Résumés Multitudes 35 (2009)
Jean-Claude Paye. De Guantanamo à Tarnac : un renversement de l'ordre de droit
La mise en scène de l'arrestation et de l'inculpation des " autonomes de Tarnac " révèle non seulement un bouleversement de l'ordre juridique, mais aussi une mutation de l'ordre symbolique de la société. Les procédures mises en place représentent un des aspects les plus significatifs de la tendance imprimée par la " lutte contre le terrorisme ", à savoir qu'un individu est désigné comme terroriste, non pas parce qu'il a commis des actes déterminés, mais simplement parce qu'il est nommé comme tel par le ministère de l'Intérieur. Ce qui fait de ces jeunes gens des terroristes, c'est leur mode de vie, le fait qu'ils tentent d'échapper à la machine économique et qu'ils n'adoptent pas un comportement de soumission " proactive " aux procédures de contrôle. Le discours du pouvoir devient le seul référent possible Les faits sont ainsi forclos du champ social et de l'espace du pensable. Ce faisant, cette image nous installe dans une structure psychotique.
Giuseppe Cocco. Anthropophagies, racisme et actions affirmatives
L'anticipation du Manifeste anthropophage (1950) d'Oswald de Andrade a consisté à saisir la dynamique brésilienne, à cheval entre l'héritage de la colonisation européenne et sa projection dans l'avenir. Oswald a vu dans le Brésil qui entrait dans la modernité un " pays du futur ", non pas du point de vue de la dynamique de construction d'une trajectoire nationale de développement, mais dans la perspective du développement du rapport brésilien (indigène) à l'altérité coloniale. La révolution anthropophagique, au fur et à mesure qu'elle projetait les Indiens dans le monde, se fondait sur une théorie de la multiplicité et non de la " diversité ". L'anti-colonialisme n'était pas un nationalisme et moins encore un isolationnisme, mais une machine de guerre pour prendre à l'Europe des riches " ce qui nous intéressait ".
Collectif Situaciones. Le retour du politique ?
Le trait le plus surprenant du conflit récent en Argentine réside, à notre avis, dans un certain déphasage – difficile à penser – entre l'agitation des passions et des raisons qui a accompagné la lutte d'intérêts et de sensibilités et une sensation d'inconsistance politique, la sensation de ne pas parvenir à trouver une adéquation avec la dynamique de convulsion sociale. Cette sensation nous amène à nous interroger sur le " retour du politique " que nous annoncent une série d'analyses et de prises de position relatives à la dynamique de ces derniers mois.
César Altamira. Mouvements latino-américains : entre puissance constituante et nouveau " welfare "
L'opposition entre les piqueteros et le gouvernement a déplacé le terrain de l'affrontement entre capital et travail. Si, par le passé, l'affrontement se jouait sur le salaire, aujourd'hui, la précarisation du travail est telle que la lutte des piqueteros et des sans-emploi est devenue une lutte pour la vie, pour la subsistance. Et c'est pour cela que leurs objectifs sont aussi ceux des travailleurs immatériels : autonomes et indépendants exploités par le capital à travers le réseau de coopération productive qu'ils ont établi entre eux.
Íñigo Errejón Galván. Une victoire difficile. De l'effondrement du pouvoir néolibéral aux difficultés de l'hégémonie indigène et populaire en Bolivie
Les transformations de la structure de classe associée au néolibéralisme en Bolivie pourraient être, paradoxalement, les conditions de possibilité pour l'émergence de propositions plurielles et pluriculturelles. L'épuisement des promesses jamais satisfaites de la modernité eurocentrée, l'altération des hiérarchies traditionnelles aux différents niveaux géographiques (localité, région, État, international) engendrée par les formes dans lesquelles se manifeste la globalisation dans les périphéries, et le retour – volontaire et planifié – à une souveraineté étatique qui n'a jamais été qu'une aspiration créole-urbaine, ont rompu les certitudes traditionnelles : les futurs imaginables, les formes d'organisation classiques, les sujets de changement et leurs identités, les classifications géographiques et raciales.
Oscar Vega Camacho. Penser l'Amérique du Sud
Le projet sud-américain ne serait ni intelligible ni possible s'il consistait en de simples changements de route ou prise de conscience des États nationaux. Il faut plutôt l'aborder à partir des crises qui affectent le système politique et les formes étatiques existantes. Nous devons observer la manière dont les luttes et les conquêtes des mouvements sociaux et indigènes ouvrent la possibilité, simultanément, de transformer la composition politique au sein de chaque pays et de précipiter la remise en cause de la composition et du rôle de l'État.
Anibal Quijano. Le contexte général en Amérique latine : la revanche des Indiens ? Réponse aux questions de Yann Moulier Boutang
Les processus qui se déroulent actuellement en Amérique latine sont une expression spécifique de processus ou de tendances qui traversent l'ensemble du " monde globalisé ". Ce monde est une configuration nouvelle en termes sociologiques, produite par les tendances qui poussent à un changement de " patron " du pouvoir colonial/moderne/eurocentré depuis la moitié des années 1970, même si certaines de ces tendances centrales avaient commencé à opérer une décennie auparavant. Pour le dire vite, nous sommes plongés dans une crise de transition de la colonialité globale dont on ne peut aujourd'hui prévoir l'issue, mais qui pousse vers une autre configuration du pouvoir global ou vers une révolution globale.
Juliane Rebentisch. Sept négations
Au cours de la lecture récente d'un petit manifeste esthétique d'Alain Badiou (" Troisième esquisse d'un manifeste de l'affirmationnisme ", in Circonstances 2. Irak, foulard, Allemagne/France, Paris, Lignes & Manifeste, 2004) qui a reçu une reconnaissance importante dans la scène intellectuelle berlinoise, je me suis surprise à en rejeter chaque argument, ou presque, mais cela m'a néanmoins inspirée à présenter ce que je veux dire aujourd'hui comme une réponse à cet essai, et sous la forme, en quelque sorte, d'un contre-manifeste. Un contre-manifeste non seulement parce qu'il est en général plus ludique d'articuler des thèses possibles sur l'" Esthétique et l'art contemporain " de façon apodictique et machiste, mais aussi parce qu'il est stimulant d'essayer de mettre cela en ?uvre de façon à contrer ces revendications érudites à l'universalisme, à la vérité, et à l'abstraction redevenues si désirables par la tendance d'aujourd'hui et (de façon peu surprenante) surtout au sein des jeunes intellectuels de sexe masculin.
Harry Halpin. La souveraineté numérique. L'aristocratie immatérielle du World Wide Web
Le World Wide Web, qui s'est construit sur les fondations d'Internet, constitue la principale avancée technologique de ces dernières décennies. Elle oblige tant le capitalisme que les diverses formes de résistance à se réinventer en permanence. Tim Berners-Lee, l'inventeur du Web, le définit comme un " espace d'information universel ", un espace capable de réfléchir le spectre tout entier de la politique et de la lutte contemporaines. Il se trouve pourtant que, si les effets produits par le Web ont été scrutés à la loupe, le Web lui-même a fait l'objet d'un nombre très limité de recherches. Les activistes n'ont commencé que très récemment à étudier la composition des réseaux qui contrôlent l'infrastructure du Web. Il aura fallu attendre pour cela l'affaire qui a éclaboussé l'ICANN et les manifestations contre le WSIS. Le Web est administré par un réseau hétéroclite, une " aristocratie immatérielle " qui comprend aussi bien des " hackers " partisans d'une démocratie radicale, que des entreprises telles que Google et Microsoft, et des organisations non gouvernementales telles que l'IETF (Internet Engineering Task Force) et le W3C (World Wide Web Consortium). Ce réseau hétéroclite assure au jour le jour un arbitrage entre les besoins du capitalisme mondialisé et les désirs du travail immatériel qui s'expriment vis-à-vis du Web.
Marc Bernardot. Une tempête sous un CRA. Violences et protestations dans les centres de rétention administrative français en 2008
Les révoltes des détenus des centres de rétention administrative français, restées confidentielles ces dernières années, ont été médiatisées à l'occasion de l'incendie du centre de Vincennes en juin 2008. Elles témoignent à la fois des conséquences de la répression croissante contre les étrangers illégalisés et des faibles moyens de défense des détenus et de leurs soutiens extérieurs. En effet les étrangers sont victimes d'une violence institutionnelle exacerbée dans les techniques d'arrestation, de gestion des centres, de reconduite et d'expulsion. Cette brutalisation, revendiquée par les pouvoirs publics, contamine les rapports à l'étranger, dans le monde du travail notamment, et se traduit par une pression sur les agents publics pour la détection et la dénonciation des " sans-papiers ". Face à cette répression les détenus, qui contestent la légitimité de ce traitement, n'ont d'autre choix que la mutilation, le suicide ou bien, lorsqu'ils parviennent à s'unir, la grève de la faim collective pour s'opposer à leur déportation. Leurs soutiens associatifs et militants sont de plus en plus criminalisés. Ils apparaissent néanmoins comme une avant-garde de la défense des libertés individuelles et publiques contre les avancées de la culture de dérégulation et de contrôle. Car la lutte policière contre les clandestins n'est qu'un cheval de Troie dans une guerre contre les minorités du Sud et la société civile dans son ensemble.
Kantuta Quirós & Aliocha Imhoff. Art/Cinéma/Queer. Cartographie d'un art politique contemporain
Le cinéma queer se déploie entre le cinéma expérimental, le journal intime, la vidéo plasticienne, le documentaire, la fiction onirique, la captation et le vidéo-tract militant. Dans l'article introductif, nous abordons plusieurs dimensions de cette création : l'une est le reflet d'une pratique de l'art queer depuis des expériences situées, c'est le cas des cinémas d'Hervé Guibert, de David Wojnarowicz, de Raphaël Vincent ou du travail photographique de Del LaGrace Volcano, depuis les expériences du sida ou des trans'identités. Une autre pourrait être la tentative de constitution d'un cinéma sexuel, celui de Hans Scheirl ou Maria Beatty, explorations d'un corps explosé et " dégenré ", qui connecte directement défilement des images, transformations chimiques et corporelles, sensations infra-mentales, jouissance et pratiques sexuelles déterritorialisés. Enfin, nous nous arrêtons plus largement sur l'émergence d'un cinéma queer qui se fait lieu d'élaboration d'un contre-cinéma, soustraction au cinéma qui pose un regard hégémonique sur des sujets politiques subalternes. Le genre documentaire est alors creusé de l'intérieur par ce geste décolonisateur.
Kantuta Quirós & Aliocha Imhoff. Descolonizando el cuerpo. Vidéoperformance féministe, queer et postcoloniale latino-américaine
L'article revient sur la performance politique chicana et l'art d'intervention urbaine latino-américain. Une tradition particulièrement féconde existe en Amérique latine depuis les années 1960, l'art-action, qui a donné naissance plus récemment à un foisonnement d'artistes performers qui travaillent dans un perspective féministe et/ou queer. Nous présentons ici le travail de l'artiste chicano Guillermo Gómez-Peña avec sa compagnie de performeurs, La Pocha Nostra, et celui du collectif féministe bolivien Mujeres Creando, qui articulent tous deux les oppressions de genre à une perspective postcoloniale et aux motifs du territoire, de la frontière, de la loyauté et de la dissidence identitaires. Leur travail visuel de vidéoperformance est issu de captations qui documentent leurs actions ou performances, ainsi que d'objets vidéo qui relèvent du champ poétique ou de l'hybridation entre documentaire et fiction. Ils prennent corps dans le contexte particulier du continent américain, celui des situations impériales et migratoires, des stratifications pigmentocratiques, mais aussi des processus de souveraineté et d'autonomisation des peuples indigènes, des mutations démocratiques et des mouvements révolutionnaires, des expériences de cultures de la frontière et de la créolité.
Published 2009-04-06
Original in French
Contributed by Multitudes
© Multitudes
© Eurozine












