representation
Sven-Eric Liedman
The rebirth of religion and enchanting materialism
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Religion, European secular identities, and European integration
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The role of religion in establishing social cohesion
Jan Philipp Reemtsma
Must we respect religiosity? On questions of faith and the pride of the secular society
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European secularization: A special route to post-secular society?
Klaus Eder, Giancarlo Bosetti
Post-secularism: A return to the public sphere
Isolde Charim
Culture as battlefield
Ètienne Balibar
Discords in the French laicity
Olivier Mongin, Jean-Louis Schlegel
The legislation of 1905
Ernest Gellner
Religion and the profane
Ramin Jahanbegloo
Beyond the clash of intolerances
Nilüfer Göle
The Islamist identity. Islam, European public space, and civility
Olivier Roy
Islamic evangelism. Islam in Europe
Éric Rouleau
Power and religion. Political Islam
Abdesselam Cheddadi
The question of tolerance in Islamic societies
Rachid Benzine, Luca Sebastiani
The new paths of modern Islam
Tahar Ben Jelloun
Pride and prejudice. On the incompatibility of religion and humour
Seyla Benhabib, Giancarlo Bosetti
Beliefs in the US. Between new fears and old responses
Mattias Martinson
Theology of tidal waves. A post-humanist interpretation
Plus le vide culturel est grand, plus les gens se réfèrent à la religion. Si le pays leur offrait la possibilité de " consommer " de la culture variée et diversifiée, si les citoyens avaient chaque jour le choix entre une centaine de salles de théâtre, autant de salles de concert, s'ils pouvaient admirer des expositions de peinture, bref si leur esprit était nourri de créations et productions culturelles, ils ne se focaliseraient pas sur la religion en laquelle ils disent trouver non seulement la paix mais aussi et surtout la réponse à toutes leurs questions.

Dans un débat que j'ai eu récemment avec des étudiants dans une faculté de sciences appliquées à Tanger, un jeune homme qui faisait des études pour devenir ingénieur en électronique m'a apostrophé en me disant : " pour nous, l'islam n'est pas une religion, c'est une constitution ; nous y trouvons une morale, des lois, des droits et une culture ! ". Je lui ai répondu qu'il faisait une confusion entre science et croyance. Il n'a pas été convaincu.

Cette affaire nous rappelle combien le gouffre entre le monde musulman et l'Occident est immense, un gouffre creusé par les ignorances, par des peurs, par des malentendus et aussi par du ressentiment. Au Maroc, des manifestations pacifiques ont eu lieu dans les grandes villes. Pourtant, plus que jamais, la ville de Casablanca se globalise, épouse le modèle des villes européennes avec une course à la consommation des produits de grandes marques dont certaines sont copiées, avec cette modernité technique qui fait que tout le monde vit à l'heure des communications ultra rapides. Mais cela n'est peut-être qu'une apparence. Le fond du problème est ailleurs, il est dans l'identité d'un peuple qui se confond avec sa religion, l'islam. Cela crée une schizophrénie, une sorte de cohabitation dans la même personne de deux conceptions quasi opposées de la vie.

En Europe, la reconnaissance de l'individu, de l'Etat de droit et des principes de liberté de penser (plus tard de liberté de la croyance ou non-croyance) sont les bases de la démocratie. Cela n'a pas été facile en France d'arriver à séparer l'Eglise de l'Etat (loi votée le 9 décembre 1905). Dans le monde arabe, l'émergence de l'individu en tant qu'entité unique et singulière ne s'est pas encore réalisée, tout être étant défini par rapport à sa famille, son clan ou la tribu d'où il provient. Je donne un exemple (personnel) : en 1974, le journal Le Monde m'a envoyé faire un reportage sur le pèlerinage à la Mecque. C'était la première fois qu'un journal occidental publiait un tel reportage : j'y racontais ma dure expérience, je critiquais sévèrement l'organisation du pèlerinage et je dénonçais l'incurie des Saoudiens. Autant le reportage a plu en Occident, autant il a provoqué un grand scandale dans le monde arabe et musulman. Les autorités saoudiennes se sont adressées officieusement au palais royal de Rabat pour que je sois puni. Les Marocains calmèrent les Saoudiens et firent dire à mon père qu'il devrait mieux éduquer son fils. A l époque, il n'y avait pas encore de vagues islamistes. Je fus sermonné par quelques officiels de l'Etat marocain mais sans plus. Ainsi, ce n'était pas moi, en tant qu'individu, qui était rendu responsable mais mon pays et ma famille.

L'affaire Salman Rushdie fut plus grave car c'était l'enfant issu de cette maison de l'islam qu'on châtiait. On n'a pas le droit d'émettre un doute ou de critiquer les fondements de la religion quand on appartient à " l'umma ". S'il n'avait pas été d'origine musulmane, on l'aurait peut-être ignoré.

Les caricatures du prophète posent un autre problème. D'abord, plusieurs mois se sont écoulés avant que l'affaire n'éclate. Il a fallu que des politiques s'en emparent et l'exploitent, ce que la Syrie et l'Iran n'ont pas hésité à faire. Le fait qu'ils aient brûlé des consulats de pays nordiques et déchiré des drapeaux de ces pays, signifie que les manifestants ne savent pas qu'un journaliste est libre d'écrire ou de dessiner ce qu'il veut. Cette liberté n'est pas fréquente dans les pays arabes. Les journalistes souffrent d'interventions des politiques dans leur travail et se voient parfois mis en examen pour avoir osé publier un reportage ou une analyse qui déplaît au pouvoir. La question qu'a posée un journaliste jordanien est très pertinente : qu'est-ce qui est le plus grave : publier des dessins ou faire des attentats terroristes ? Là est la vraie question.

Durant le mois du ramadan où le croyant jeûne du lever au coucher du soleil, le non-croyant doit se cacher et ne pas afficher sa différence. Tout le peuple est soumis aux mêmes rites. Si un individu se distingue en sortant dans la rue fumer une cigarette, il est puni par la loi (parfois un an de prison, cela dépend des pays) et peut être malmené par les passants.

C'est dans ce contexte de non-reconnaissance de l'individu, de décalage et d'ignorance mutuelle entre l'Occident et le monde musulman qu'il faut situer cette affaire qui a pris des proportions énormes. Mais elle n'est que le révélateur d'un malaise profond, ressenti depuis longtemps par les peuples arabes, surtout depuis les attentats du 11 septembre.

Après les Croisades, l'Eglise catholique avait stigmatisé le monde musulman. Ainsi, en l'an 1415, le peintre italien Giovanni Da Modena a représenté le prophète Mahomet dans une toile qui s'appelle " Le Prophète en enfer ". On voit le corps de Mahomet tiré par les mains longues du diable vers le supplice. Cette peinture qui est une sorte de caricature n'est connue que de quelques initiés. Il est évident qu'elle est grotesque, sans harmonie et avec une véritable intention d'insulter et d'humilier les musulmans. Elle se trouve aujourd'hui cachée dans une église. Il vaut mieux l'oublier et ne pas l'exhiber.

J'ai pensé à cette toile après le scandale suscité par le journal danois. En fait, il valait mieux les ignorer et ne pas leur donner tant d'importance. Traités par le mépris et l'indifférence, elles seraient tombées dans l'oubli. Evidemment, ce qu'elles montrent ou suggèrent n'a aucun rapport réel avec la personnalité du prophète. Mais les religions n'ont pas d'humour et ne peuvent pas tolérer qu'on s'amuse à leurs dépens. Souvenons-nous du roman d'Umberto Eco Le nom de la rose. Le rire est intolérable dans un couvent. Le rire est parfois une arme contre le fanatisme, mais il peut provoquer davantage de fanatisme.

Cartoon controversy


Free speech is a fundamental human right and a central tenet of democracy. Or is it? Reactions to the Danish cartoon controversy reveal strong divergences about what the right to free speech entails. [ more ]
Cela dit, ce qui est inquiétant c'est moins ces dessins stupides que les réactions hystériques de part et d'autre. Les croyants musulmans se sentent victimes de mépris et d'injustice. J'ai entendu des gens dire que " l'islam est combattu par certains occidentaux parce qu'il progresse dans le monde, c'est même pour cela que l'Amérique soutient toujours Israël et est intervenue en Irak ! ". Certains occidentaux se sont sentis menacés par cette colère. Un journaliste français, un homme de la droite musclée, n'a-t-il pas déclaré en hurlant à la télévision : " L'islam nous a déclaré la guerre ! ". Certes, les journalistes européens évoquent la liberté d'expression, parlent de laïcité, de Voltaire qui a écrit une pièce sur Mahomet, citent le courage de Salman Rushdie ou même du cinéaste hollandais Théo Van Gogh assassiné par un fanatique pour avoir réalisé un film dénonçant le fait que l'islam maltraite la Femme.

Mais cette liberté n'est pas la même partout. Aucune religion ne supporte le doute ou le sarcasme. Rappelons que le film de Scorsese sur " la passion du Christ " avait suscité des réactions violentes chez des chrétiens et qu'une bombe avait explosé dans un cinéma qui projetait ce film à Paris.

Les dessins ont transgressé un tabou : la non figuration du prophète. L'islam interdit la représentation de Mahomet pour une raison noble : le prophète est un esprit suprême, un sommet de spiritualité transcendant toute figuration et qui ne peut en aucun cas être réduit à une image, quelle que soit sa précision. Dans un film du cinéaste syrien Al Akkad Le messager, le prophète n'est pas représenté mais on montre l'ombre de la chamelle censée le porter. La présence du prophète est une seule fois suggérée, elle n'est pas physiquement montrée. Cela étant, il existe des enluminures persanes représentant le Prophète et ses prophètes, mais ce ne sont pas des caricatures le ridiculisant ou le faisant passer pour un terroriste. Je me souviens, encore enfant, avoir eu dans ma chambre un dessin montrant le prophète Abraham s'apprêtant à sacrifier son fils, un couteau à la main, et un ange descendant du ciel avec un agneau pour le substituer à son fils. Ce dessin se vendait partout et ne scandalisait personne. Mais c'était une autre époque.

Alors à quoi bon allumer cet incendie ? Certains musulmans sont susceptibles, c'est-à-dire se sentent vulnérables et veulent que l'Occident arrête de faire l'amalgame entre islam et terrorisme. Ils en ont assez de cette stigmatisation qui fait d'eux des gens suspects. Il m'est arrivé, en mars 2004, d'être gardé presque une heure dans une salle à l'aéroport de New Wark, malgré mon passeport français, simplement parce que je suis né dans un pays arabe et musulman. J'ai mal vécu cette heure de suspicion.

Pourquoi blesser des millions de gens dans leurs croyances ? La liberté d'expression ne signifie pas liberté de diffamer, de ridiculiser et surtout d'affubler un prophète d'une bombe au-dessus de la tête c'est-à-dire d'en faire un terroriste.

Les symboles sont sacrés. La laïcité n'a de sens que lorsqu'elle respecte et protège les religions. Il est inutile de susciter de nouveau la haine, car il s'agit de convictions religieuses, de passion, et l'histoire est jalonnée de gens qui meurent pour leurs croyances, même si elles sont considérées par d'autres comme irrationnelles.

Si les pays arabes et musulmans doivent un jour accéder à la laïcité, il faut que ce soit à travers des luttes que devront mener des Arabes et des musulmans. Il faut aussi que l'Occident cesse de poser un regard supérieur sur ces populations. La séparation de l'Eglise et de l'Etat en France n'a été obtenue qu'après de longs et terribles combats de la société civile de l'époque. Il ne faut pas oublier que le monde arabe n'en est pas encore là et cesser de le déconsidérer en ridiculisant ses symboles et ses croyances.

Dans cette affaire, les ignorances et préjugés ont été plus forts que la raison. Il est temps d'apaiser les esprits et de rappeler que sans tolérance, aucune vie commune n'est possible. Apprendre à vivre ensemble est une pédagogie au quotidien.

 



Published 2006-04-18


Original in French
First published in Le Monde diplomatique (Berlin) 3/2006 (German version)

Contributed by Le Monde diplomatique (Berlin)
© Tahar Ben Jelloun/Le Monde diplomatique (Berlin)
© Eurozine
 

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