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Le littoral, la dernière frontière

Entretien avec Paul Virilio


Paul Virilio reçoit, le 14 décembre 2010 à la Cité du patrimoine, dans le cadre du grand prix de l'urbanisme créé par le ministère de l'Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement, un hommage particulier du jury de l'urbanisme pour l'ensemble de sa réflexion sur la vitesse et le changement urbain. Dans cet entretien, il s'interroge sur l'avenir du littoral, plus particulièrement pour l'Atlantique et ses plages. Inspiré par la vision des militaires et ébloui par l'horizon des plages de l'Atlantique découvertes à la Libération, Paul Virilio constatait dès 1980 que le but recherché par le pouvoir était désormais " moins l'envahissement des territoires, leur occupation, qu'une sorte de résumé du monde obtenu par l'ubiquité, l'instantanéité de la présence militaire, un pur phénomène de vitesse[1] ".

Monde fini, fin de la géographie, mais comment donc reconfigurer l'espace pour calmer les flux ? La passion contemporaine pour l'édification de murs témoigne de cette ambivalence jouant simultanément sur la fermeture et l'ouverture entre un pouvoir de plus en plus virtuel et de grossières barrières physiques, barricades aussi bien que corridors. En Afrique du Sud, entre l'Arabie Saoudite et le Yémen, à Brunei, en Inde à la frontière du Pakistan et du Bangladesh, entre l'Ouzbékistan et le Kirghizstan, entre le Bostwana et le Zimbabwé, et puis bien sûr autour des enclaves espagnoles au Maroc, entre les États-Unis et le Mexique, autour des colonies israéliennes de Cisjordanie et entre Gaza et l'Égypte... tous les États-nations, riches et pauvres, y compris ceux qui prévoient un monde sans frontières, affichent une passion pour l'édification de murs. Qui pourtant sont faits pour tomber, comme chacun sait.

En dépit de leur matérialité frappante et de leur brutalité " prémoderne ", ces nouveaux murs fonctionnent à bien des égards sur un mode théâtral, projetant un pouvoir et une efficacité qu'ils n'exercent pas réellement. Passion pour le mur ? Ce serait trop simple. Angoisse de la mondialisation, sans doute. À l'heure du " village planétaire ", pensez donc ! Mais le village n'a-t-il pas toujours été dominé par l'isolement et la surveillance ? N'est-il pas toujours un espace contradictoire ? Et puis, probablement, le mur comme une image de la puissance s'opposant à un pouvoir de plus en plus virtuel et même liquide, révélant un épuisement (local) du ressort utopique. C'est de cette forme d'épuisement dont nous a parlé Paul Virilio le 6 mai dernier au café de l'Aquarium, sur le port de La Rochelle, avec en toile de fond une ville submergée deux mois auparavant. Le caractère prémonitoire de sa pensée provoque un indéniable effet de sidération. Nous étions donc le 6 mai, un peu hors du temps, jeudi 6 mai 2010, il était 16 heures, soit moins de deux heures après le premier flash crack qui vit la finance emboutir le mur du temps : " Le mur de Wall Street est devenu le mur du temps ", pour reprendre les mots de Virilio, " or l'anticipation est une qualité essentielle au fonctionnement du capitalisme[2] ". Mais la régulation devient impossible lorsque l'on a fui dans l'accélération du réel...
Jean-Louis Violeau

Jean-Louis Violeau: Quel rôle le contact avec le rivage et l'horizon a-t-il joué dans la formulation de votre pensée ?

Paul Virilio: Je me sens profondément littoraliste : je vis de la mer et dans la proximité avec la mer, sans pour autant être un marin. Quand je vois la mer, je suis chez moi. Je suis un homme du flux, je l'ai toujours été. Le littoraliste est un homme qui ne peut pas se passer du " front de mer ". Ma mère est bretonne. La famille de mon père est enterrée dans le cimetière marin de Gênes. J'ai grandi à Nantes sous l'Occupation, alors que la poche de Saint-Nazaire était bombardée, comme celles de Royan ou de La Rochelle, et à la Libération, j'ai sauté avec un cousin dans la micheline, direction La Baule où je découvre un rivage qui nous avait été interdit tout au long de la guerre.

Pour un enfant, la découverte de l'horizon marin est un moment extraordinaire, c'est la fin du monde, le " finisterre ". C'est autant la liberté que l'horizon négatif, sans fin, un horizon où il n'y a que de l'horizon, rien d'autre que la dynamique des fluides. Et puis je découvre en même temps les bunkers, ces architectures cryptiques, ces temples abandonnés à jamais en attente d'un événement qui aura eu lieu ailleurs. Je prends alors la mesure de l'infini marin, l'endroit où se rejoignent les trois éléments de la biosphère : l'atmosphère, la fin de la lithosphère et le début de l'hydrosphère. Les trois limites, la frontière même, bref un endroit exceptionnel.

J-LV: Dans quelle mesure l'urbanisation de ce littoral lance-t-elle aujourd'hui un défi à notre civilisation ?

PV: Le littoral pose aujourd'hui une série de questions cruciales puisqu'il est devenu l'élément clé du peuplement de notre planète : les deux tiers de la population urbanisée se retrouvent en effet à moins de 100 kilomètres des seuils littoraux. À mon sens, le littoral est devenu notre dernière frontière, notre ultime frontière. Et il faut prendre ce terme au sens littéral : le littoral, c'est l'endroit où chacun veut être, que chacun cherche à atteindre. Les frontières artificielles, politiques, sont désormais toutes dépassées, en premier lieu par la mondialisation qui implique pour moi le primat conjugué du temps réel, de l'immédiateté, de l'instantanéité et de l'ubiquité, sur l'espace réel et donc sur les distances.

J-LV: La fin de la géographie ?

PV: La fin de la géographie, oui, mais qu'il ne faut surtout pas assimiler à une fin de l'histoire. Au contraire ! Nous vivons la globalisation, dans l'instant. Nous ne la vivons pas dans l'inertie du lieu, mais dans le moment de l'inertie du lien, instantané désormais. D'où le titre de mon dernier livre, le Futurisme de l'instant[3], et d'où la situation du littoral comme notre dernière frontière dont l'attraction se perpétue. Celle-ci n'est plus seulement balnéaire. Le moment du contact romantique avec la mer est aujourd'hui dépassé et nous avons retrouvé pour une part les premières logiques des modes de peuplement : les cités lacustres, aux architectures très sophistiquées, nées du contact avec l'eau. Pensez aux pilotis et aux colonnes... Les lacs, les fleuves, les rivières et les grands deltas, chacun s'y est retrouvé, et aujourd'hui l'histoire bascule vers le dernier rivage, océanique, vers la fin du monde.

J-LV: Est-ce un sentiment religieux ?

PV: Cosmique plutôt : dès que l'on parle de l'univers, on touche au divin. L'endroit où nous nous trouvons, c'est le bord du monde, un lieu éminemment anthropologique où tout va se jouer. L'historien Fernand Braudel a consacré un ouvrage entier à cette question, la Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, mais la nature de l'attraction qu'exerce aujourd'hui le littoral est encore complexifiée par les derniers développements des biotechnologies et l'exploitation des ressources potentielles du plateau continental[4]. Les actes de souveraineté s'y multiplient ces derniers temps et ils dépassent de loin la question pétrolière. Il s'agit d'une opposition " bord à bord ", sur le littoral même, de la dynamique et de la mécanique : la dynamique des fluides s'apprête à prendre le pas sur la mécanique des sols.

Les questions liées à l'hydrologie et à la météorologie sont d'une autre nature que celles liées à la statique et à la résistance des matériaux. Nous quittons les solides pour entrer dans l'état liquide et gazeux.

Ralentir les flux

J-LV: Vous avez côtoyé des années durant les architectes les plus renommés, je pense à Jean Nouvel dont vous êtes resté très proche depuis ses débuts au sein de l'agence " Architecture principe " que vous aviez créée avec Claude Parent. Vous qui les avez formés au sein de l'École spéciale d'architecture, en avez-vous vu beaucoup s'intéresser à ces questions ?

PV: L'architecture va mal, tout comme l'art contemporain, du reste... Il est aberrant par exemple de voir les tours se multiplier aux quatre coins du globe, comme si les choses allaient se jouer dans les flux aériens ! Lorsque nous avons travaillé avec Claude Parent sur la " fonction oblique " il y a plus de quarante ans, nous cherchions justement à faire monter le sol, à jouer sur la dualité entre synclinal et anticlinal en cherchant une continuité des sols en élévation. En revanche, la multiplication effrénée des tours me semble très naïve, c'est une réponse très simpliste.

J-LV: Vous posiez déjà la question des flux en projetant une forme de " circulation habitable "...

PV: Absolument, et c'était bien l'enjeu : non plus le stationnement mais la circulation habitable. Et pourquoi les peuples se dirigent-ils ainsi vers la mer ? Parce que c'est le seul endroit où l'on peut aisément emporter des masses. Je crois à la révolution de l'emport, et le navire porte-container est la principale figure de cette révolution contemporaine. La mer offre en effet toutes les interconnexions et c'est en toute logique que certains aéroports contemporains sont allés jusqu'à s'implanter puis à se développer sur la mer, à Nice ou au Japon avec l'aéroport du Kansaï qui repose sur un polder. La question de la mobilité se joue à l'endroit où il y a rupture de charge : en clair, sur une plateforme multimodale conjuguant maritime, aérien et terrien. C'est donc le lieu du projet pour les architectes contemporains, et c'est à cet endroit que prendra place le futur centre-ville. Toutes les villes en ce moment, Nantes, Bordeaux, Marseille, Nancy, Rennes, Le Mans, transforment leurs gares autour du TGV pour y construire un nouveau centre. L'emport domine les stratégies urbaines contemporaines et l'on comprend bien dès lors la place qu'y tiennent les " finisterres " conjuguant les trois capacités d'emport.

J-LV: Vous semblez toujours un peu fasciné par ces révolutions technologiques alors que dans nombre de vos ouvrages, vous vous demandez régulièrement : comment diverger ? Non pas rompre, mais diverger...

PV: Notre problème consiste plutôt à faire face à cette dynamique, à nous y confronter, et là, je retrouve Jankélévitch : notre problème, c'est la rythmologie. Vladimir Jankélévitch était avant tout un musicologue doublé d'un philosophe de l'oralité. Jankélévitch avait inscrit sa pensée dans les pas de Bachelard en traitant du tempo, de l'instant. Il avait une approche musicale de la philosophie, musicale au sens de l'oratorio et du dialogue. Assister aux cours de Raymond Aron, c'était aller au spectacle. Et les cours de Foucault ! Ils étaient plus solennels encore qu'un opéra. Poser une question à l'issue d'un cours de Foucault, c'était presque commettre un impair. Il fallait se réduire à applaudir. Je n'aurais jamais enseigné sans Janké, qui ne cherchait pas à intimider. Il arrivait avec trois ou quatre points, développant dans la foulée son argumentaire. C'était l'époque du Je-nesais- quoi et du Presque rien, de la Mort aussi. Et puis voilà, il se lançait sur ses quatre points, développant un choral. Au bout d'une heure et demie, il achevait sa causerie sur un mot généralement très humble : voilà, j'ai fait ce que j'ai pu, je ferai mieux la prochaine fois ! Mais inutile de dire que son cours était unique ! Aux antipodes de l'arrogance philosophique, y compris celle des meilleurs. Un Raymond Aron n'aurait jamais pu dire une chose pareille, Pierre Bourdieu non plus, malgré toute l'amitié que j'ai éprouvée pour lui. Janké, c'était le rythme et l'humilité. C'est lui aussi qui, dans la même veine, a lancé le premier café-philo, à Bordeaux, je crois. Janké avait réussi à passer en zone " libre ". Le café-philo n'a été inventé ni par Marc Sautet, ni par Michel Onfray, mais par Vladimir Jankélévitch parce qu'il souhaitait poursuivre son enseignement et qu'il n'a pu le faire ailleurs que dans les cafés de l'époque.

J-LV: Peut-on dire que votre projet philosophique, depuis Vitesse et politique[5] en 1977, conduit à une analyse générale des rythmes, à une économie politique des rythmes et des vitesses différenciées ? En cela, vous avez même retrouvé le sociologue marxiste Henri Lefebvre qui travaillait à la fin de sa vie sur un grand projet rythmanalytique...

PV: Je me souviens en effet l'avoir rencontré au tout début des années 1980 chez Jean Renaudie, l'architecte d'Ivry qui avait également construit pour la femme de Thorez, Jeannette Vermeersch. Et le problème demeure : nos sociétés sont définitivement devenues arythmiques. Il s'agit d'une crise écosystémique, de caractère sériel, qui pose l'urgence d'une météopolitique et d'une gestion du temps. Sinon, instantanéité et globalisation, communauté des affects et synchronisation de l'émotion : c'est la grande peur !

J-LV: Le projet de Lefebvre consistait à chercher une réconciliation entre le quotidien et le cosmique...

PV: Et c'est là que nous nous sommes retrouvés. Je rappelle que je suis chrétien, converti adulte par un prêtre-ouvrier, et né d'un père communiste et d'une mère catholique. Je suis un enfant de Vatican II, de ce moment de réconciliation entre le messianique, l'évangélique et le temporel. Lefebvre était un marxiste pur et dur, moi pas du tout, je dirais plutôt que je suis un anarcho-chrétien, mais nous nous sommes tout à fait retrouvés sur ce terrain.

Le carnaval rythme l'année, tout comme les fêtes religieuses. Alors qu'aujourd'hui, les libéraux capitalistes souhaitent aller jusqu'à nous supprimer le dimanche ! Ils sont fous ! Non, ils sont arythmiques. Alors que, comme par hasard, l'art majeur de votre génération, c'est précisément la musique. La musique qui aura si fortement imprégné tout l'art contemporain, du jazz à la pop et à l'electro en passant par le rock, et ce depuis l'art abstrait. Et puis la rave party, qu'est-ce donc, sinon un symptôme ? La rythmologie est un phénomène avant tout social.

L'expérience de la catastrophe

J-LV: Comment avez-vous vécu la submersion marine de la ville qui accompagna la tempête Xynthia qui souffla dans la nuit du 27 au 28 février 2010 ?

PV: J'ai tout d'abord éprouvé l'impression d'habiter ce que j'écrivais. Une catastrophe majeure qui me rejoignait. Au sixième étage près de la gare, nous nous trouvions face au vent. D'habitude, le vent siffle le long de la façade, alors que cette nuit-là, il était frontal. Le matin, je suis allé au Gabut, et j'y ai vu les pontons montés sur les quais, j'ai vu tous les amis qui avaient perdu leurs bateaux, les voitures submergées... L'enfant de la guerre que je suis, s'est senti plus proche, en premier lieu des gens de la rue. Si les soldats sont des frères d'armes, nous étions des frères du vent, de la tempête.

Churchill disait qu'un optimiste est un homme qui voit une chance derrière chaque calamité. Il y a une civilisation derrière la mondialisation. Le moment tragique vécu ici ne se réduit pas à un problème de maisons à reconstruire. Il ne faut pas simplement se borner à détruire ou protéger les maisons, il faut aussi dire ce que l'on va en faire. C'est le défi de la météopolitique qui se pose à nous. On détruit, certes, on définit des zones noires, mais qu'en fait-on après ? La Rochelle et sa région forment un " cas de figure ", et il faut élargir la focale, nationaliser la question plutôt que la localiser. Il faut, par exemple, aller voir du côté des Hollandais qui ont su " faire avec ", composer avec la dernière frontière, en innovant depuis très longtemps dans la complexité.

Un faisceau urbain se dessine entre Rochefort et La Rochelle mais il faut voir l'ensemble de l'Arc atlantique : la métropole en formation entre Nantes et Bordeaux. C'est du reste à ce niveau supérieur que la question littorale doit être traitée, et non au seul niveau local. Une politique de la " dernière frontière " doit être mise en place. Il faut annoncer clairement la couleur, lorsque l'on parle des autoroutes de la mer, de la révolution de l'emport...

Au-delà, c'est à l'échelle du monde qu'il nous faut désormais poser ces questions, pas simplement à l'échelle d'une plate-forme pétrolière qui s'affaisse sur elle-même dans le golfe du Mexique. Il ne s'agit pas non plus d'une simple question de migrations. Il s'agit d'un ensemble qui conjugue les nomades et les sédentaires, ceux qui ne sont chez eux nulle part et ceux qui sont chez eux partout. C'est la dernière frontière et elle n'est plus interétatique mais intercosmique. C'est à ce niveau-là qu'on retrouve la complexité de la question. Les frontières étatiques, celles de l'affrontement, celles qui nous ont amené tant de guerres, sont devenues aujourd'hui horizontales : il ne s'agit plus de la ligne bleue des Vosges, mais de la ligne bleue des mers. Nous devons donc réinventer la géopolitique, sachant que le propre d'un pouvoir, c'est d'abord qu'il ait lieu. Un gouvernement qui, comme le nôtre, nie son rapport à la géopolitique au profit de la virtualité des flux boursiers est un gouvernement fini, fatal, qui disparaîtra et ne peut mener qu'au chaos. Il nous faut donc réinscrire la mondialisation dans les territoires. C'est à ce prix-là que la question de la " dernière frontière " deviendra essentielle. L'ubiquité, les flux, les transports lourds, la culture de la mer, l'écologie, le rapport au temps et au tempo, tout ceci pose à nouveaux frais la question de la géopolitique et du continuum. Et ce continuum, il prend forme ici, sur ce trait de côte.

J-LV: "Depuis plusieurs années, écrivez-vous dans Terre natale (2009), l'extérieur l'emporte partout sur l'intérieur, et l'histoire géophysique se retourne tel un gant. " Comment remettre le gant à l'endroit ?

PV: Le gant, c'est la mondialisation qui nous oblige à épouser la plénitude du monde, un monde désormais plein et fini du fait de la vitesse et de l'accélération. Il nous faut donc retrouver une intelligence de cette externalité-là. Une mondialisation heureuse consisterait à retrouver l'intelligence de cette externalité dont nous éprouvons jusqu'ici surtout les désagréments sans en retirer les bénéfices – sauf pour les plus riches. Il nous faudrait donc passer d'une anthropostatique à une anthropodynamique. La ville va muter pour se retrouver au-delà d'elle-même dans un mouvement qu'il va nous falloir rendre habitable. Et nous n'en sommes qu'au tout début.

J-LV: Quel rapport entretenez-vous avec la révélation ?

PV: La révélation est fondamentale, et je préfère toujours le révélé au révolu. L'ère des révolutions est désormais achevée. Il faut relire Éric Hobsbawm à ce sujet[6]. Le dépassement du révolu appartient à notre histoire anthropostatique, reliée à l'inertie du lieu. Or nous entrons dans le moment de l'inertie du lien, et c'est une révélation unique. Vivre l'instant est une révélation au sens strict. Et je me considère personnellement comme un révélationnaire : j'annonce l'inertie du moment de l'inertie qui remplacera la sédentarité de l'inertie du lieu. Il s'agit d'une transformation de l'histoire, tout comme la sédentarisation avait une première fois transformé l'histoire avec le passage à l'agriculture. Nous passons désormais à l'au-delà de l'inertie du lieu, dans le moment de l'inertie du lien, le live, les télécoms... Et c'est un événement révélationnaire plutôt que révolutionnaire puisque nous continuons toujours à habiter quelque part, nous continuons à habiter et ce, malgré la pollution des distances. Mais nous vivons une grande époque et je ne suis pas du tout pessimiste. On m'a parfois dépeint comme tel, mais c'était une manière de me barrer la route. Je n'annonce pas le désastre et je suis au contraire très excité par ce qui arrive.


Propos recueillis par Jean-Louis Violeau. Cet entretien est tiré d'une rencontre à La Rochelle, café de l'Aquarium, 6 mai 2010.

 

  • [1] Paul Virilio, Esthétique de la disparition, Paris, Galilée, 1989, p. 52 (Paris, Balland, 1980).
  • [2] P. Virilio, "On a embouti le mur du temps ", propos recueillis par Laure Noualhat, Libération, 25 mai 2010.
  • [3] P. Virilio, le Futurisme de l'instant. Stop-eject, Paris, Galilée, 2009.
  • [4] Fernand Braudel, la Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949.
  • [5] P. Virilio, Vitesse et politique. Essai de dromologie, Paris, Galilée, 1977.
  • [6] Éric Hobsbawm, l'Âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle (1914-1991), Bruxelles, André Versailles, 2008.


Published 2010-12-15


Original in French
First published in Esprit 12/2010

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