Résumés Multitudes 34 (2008)
Anne Sauvagnargues. Un cavalier schizo-analytique sur le plateau du jeu d'échecs politique
Sans doute Guattari n'est-il pas le seul penseur des générations de l'après-guerre à faire du sujet le résultat d'une production sociale, d'une interpellation : Lacan et Althusser, Deleuze et Foucault poussaient eux aussi leurs avancées théoriques en ce sens. Mais Guattari procède à la dissolution de toute conception individuelle du sujet selon un axe politique et analytique qui n'est pas réductible aux propositions de Lacan, avec lequel il prend très nettement ses distances, ni même à celles de Deleuze, avec lequel il édifie amicalement et généreusement une belle ¦uvre collective. En réalité, Guattari ouvre un champ problématique avec des opérateurs conceptuels tout à fait neufs et singuliers, qui conjuguent les apports de Marx, de Sartre et de Lacan.
Christian Kerslake. Les machines désirantes de Félix Guattari. De Lacan à l'objet " a " de la subjectivité révolutionnaire
Lacan a manqué l'occasion de relier le concept d'objet " a " aux analyses marxistes de la production, de la reproduction et de la consommation dans l'économie politique, et scotomisé ainsi les formes possibles de l'" énonciation sociale " qui seraient susceptibles d'agir comme vecteurs de l'action politique, tout particulièrement dans les périodes de bouleversement technologique. Le capitalisme industriel, une fois mis en marche, génère des sujets déterritorialisés, et à travers une alternative constante entre déqualification et requalification professionnelle, engendre de nouvelles formes machiniques (en principe universelles) de subjectivité. Lacan avait découvert le mécanisme mais il n'avait pas su déployer ses conditions historiques et ses implications politiques. Guattari suggère que l'orientation générale des institutions sociales s'est radicalement transformée avec l'expropriation capitaliste des bénéfices de la révolution industrielle.
Jean-Claude Polack. L'analyse entre psycho et schizo
Au prétexte qu'il fut anti-¦dipien, on a cru Guattari ennemi de la psychanalyse. Mais son projet est antinomique de sa réputation. Plutôt que de réagir, de polémiquer ou de détruire, il aimait échafauder et construire. Son ¦uvre et son militantisme cherchaient à donner toute son ampleur à l'invention freudienne du Désir inconscient, à en étendre le concept, en déployant sa portée dans le champ thérapeutique, la pensée philosophique et l'action révolutionnaire.
Gary Genosko. Banco sur Félix. Signes partiels a-signifiants et technologie de l'information
Dans un tir groupé de livres publiés de 1972 à 1979, Psychanalyse et Transversalité (1972), La Révolution moléculaire (1977) et L'Inconscient machinique (1979), Guattari élaborait une typologie des systèmes sémiotiques utilisant un vocabulaire conceptuel hybridé de Peirce et Hjelmslev. En lisant ces trois livres en parallèle, je voudrais étoffer la sémiotique a-signifiante en la mettant en relation avec une ligne info-technologique sur le phylum machinique inspirée de l'un des exemples préférés de Guattari quant à la sorte de semiosis mise en jeu par les signes a-signifiants : les cartes bancaires. La nouveauté apportée par Guattari consistait à développer les signes a-signifiants dans une typologie des classes de signes mais en tenant compte du problème de la relation entre les dimensions matérielles et sémiotiques à l'ère de l'informatisation mondialisée.
Brian Massumi. Perception Attack. Note sur un temps de guerre
Quand la guerre se change en attaque de la perception et que la perception fait l'objet d'un conditionnement écologique ; quand l'écologie est celle de la naissance de l'expérience et que l'état naissant module ce qui est en devenir ; quand cette modulation habite un laps de temps indéfini, " éternitaire ", et que ce laps de temps est habité par la répétition d'un monde de conflit à venir ; quand cette avancée d'un monde de conflit parcourt l'ensemble du spectre, et s'exprime comme une force de vie – alors c'est que la machinerie de la guerre s'arroge les pouvoirs de créer les temps à venir. Elle revendique l'onto-pouvoir chaosmotique du " choc ".
Barbara Glowczewski. Guattari et l'anthropologie : Aborigènes et territoires existentiels
J'aimerais souligner ici ma dette à l'égard de la pensée de Guattari en traquant quelques étapes des échanges que nous avons eus autour de mes recherches de terrain auprès des Aborigènes d'Australie. Guattari est souvent cité avec Deleuze par les anthropologues de langue anglaise (particulièrement en Océanie) et ignoré voire rejeté par une génération d'anthropologues français. L'articulation de territoires existentiels avec différents systèmes de valorisation et d'auto-affirmation ontologique est à mon avis une clef essentielle pour analyser de manière anthropologique n'importe quel processus de resingularisation du rapport aux lieux dans un univers contemporain d'interactions globalisées.
Peter Pál Pelbart. L´inconscient déterritorialisé
Quand Guattari définit l´inconscient comme productif et non représentationnel, quand il le renvoie à l´Agencement d´Énonciation et, surtout à la fin de son ¦uvre, quand il l´aborde à partir du thème de la chaosmose, il opère une radicalisation croissante dans le rapport dudit inconscient au dehors, un effort de prolifération, de molécularisation et une infinitisation incessants qui le redessinent entièrement.
Anne Querrien. Les cartes et les ritournelles d'une panthère arc-en-ciel
Petit à petit, Guattari a forgé un ensemble d'outils à même de soutenir chacun dans son désir d'échapper à l'injonction capitaliste, en s'appuyant sur ses passions, sur les actions auxquelles il participe, sur les universaux culturels qu'il reconnaît, et sur les flux libérés à la surface de la terre par l'aventure humaine. Le sujet, mis à distance de l'impuissance que la centralité de son moi engendrait, développe sa réflexion et la capacité d'action dans une infinité de situations différentes. Ces outils viennent de la psychothérapie institutionnelle et de la psychosociologie dans un premier temps ; puis Guattari se tourne vers des sémiotiques non limitées par l'effondrement des " lieux de parole ", sensible depuis 1975 ; enfin il invente les " cartographies schizoanalytiques " et jette les bases de l'" écosophie ".
Natalie Gandais-Riollet et Alain Lipietz. Pauvreté, crise du climat et agrocarburants
Le développement des agrocarburants n'a pas seulement pour effet de réduire à la famine les plus démunis. Il se fait au détriment des droits sur leurs terres des communautés paysannes (pensons aux 4 millions d'hectares volés par les paramilitaires colombiens et replantés en palmiers à huile). Il se fait au détriment de la biodiversité, des dernières forêts primitives, comme en Indonésie où disparaissent les écosystèmes des orangs-outangs, des zones floristiques de l'Union européenne... Et pourtant, il y a encore deux ans, le développement des agrocarburants était présenté comme la solution miracle contre la raréfaction des réserves en pétrole et dans la lutte contre l'effet de serre. L'Union européenne surenchérissait en objectifs de plus en plus ambitieux ! Le revirement quasi unanime des positions officielles vis-à-vis des agrocarburants que l'on peut observer ces derniers mois est une première victoire. Il ne faut toutefois pas relâcher nos efforts.
Giovanna Zapperi. Renée Green : tactiques de l'Histoire
Smithson, Notari, Le Corbusier, Einstein... Les travaux de Renée Green esquissent des généalogies à travers des reconstructions et enquêtes qui impliquent des mouvements à travers le temps et les espaces, entre le présent et le passé, le sujet de la narration et le sujet de l'histoire, ici et ailleurs. Dans ces allers-retours entre les archives et la fiction, les figures historiques émergent comme des fantômes qui hantent littéralement ses films et occupent un espace liminaire entre l'imagination, l'histoire et les désirs investis dans le processus de la mémoire.
Isabelle Pariente-Butterlin. La dimension implicite de la norme
Selon l'hypothèse interprétative proposée par I. Pariente-Butterlin, le niveau des lois explicites ne peut pas représenter le paradigme de la norme. Autrement dit, la construction de la normativité fait référence à une dimension implicite permettant de mettre en lumière ce qui fonctionne à un niveau explicite. Dans ce sens, on peut admettre que la conduite ne constitue pas une expression de la loi. Une telle perspective déplace ainsi entièrement la problématique relative à la détermination d'un sens possible dans la production de conduites. En effet, " comment se fait-il que nous obéissions à des règles de droit dont nous ignorons l'existence ? " Dans la plupart de nos actions, nous ne réglons pas nos conduites sur la valeur et l'injonction de la loi. Ce qui implique que même notre rapport aux lois passe par une référence implicite à la norme. De cette manière, il devient sans doute envisageable de penser les formes de résistance ou d'acceptation des lois comme de modalités d'action ou de conduite assignées à l'horizon implicite de la normativité.
Marc Maesschalck. Normes de gouvernance et enrôlement des acteurs sociaux
L'étude des formes actuelles de la gouvernance permet de mettre en lumière les " formes d'expérimentation sociale " fondées sur l'enrôlement du collectif. Cela signifie qu'aujourd'hui la définition de l'effectivité d'un système de règles passe moins par la possibilité de réaliser une subsomption justifiant la validité interne d'une procédure que par " le pouvoir d'inférence à l'égard de la production d'une forme de vie sociale satisfaisante ". C'est pourquoi " la question de la normativité du droit se déplace de la cohérence formelle de son contenu sémantique vers son potentiel pragmatique de gouvernance comme institution sociale ". Il devient par là urgent d'inventer de nouvelles formes de coopération sociale à même de contrer " l'opportunisme " des acteurs sociaux capables de saisir les opportunités déterminées par la crise des formes institutionnelles classiques.
Emmanuel Renault. Biopolitique, médecine sociale et critique du libéralisme
La théorie foucaldienne de la biopolitique est une référence constante des débats contemporains sur la gouvernementalité néolibérale et sur la médicalisation et la psychologisation du social. C'est à partir des articles consacrés à l'émergence de la médecine sociale au XIXe siècle que les conceptions foucaldiennes de la biopolitique et du libéralisme sont ici soumises à un examen critique. La thèse défendue est que le mouvement de réforme sanitaire est irréductible au simple développement de la gouvernementalité libérale et que l'idée de médecine sociale est associée à l'époque à une critique des principes normatifs du libéralisme qui conserve une pertinence aujourd'hui.
Luc Vincenti. Philosophie et philosophie des normes chez Kant
Luc Vincenti part de la question de l'applicabilité qui, en matière de comportement humain, spécifie la normativité dans le champ plus large de la régularité. La philosophie pratique de Kant permet d'enraciner cette applicabilité, au-delà d'un simple sentiment de soi, dans la connaissance de sa liberté. Mais que devient ce fondement de l'obligation hors du champ moral, dans le champ juridique, où Kant se rapproche du positivisme kelsénien ? La philosophie politique kantienne est en fait à double face : mettant en question la fondation contractualiste dans le champ propre du droit, Kant retrouve la légitimité dans le rapport, finalisé, du droit à la morale : dans la capacité du droit à produire la paix en préservant la liberté. La notion kantienne d'usage public de la raison est alors tout à la fois ce qui manifeste cette fin du droit, par la liberté d'expression, et ce qui apparaît comme déploiement public d'une connaissance de la liberté par elle-même.
Félix Guattari. Impasse postmoderne et transition postmédia
Les philosophes postmodernes ont beau papillonner autour des recherches pragmatiques, ils restent fidèles à une conception structuraliste de la parole et du langage qui ne leur permettra jamais d'articuler les faits subjectifs aux formations de l'inconscient, aux problématiques esthétiques et micro-politiques. Il faudrait en revenir à une évidence simple, mais combien lourde de conséquences, à savoir que les agencements sociaux concrets mettent en cause bien d'autres choses que des performances linguistiques : des dimensions éthologiques et écologiques, des composantes sémiotiques, économiques, esthétiques, corporelles fantasmatiques, irréductibles à la sémiologie de la langue, une multitude d'univers incorporels de référence, qui ne s'insèrent pas volontiers dans les coordonnées de l'empiricité dominante.
Published 2008-10-20
Original in French
Contributed by Multitudes
© Multitudes
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