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Rjal et leurs reines

Le printemps arabe et le discours sur la masculinité et la féminite


La " chute des dictateurs " a comme la victoire bien méritée de la jeunesse opprimée sur une élite dirigeante vieillissante.[1] D'abord en Tunisie, puis été célébrée partout en Egypte et en Libye, et à en juger par les troubles dans les autres régions du Moyen-Orient et Afrique du Nord, il est très probable que d'autres nations suivront comme la Syrie et le Yémen. Depuis le début de ces soulèvements, les journaux et les chaînes arabes, conscients de la " préoccupation " de l'Occident pour les femmes musulmanes, n'ont eu de cesse de souligner la présence de ces dernières parmi les foules dans les rues tunisiennes et égyptiennes. Anticipant la critique occidentale, Al-Jazeera et d'autres réseaux de télévision arabes ont affiché presque de manière obsessionnelle les images des femmes, pour la plupart voilées, criant lors de leur arrestation par la police. L'affichage stratégique de ces images de femmes était destiné à véhiculer le message que les femmes musulmanes ne sont pas opprimées par les hommes. Elles sont, comme les hommes, les victimes des mêmes oppresseurs : la Tunisie de Ben Ali et l'Egypte de Moubarak. Un examen attentif de sources moins " officielles ", comprenant les blogs, les vidéos YouTube, et les pages sur Facebook racontent une histoire différente. Ces sources montrent qu'au centre de ces soulèvements existe un désir d'exorciser une autorité féminine afin de récupérer ar rujula, ou la virilité dont les jeunes Tunisiens, Egyptiens, et Libyens sentent qu'ils ont en été dépossédés. Ce travail examine la place de la masculinité et de la féminité dans le discours de ces dites révolutions. La thèse de l'article soutient que bien que les dictateurs aient abandonné le pouvoir, la mentalité masculine-centrique qui leur a permis de gouverner avec une poigne de fer continue à frapper d'incapacité (invalider) la moitié des jeunes dans ces pays : les femmes.

La première section de ce travail se concentre sur les représentations des " reines " de l'insurrection. Des femmes telles que Leila Trabelsi et Suzanne Moubarak sont venues occuper une place centrale dans les récits des soulèvements arabes en tant que figures démoniaques incarnant les maux de leurs sociétés. Afin de restaurer l'ordre hégémonique patriarcal naturel de la nation, ces femmes se devaient d'être dénoncées et expulsées.

La deuxième partie se focalise sur la notion de rujula et sur les méthodes violentes à travers lesquelles elle a été réaffirmée dans le sillage de ces soulèvements. Cette section renforce la notion que l'angoisse de la masculinité est un témoignage de l'incapacité de ces soulèvements à accomplir des réformes politiques et sociales significatives.

Les Reines déchues des " Révolutions "

Pendant que les événements dans le monde arabe se déroulaient, un certain nombre de femmes puissantes, mais méprisées, émergèrent. Leila Trabelsi, épouse de Ben Ali, a été l'une de ces femmes. Les journaux à l'intérieur comme à l'extérieur du monde arabo-musulman ont été dominés par la figure de Leila Trabelsi. Pour les Espagnols, elle était " la Jefa de La Orquesta " comme El País la surnomma.[2]

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Dans les publications françaises, elle était devenue " La Régente de Carthage ", en utilisant le titre de sa biographie française non autorisée, publiée en 2009 par Nicolas Beau et Catherine Graciet.[3] De même, dans les journaux de langue arabe, elle a été décrite comme une manipulatrice, avide de pouvoir, en quête d'or et de fortune. Elle prétendait être à la tête de son " clan " pour lequel elle avait obtenu le quasi-monopole de nombreuses industries du pays.[4] De ses origines modestes en tant que simple coiffeuse, elle se hissa pour devenir la femme la plus puissante en Tunisie, rendant son mari impuissant avant même que la rue ne l'ait chassé du pouvoir. Il a été rapporté par les agences de presse que, juste avant de monter dans l'avion qui devait les emmener en Arabie saoudite, Leila Trabelsi dit à son mari : " Monte imbécile, toute ma vie il aura fallu que je supporte tes conneries ".[5] Il a été aussi dit qu'elle se serait échappée de la Tunisie avec 50 millions de dollars de lingots d'or, ce qui devait lui assurer un style de vie extravagant, même en exil.[6]

De la même manière, quoique dans une bien moindre mesure, Suzanne Moubarak était aussi devenue l'objet d'attaques de différents côtés. Les Egyptiens l'ont accusée de manipuler le président. On la croyait être celle qui avait réellement le pouvoir politique en Egypte, tandis que Moubarak était simplement une marionnette qui exécutait ses ordres. Bien avant la révolution, les manifestants avaient scandé dans les rues égyptiennes : " Suzanne, Suzanne, ya libis Moubarak iL-fustan " (Suzanne, Suzanne, Moubarak a mis une robe). Les féministes égyptiennes, telles que Nawal Saadawi, lui reprochent d'avoir " tué " le mouvement féministe.[7] Hosni Moubarak a accusé son épouse de lui avoir coûté la perte du pouvoir.[8]

Une autre reine controversée qui a gagné une place prépondérante dans le monde arabo-musulman dans le sillage des révolutions est l'épouse du roi Abdallah II de Jordanie, la Reine Rania qui est d'origine palestinienne. Son style de vie somptueux, qui est largement documenté sur Internet grâce aux photos et vidéos de YouTube sur son shopping à Saint-Tropez, sur sa socialisation avec la jet-set, et sur sa présence dans les défilés de mode de Paris, assise au premier rang, ont fait d'elle une célébrité internationale, adulée en Occident et méprisée par la société jordanienne qui est essentiellement conservatrice. En plus de sa visibilité, elle a toujours été critiquée par les tribus du pays pour avoir favorisé les intérêts des Palestiniens sur ceux des Jordaniens. Enfin, au début du mois de février 2011, alors que les événements se déroulaient en Egypte, 36 chefs tribaux ont envoyé une déclaration au roi Abdallah II lui expliquant qu'" avant la stabilité et la nourriture, le peuple jordanien recherchait d'abord la liberté, la dignité, la démocratie, la justice, l'égalité, les droits humains et la fin de la corruption. " Par " corruption ", ils faisaient référence de façon explicite à la reine Rania qui, comme Leila et Suzanne, a également été accusée de népotisme et d'ingérence dans la politique. Bien que les signataires ne soient pas critiques du roi lui-même, ils l'ont menacé d'une " crise d'autorité " semblables à celles qui avaient lieu en Tunisie et en Egypte, à moins qu'il ne mette un terme à " l'interférence " de sa femme dans les affaires politiques du pays.[9]

Le fait que ces reines arabes soient complices de ces régimes qui oppriment les femmes et les hommes est indéniable, même si leur degré de culpabilité peut varier. Tandis qu'aux yeux du monde occidental, ces "reines" ont longtemps représenté la figure d'une femme émancipée dont la libération est compatible avec les valeurs islamiques. En réalité, leurs efforts pour promouvoir les droits des femmes n'ont pas abouti à d'importantes réformes pour améliorer le statut des femmes dans leurs pays. Par exemple, comme Nesrine Malik l'a souligné, bien que la Reine Rania soit devenue connue comme défenseure des femmes musulmanes, qui lui a valu une invitation à des spectacles tels que Oprah et d'autres, la Jordanie " a encore le plus fort taux de crimes d'honneur dans le monde arabe ".[10] De la même manière, bien qu'elle ait " verbalement défendu la cause des femmes ", la préoccupation de Leila Trabelsi pour l'appât du gain économique a plutôt entravé la cause féministe en Tunisie au lieu de la faire progresser.[11]

Ce qui est problématique dans ces récits, c'est que ces femmes ont été isolées pour symboliser tout ce qui est problématique dans les régimes répressifs de leurs sociétés patriarcales. Alors que les protestataires contre les dictatures étaient de sexe masculin, leurs reines sont venues à représenter l'autorité illégitime. A travers leur puissance sexuelle exagérée, elles ont attiré des hommes proéminents. Elles ont finalement réussi à s'emparer de l'Etat et de ses richesses, tout en réduisant leurs maris à des rôles de marionnettes impuissantes qu'elles manipulent entre leurs mains. Ironiquement, par rapport à elles, leurs maris, les dictateurs, apparaissent bénins. Le dernier échange entre Leila Trabelsi et Ben Ali, avant de s'échapper de Tunisie présente Ben Ali comme étant impuissant et féminin en face de la fermeté masculine de Leila. Refusant d'embarquer dans l'avion, il lui aurait dit : " Je ne veux pas y aller, je veux mourir ici dans mon pays ". N'ayant pas le temps ni la patience pour son patriotisme capricieux, elle lui aurait répondu fermement qu'elle ne pouvait plus supporter sa stupidité.[12] On se prendrait presque de pitié pour un Ben Ali repentant comme un enfant. De la même manière, il a été rapporté que Moubarak aurait accusé Suzanne et son fils d'être la cause de sa capitulation.[13]

Comme les figures paternelles qui ont longtemps sous-estimé la valeur réelle de leurs fils, les dictateurs finirent par se libérer, bien que trop tard, du charme et de la tutelle auxquelles leurs épouses les avaient assujettis. La jeunesse rebelle, elle aussi, trouva qu'il était devenu nécessaire de se libérer de la manipulation des reines, à travers un récit qui vilipendait ces femmes. De cette manière, l'angoisse de Leila et de Rania, la puissance de Suzanne et de la corruption va au-delà d'une quête de justice. Ce récit précède les ambitions misogynes d'une notion romantique de la masculinité qui ne peut être réalisée qu'après avoir exorcisé le féminin et tué le père oedipien féminisé et infantilisé. C'est alors seulement que de " vrais " hommes, ou rjal, émergeront. Contrairement à leurs pères détrônés, les nouveaux sujets politiques de sexe masculin ne cèderont pas le leadership aux femmes.

Rjal de la Révolution

Restaurer leur rujula a été l'un des principaux objectifs des soulèvements, comme on peut le constater dans leurs connotations misogynes. C'est une " révolution " dont seuls les vrais hommes sont capables. Mohamed Bouazizi (1984-2011), dont l'auto-immolation a déclenché les protestations en Tunisie, est devenu rajl (homme) – la quintessence de la virilité. On pouvait ainsi lire sur l'un des commentaires sur des vidéos de YouTube dédiée à l'héroisme de Bouazizi que : " Mohamed Bouazizi UN HOMME UN VRAI (sic) ".[14] En fait, la soi-disant révolution a été initiée par la tentative de Bouazizi pour réaffirmer sa rujula (virilité) après qu'une femme officier de police, Fadila Hamdi, l'ait giflé. Le geste violent de Hamdi aurait été provoqué par des propos de Bouazizi à connotation sexuelle. Après avoir confisqué la balance qu'il utilisait pour peser les fruits, Bouazizi aurait répondu : " Comment je vais faire pour peser maintenant ? Avec tes seins, peut-être ? ". Mis au défi par l'affirmation de pouvoir d'une femme, la seule défense de Bouazizi contre une telle humiliation était d'imposer sa virilité en lui rappelant ses seins qui, bien que cachés derrière un uniforme de police, trahissent encore sa féminité, une condition qui la rend forcément inférieure à lui dans l'ordre patriarcal. Cependant, quand elle aussi réagit avec violence, par la gifle, c'est sa karama (dignité) qui fut insultée. Comme l'un de ses cousins le rapporta, Bouazizi pouvait regagner son honneur soit en se suicidant, " ou bien en tuant la femme ".[15]

Au lieu d'interpeller cette culture misogyne dans laquelle le fait d'être humilié par une femme accroît encore plus l'humiliation et la rend beaucoup plus grave qu'une mort lente et douloureuse, la question après la chute de Ben Ali a été si les Égyptiens, Libyens, Algériens, Jordaniens et autres ont aussi des rjal (hommes) pour accomplir ce que les Tunisiens ont fait. Le journaliste Égyptien Abdel-Halim Qandil a affirmé que " l'Egypte a besoin d'un homme comme Mohamed Bouazizi. "[16] En effet, les émeutes égyptiennes étaient souvent considérées comme des actes de bravoure fructueusement menés par abna' misr (les fils d'Egypte) tandis que banat misr (filles d'Egypte) n'ont pas été considérées. Sur la page Facebook d'Al-Jazeera un commentateur a écrit que " lybiya el athima ... yelsemha Rajel athim ... wliybiya kolha rjal " (La Libye orpheline a besoin d'un homme magnifique et tous les Libyens sont des hommes). [17]

Ainsi, tandis que les révolutionnaires ont cherché à créer un mouvement inclusif qui rassemble des gens de tous âges, sexes et milieux socio-économiques, ils l'ont fait en recourant à un discours chauviniste qui a construit la masculinité et les hommes comme étant les seuls agents du pouvoir. Un tel discours est ironiquement une continuation du langage et des pratiques des dictateurs et de leurs régimes, auxquels les soi-disant révolutionnaires se sont opposés et ont renversés. Les dictatures de Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et celles des autres régimes arabes ont cherché à dérober les hommes de leur rujula. Par exemple, il a été rapporté que le président libyen Mouammar Kadhafi avait des femmes soldats qui torturaient et exécutaient des hommes politiques subversifs car, dans le contexte de la société arabe patriarcale, l'humiliation par une femme est beaucoup plus grande que celle réalisée par un homme.[18] Une méthode bien connue de la torture pratiquée dans les prisons de Ben Ali contre les dissidents politiques était celle du " poulet rôti " ; une méthode qui consistait à suspendre horizontalement le corps nu du prisonnier traversé par une barre insérée entre ses bras et ses cuisses, tandis que les poignets étaient attachés sous ses genoux. Les tortionnaires des prisons de Moubarak n'étaient pas moins créatifs. Selon le Rapporteur Spécial au sein du système des Nations Unies chargé d'enquêter sur la question de la torture en Égypte, les prisonniers en Egypte étaient habituellement déshabillés pour subir leur punition, pendus par les poignets ou les chevilles, et menacés de viol.[19] Selon les témoignages d'anciens prisonniers égyptiens, la torture, en particulier de nature sexuelle, était une pratique courante dans les prisons égyptiennes. Les hommes étaient souvent frappés sur leurs testicules, en particulier lors de la réception initiale appelée " fête d'accueil ", touchés sur leurs parties génitales, maltraités, et même électrocutés dans certains cas.[20]

Ces méthodes de torture et d'autres parrainées par l'État ont cherché à réduire les hommes à un état de subordination habituellement occupé par les femmes dans les sociétés patriarcales. La torture de nature sexuelle féminise encore le corps de l'ennemi à travers la pénétration. Comme Diana Taylor le dit, celui qui est torturé est féminisé comme étant le réceptif (pénétré) tandis que la personne qui commet l'acte de torture réaffirme sa masculinité comme incertif (pénétrant). L'" hétérosexualité " du tortionnaire reste intacte puisque considère comme étant " au-dessus ", il adhère encore aux idéaux hétéronormatifs de l'interaction sexuelle.[21] Cependant, au-delà de la relation individuelle, ces genres de tortures vise à établir l'Etat, à travers sa police et son armée, aussi puissante et masculine, tout en féminisant et subjuguant ses ennemis.

Les femmes étaient également utilisées par les dictateurs et leurs régimes pour continuer à humilier les dissidents politiques mâles. Le viol des femmes a souvent été utilisé comme une stratégie pour dégrader non seulement les femmes, mais le plus souvent les hommes, que ce soit leur mari, leur frère, leur père, ou un autre parent de sexe masculin. Dans les prisons de Moubarak, la violence sexuelle contre les femmes a parfois été utilisée comme une tactique pour obtenir des confessions des hommes.[22] La police de Ben Ali a régulièrement violé les femmes pour punir leurs parents dissidents de sexe masculin et afin de dissuader d'autres hommes. Ce fut particulièrement le cas durant le soulèvement en Tunisie comme Sihem Bensedrine, chef du Conseil national pour les libertés civiles, a pu témoigner : " Dans les régions pauvres, les femmes, qui n'avaient rien à voir avec quoi que ce soit, ont été violées devant leurs familles. Les armes ont freiné les hommes ; les femmes ont été violées devant eux ".[23] Dans une plus grande mesure encore, Kadhafi a ordonné à ses policiers d'utiliser la violence sexuelle contre les femmes afin de punir les hommes rebelles. En effet, en raison des cas nombreux de viols, la Cour Pénale Internationale a lancé une enquête contre le président libyen pour son utilisation du viol comme arme de guerre.[24]

Néanmoins, ce qui est souvent réduit au silence dans les discussions de viol dans le contexte de conflits politiques et militaires, est que la violence sexuelle contre les femmes ne peut être efficace que si les deux parties concernées ne considèrent pas les femmes comme des personnes libres, mais plutôt comme les gardiens de l'honneur des hommes. Le viol dans le cas présent transforme le corps de la femme comme le lieu d'une transaction violente entre les hommes. Comme Scheper-Hughes et Bourgois l'ont souligné, " si les corps masculins ou féminins sont violés, que ce soit individuellement ou collectivement, que ce soit en temps de conflit ou de paix, le viol est un acte de violence contre les femmes ou le corps mâle féminisé, et contre les propriétaires masculins et les protecteurs supposés de ces mêmes corps ".[25] Un homme déshonore un autre homme sexuellement par la pénétration du corps de la femme de son ennemi. Naji Barakat, ministre libyen intérimaire de la santé, illustra le mieux ce point. Plutôt que de pointer vers l'effet traumatique du viol sur les victimes féminines, Barakat semble être plus préoccupé par la façon par laquelle le viol des femmes par Kaddafi affecte les hommes : " Je pense que la tactique de Kadhafi était toujours d'essayer d'humilier les Libyens. Une chose qu'il connaissait était que la dignité des femmes était très importante pour les hommes ... Il voulait les humilier encore plus en ayant des mercenaires pour le faire [...]. C'est une tactique très sale que Kadhafi a adoptée ".[26]

Bien que de vieux dictateurs et de " jeunes " révolutionnaires puissent se trouver sur le côté opposé de l'échiquier politique, ils sont d'accord quant à leur devoir de défendre l'honneur de leurs femmes, de leur chasteté et de leur virginité. Ces notions sexistes et paternalistes qui relient la valeur d'un homme et sa réputation à sa capacité à surveiller et contrôler le comportement sexuel des femmes laisse en fin de compte les femmes vulnérables et exposées à l'agression sexuelle de n'importe quel homme qui cherche à exercer des représailles contre le père de la femme, son frère ou son mari. Par conséquent, les femmes apparentées aux hommes qui étaient pro-dictatoriaux ont également été violées par les " révolutionnaires ". Ce fut particulièrement le cas en Libye où les rebelles ont été accusés d'avoir violé des femmes, y compris des Nigérianes et d'autres filles et femmes de pays sub-sahariens, pour punir leurs parents masculins pour avoir combattu aux côtés de Kadhafi.[27]

Les hommes loyaux à Kadhafi, ont aussi subi la torture, la mutilation, et l'humiliation féminisante auparavant réservées aux détracteurs du régime.[28] C'était au tour des rebelles de réaffirmer leur rujula par la violence contre un ennemi féminisé. Kadhafi et son fils ont finalement été tués et dépouillés nus, forcés d'assumer une position féminisée comme étant pénétrés par le regard des citoyens libyens. Des vidéos ont même montré Kadhafi se faire sodomiser après sa capture par l'un des rebelles.[29] Ainsi, en insistant de manière obsessionnelle sur le fait de se réapproprier leur rujula, les soi-disant révolutionnaires n'ont fait que renforcer les oppositions binaires hiérarchiques déjà établies comme masculin/féminin. Au-delà des implications de ces notions sur le rôle des femmes qui ne seront probablement pas autorisées à jouer un rôle significatif dans la " post-dictature " en Tunisie, en Egypte et en Libye, on ne peut s'empêcher d'être sceptique sur les réformes politiques et sociales qui seront menées par des hommes, longuement opprimés, mais qui viennent de retrouver une nouvelle confiance dans leur rujula.

Conclusion

On a beaucoup écrit sur ces soi-disant révolutions, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du monde arabe, la plupart sur des tons de célébration. Les journalistes, blogueurs, YouTubers, Twitterers, et autres intellectuels ont fait l'éloge de ces bouleversements, les décrivant comme étant un " tournant " dans le monde arabe. Certains ont même considéré ces soulèvements comme étant une victoire sur le cynisme du monde occidental, comme Slavoj Zizek l'a écrit dans un article pour The Guardian : " La sagesse cynique des libéraux occidentaux, selon laquelle, dans les pays Arabes, le véritable instinct démocratique se limite aux élites libérales alors que la vaste majorité de la population ne peut être mobilisée qu'à travers l'intégrisme religieux ou le nationalisme, a été prouvée fausse. "[30] Néanmoins, l'obsession pour les " tournants " en dit plus sur une culture qui est fascinée par les performances de changement, mais refuse de se libérer du confort du familier. Le " jasmin ", le " ful ", et autres soi-disant révolutions ont pu être facilitées par les technologies du XXIe siècle (Twitter, Facebook, YouTube, blogs ... etc.), mais la rhétorique en elle-même n'est ni nouvelle ni unique. L'évènement déclencheur en fut la tentative d'un homme pour récupérer sa rujula après qu'une femme l'ait prétendument humilié en public. D'autres Tunisiens, Egyptiens et Libyens lui ont emboîté le pas. D'abord ils se sont débarrassés de leurs Leila, Suzanne, et Aisha Kadhafi. Puis ils ont, de manière figurée ou littérale, tué leurs dirigeants castrés. Ils sont maintenant laissés à se préoccuper de manière pessimiste de leur futur. À en juger par les récents événements, le sens que les changements ont pris ne sera pas significatif. Les révolutions du passé dans les pays musulmans n'ont pas été particulièrement favorables aux femmes, pas plus que celles en cours. Dans l'Egypte postrévolutionnaire, les femmes sont exclues du gouvernement. En Tunisie postrévolutionnaire, la récente victoire du parti islamiste a fait naitre des angoisses sur les droits des femmes. Dans la Libye post-Kadhafi et en réponse à l'annonce d'un retour à la charia, une féministe libyenne a déclaré : " Nous n'avons pas tué Goliath, afin de vivre maintenant sous l'Inquisition. "[31] Ainsi, alors que les hommes vrais sont célébrés de manière prématurée dans le confort de leur maison derrière l'écran d'ordinateur (le prétendu centre de la révolution), la véritable révolution n'a pas encore eu lieu.

 

  • [1] Je voudrais remercier Dr. Yoel Ohayon pour les discussions du contenu de cet article.
  • [2] http://www.elpais.com/articulo/internacional/Leila/Trabelsi/fue/jefa/orquesta/ elpepiint/20110126elpepiint_6/Tes
  • [3] Nicolas Beau et Catherine Graciet, La régente de Carthage : main basse sur la Tunisie, Paris, Découverte, 2009.
  • [4] Par exemple, le journal égyptien a présenté Leila Ben Ali dans un article du 16 Janvier 2011 comme shareekat al-Shaytan (la partenaire de Satan), la décrivant comme étant le modèle de première dame manipulatrice : www.moheet.com. En Donia Alwatan, dans un article de 23 juin 2011, elle est décrite comme une femme " assoiffée de pouvoir et d'argent ". www.alwatanvoice.com.... Lotfi Ben Chrouda, qui a travaillé pour le ménage des Ben Ali, d'abord comme cuisinier, puis comme majordome, a publié un livre dans lequel il a " exposé " les secrets de Leila Trabelsi, y compris la façon dont elle s'adonnait à la sorcellerie pour contrôler son mari. Lotfi Ben Chrouda et Isabelle Soares Boumalala, Dans L'Ombre de la Reine par le majordome des Ben Ali, Paris, Michel Lafon, 2011.
  • [5] www.lefigaro.fr...
  • [6] Plusieurs journaux ont rapporté sur le style de vie extravagant de Leila Trabelsi et de sa famille : www.guardian.co.uk.... Des documents de Wikileaks ont fait référence à plusieurs reprises au contexte de corruption. Voir Alexander Star, Open Secrets: Wikileaks, War and American Diplomacy, New York, New York Times Company, 2011. Les vidéos de YouTube ont été encore plus puissantes pour la transmission de l'étendue de son style de vie somptueux. Les vidéos sur YouTube montrent la première dame tunisienne et la famille Trabelsi dans un cadre luxueux, http://www.youtube.com/watch?v=5196s_XVNNY, en vacances aux Seychelles, http://www.youtube.com/watch?v=6r43XwSb_eE, sur un yacht http://www.youtube.com/watch?v=rrprfo2X7HQ, et dans d'autres lieux privés.
  • [7] Suzanne Moubarak a reçu de nombreuses récompenses pour son travail au nom des femmes et des enfants. Toutefois, beaucoup de féministes égyptiennes telles que Nawal Saadawi et Hoda Badran ont souligné que, sous le régime de Moubarak, le droit des femmes s'est détérioré et que les réformes n'ont pas été significatives, www.womensenews.org...
  • [8] Différentes sources en ligne ont rapporté que juste avant d'annoncer sa démission, Moubarak aurait blâmé sa femme et son fils Gamal pour sa chute. Il les aurait accusés d'avoir " ruiné " son histoire en Egypte, http://www.ikhwanweb.com/article.php?id=28033
  • [9] Beaucoup de correspondants étrangers ont publié des articles sur la pétition faite par 36 chefs tribaux accusant la reine Rania de corruption, voir par exemple Randa Habib, " Jordan tribes break taboo by targeting queen ", http://www.google.com/hostednews/afp.... La cour royale jordanienne a publié une réponse qui jette un doute sur les allégations contre la reine. La déclaration peut être trouvée ici : petra.gov.jo/Public_News...
  • [10] Citation traduite de l'anglais (la traduction est mienne). http://www.guardian.co.uk/commentisfree...
  • [11] mideast.foreignpolicy.com...
  • [12] www.gnet.tn/revue-de-presse-nationale...
  • [13] Voir note 8.
  • [14] http://www.youtube.com/watch?v=5Nir6FcXDM8
  • [15] Dans " le petit marchand qui a semé le printemps arabe ", Marc Mahuzier commente que pour the Hammami, sans karama (dignité) il n'est plus un rajl (homme) www.ouest-france.fr...
  • [16] Citation traduite de l'anglais (la traduction est mienne). www.nytimes.com/...
  • [17] http://www.facebook.com/aljazeeramubasher/posts/222340017778740. Il y a aussi des pages Facebook dédiées à Tunis rjal (hommes de la Tunisie) https://www.facebook.com/rjal.tunis?sk=wall et Regal Misr (les hommes de l'Egypte) https://www.facebook.com/profile.php?id=100000246211009&sk=mur
  • [18] Comme Robert Worth a souligné dans son article pour le New York Times, " The Surreal Ruins of Qaddafi's Never-Never Land ", sous les ordres de Kadhafi, la torture de dissidents politiques a été réalisée par les femmes afin de continuer à humilier les hommes. Worth inclut l'exemple d'un officier femme dont les méthodes sévères de torture lui ont valu les éloges de son supérieur, également une femme.
  • [19] Jean Allain, International law in the Middle East: Closer to Power than Justice, Burlington, Ashgate, 2004, p. 211.
  • [20] Basma M. Abdel Aziz, " Torture in Egypt ", Torture, 2007, vol. 17, p. 50.
  • [21] L'étude de Taylor met l'accent sur la " guerre sale " en Argentine entre les années 1976 et 1983. Cependant, son analyse de la formation de l'identité et des questions de la masculinité et de la féminité sont très pertinentes dans le contexte arabo-musulman, en particulier dans la façon dont la masculinité est réaffirmée par la domination sexuelle d'un Autre féminisé ; ce qui est encore perçu comme un acte hétérosexuel même lorsqu'il concerne deux hommes : " l'insérant " le partenaire macho ne se considère pas comme homosexuel, en participant à des relations de même sexe. Au contraire, le pénétré, le partenaire " réceptif ", homme ou femme, réaffirme simplement la virilité du macho et sa puissance supérieure. Il a vaincu, battu, et humilié la " féminité " des autres. Cela explique pourquoi le macho se protège violemment de toute attaque par derrière, perçue comme une attaque contre sa masculinité.
  • [22] Comme Abdel Aziz a souligné dans son examen des méthodes de torture utilisées par la police égyptienne pour obtenir des aveux, les familles des victimes étaient parfois menacées de représailles. Dans certains cas, les membres de la famille de la victime, y compris son conjoint, mère ou père, étaient torturés. Basma M. Abdel Aziz, " Torture in Egypt ", Torture, 2007, vol. 17, p. 50.
  • [23] Citation traduite de l'anglais (la traduction est mienne). http://www.guardian.co.uk/...
  • [24] www.washingtonpost.com/blogs...
  • [25] Nancy Scheper-Hughes et Philippe Bourgois, Violence in War and Peace: An Anthology, Oxford, Blackwell, 2004, p.22.
  • [26] Citation traduite de l'anglais (la traduction est mienne). abcnews.go.com/International...
  • [27] Des récits poignants ont fait surface sur les abus sexuels des femmes et des hommes, en particulier ceux originaires de l'Afrique subsaharienne, par les " combattants de la liberté " libyen. Par exemple, voir : english.aljazeera.net...; www.alarabiya.net...
  • [28] Voir par exemple, http://www.globalpost.com...
  • [29] www.globalpost.com...(2)
  • [30] Citation traduite de l'anglais (la traduction est mienne). www.guardian.co.uk/commentisfree...
  • [31] Citation traduite de l'anglais (la traduction est mienne). news.nationalpost.com...


Published 2012-02-08


Original in
First published in NAQD 29 (2011)

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On the Eurozine BLOG, editors and Eurozine contributors comment on current affairs and events. What's behind the headlines in the world of European intellectual journals?
Simon Garnett
Britain flouts the European Court of Justice

http://www.eurozine.com/blog/
The UK has passed legislation on data retention that flouts European concerns about privacy. The move demonstrates extraordinary arrogance not only towards the Court of Justice of the European Union but towards the principle of parliamentary deliberation in Britain, writes Simon Garnett. [more]

Focal points     click for more

Ukraine in focus

http://www.eurozine.com/comp/focalpoints/publicsphere.html
Ten years after the Orange Revolution, Ukraine is in the throes of yet another major struggle. Eurozine provides commentary on events as they unfold and further articles from the archive providing background to the situation in today's Ukraine. [more]

The ends of democracy

http://www.eurozine.com/comp/focalpoints/democracy.html
At a time when the global pull of democracy has never been stronger, the crisis of democracy has become acute. Eurozine has collected articles that make the problems of democracy so tangible that one starts to wonder if it has a future at all, as well as those that return to the very basis of the principle of democracy. [more]

Russia in global dialogue

http://www.eurozine.com/comp/focalpoints/eurocrisis.html
In the two decades after the end of the Cold War, intellectual interaction between Russia and Europe has intensified. It has not, however, prompted a common conversation. The focal point "Russia in global dialogue" seeks to fuel debate on democracy, society and the legacy of empire. [more]

The EU: Broken or just broke?

http://www.eurozine.com/comp/focalpoints/eurocrisis.html
Brought on by the global economic recession, the eurocrisis has been exacerbated by serious faults built into the monetary union. Contributors discuss whether the EU is not only broke, but also broken -- and if so, whether Europe's leaders are up to the task of fixing it. [more]

Time to Talk     click for more

Time to Talk, a network of European Houses of Debate, has partnered up with Eurozine to launch an online platform. Here you can watch video highlights from all TTT events, anytime, anywhere.
George Pagoulatos, Philippe Legrain
In the EU we (mis)trust: On the road to the EU elections

http://www.eurozine.com/timetotalk/in-the-eu-we-mistrust-on-the-road-to-the-eu-elections/
On 10 April, De Balie and the ECF jointly organized a public debate in Amsterdam entitled "In the EU we (mis)trust: On the road to the EU elections". Some of the questions raised: Which challenges does Europe face today? Which strategic choices need to be made? [more]

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Editor's choice     click for more

William E Scheuerman
Civil disobedience for an age of total surveillance
The case of Edward Snowden

http://www.eurozine.com/articles/2014-04-18-scheuerman-en.html
Earlier civil disobedients hinted at our increasingly global condition. Snowden takes it as a given. But, writes William E. Scheuerman, in lieu of an independent global legal system in which Snowden could defend his legal claims, the Obama administration should treat him with clemency. [more]

Literature     click for more

Olga Tokarczuk
A finger pointing at the moon

http://www.eurozine.com/articles/2014-01-16-tokarczuk-en.html
Our language is our literary destiny, writes Olga Tokarczuk. And "minority" languages provide a special kind of sanctuary too, inaccessible to the rest of the world. But, there again, language is at its most powerful when it reaches beyond itself and starts to create an alternative world. [more]

Piotr Kiezun, Jaroslaw Kuisz
Literary perspectives special: Witold Gombrowicz

http://www.eurozine.com/articles/2013-08-16-kuisz-en.html
The recent publication of the private diary of Witold Gombrowicz provides unparalleled insight into the life of one of Poland's great twentieth-century novelists and dramatists. But this is not literature. Instead: here he is, completely naked. [more]

Literary perspectives
The re-transnationalization of literary criticism

http://www.eurozine.com/comp/literaryperspectives.html
Eurozine's series of essays aims to provide an overview of diverse literary landscapes in Europe. Covered so far: Croatia, Sweden, Austria, Estonia, Ukraine, Northern Ireland, Slovenia, the Netherlands and Hungary. [more]

Debate series     click for more

Europe talks to Europe

http://www.eurozine.com/comp/europetalkstoeurope.html
Nationalism in Belgium might be different from nationalism in Ukraine, but if we want to understand the current European crisis and how to overcome it we need to take both into account. The debate series "Europe talks to Europe" is an attempt to turn European intellectual debate into a two-way street. [more]

Conferences     click for more

Eurozine emerged from an informal network dating back to 1983. Since then, European cultural magazines have met annually in European cities to exchange ideas and experiences. Around 100 journals from almost every European country are now regularly involved in these meetings.
Law and Border. House Search in Fortress Europe
The 26th European Meeting of Cultural Journals
Conversano, 3-6 October 2014

http://www.eurozine.com/comp/conversano2014.html
Taking place in southern Italy, not far from Lampedusa, this year's Eurozine conference will address both EU refugee and immigration policies and intellectual partnerships across the Mediterranean. Confirmed speakers include Italian investigative journalist Fabrizio Gatti and Moroccan feminist and Nobel Peace Prize nominee Rita El Khayat. [more]

Multimedia     click for more

http://www.eurozine.com/comp/multimedia.html
Multimedia section including videos of past Eurozine conferences in Vilnius (2009) and Sibiu (2007). [more]


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