Le malentendu de 1968
Interview de Rudi Dutschke
Jacques Rupnik : Comment expliquez-vous l'incapacité de la gauche radicale de 1968 en Occident à comprendre l'importance du Printemps de Prague ?
Rudi Dutschke : L'explication est historique. Depuis la révolution de 1917 la majorité du mouvement ouvrier dans le monde vivait du mythe de la Révolution d'Octobre comme révolution prolétarienne. Et la persistance de ce mythe avait une séquelle : l'absence d'analyse critique de ce qui se passait en URSS. En 1945, l'Union soviétique avait contribué à la défaite du fascisme et à la reconstruction de l'Europe. Autrement dit, l'influence soviétique était alors d'un côte, dans un premier temps, une libération et de l'autre la fin de toute démocratie, la fin de ce que l'on appelle les acquis de la révolution bourgeoise. Pendant la période de la guerre froide la gauche a de nouveau eu tendance à identifier le socialisme avec l'Union soviétique et, en RFA, avec la RDA. C'est dans ce contexte qu'intervint le mouvement étudiant des années soixante. Je me souviens qu'au sein du SDS nous avions la majorité sur la question de la lutte contre l'impérialisme (américain) mais pas sur la question de l'Europe de l'Est. On n'en discutait même pas. C'était considéré comme secondaire, donc on lésait tomber. Je me souviens qu'à mon retour de Prague, personne dans le SDS ne pouvait braiment comprendre ce que je tentais de décrire sur les événements de là-bas. Pour eux c'était un problème et une démarche relevant du libéralisme et non du socialisme.
JR : La thèse du danger de " restauration du capitalisme " ?
RD : Plus ou moins. Mais aucune compréhension de la situation et des enjeux véritables dans le pays. Et c'est la raison principale pour laquelle la gauche en Europe occidentale n'a pas su comprendre la dynamique de l'émancipation sociale et politique en Europe de l'Est. De ce fait, la communication et la coopération devenaient impossibles. C'était en fait réduit à une affaire personnelle plus que politique : j'étais originaire de RDA, j'étais en contact avec Petr Uhl et quelques autres.
JR : En quoi les mouvements du printemps 68 à Paris et à Prague étaient-ils importants pour vous ? Avaient-ils, par-delà les malentendus, des dénominateurs communs ?
1968: Beyond soixante-huit
Forty years on, the differences between the 1968 uprisings in western and eastern Europe move into ever sharper focus. "In retrospect, the great event of '68 in Europe was not Paris, but Prague. But we were unable to see this at the time." A Eurozine focus including:
Jacques Rupnik
1968: The year of two springs
Aleksander Smolar
Years of '68
Rudi Dutschke, Jacques Rupnik
The misunderstanding of 1968. One of the last interviews with Rudi Dutschke
Mykola Riabchuk
How I became a Czech and a Slovak
Hannah Arendt, Hans-Jürgen Benedict
Correspondence
Wolfgang Kraushaar
Hannah Arendt and the student movement
Christian Semler
From pacifism to violence and back again
Chris Reynolds
May '68: a contested history
Magnus Wennerhag
The politics of the global movement
JR : Ne pensez-vous pas qu'une des raisons du " malentendu " Est-Ouest de 1968 ne tenait pas seulement à des contextes ou des rythmes de développement différents, mais surtout au fait qu'ils n'avaient pas les mêmes objectifs ? Idéologiquement, ils avaient peu de choses en commun : les tchèques voulaient humaniser le marxisme, alors qu'en France il y avait un retour à la pureté révolutionnaire de la doctrine marxiste.
RD : Absolument. Je m'en souviens, quand les étudiants tchèques sont venus à Berlin et sont venus me voir à l'hôpital ils m'ont dit : " C'est tellement difficile de parler avec les Allemands... ". Et ils avaient raison. Mais ils se sont retrouvés après l'invasion au Congrès des mouvements de la jeunesse à Sofia et ont pu tisser des liens nouveaux ; les gens du SDS ont compris que les Tchécoslovaques étaient prêts à travailler en commun pour déborder le carcan imposé par les officiels de Sofia et les organisations communistes. C'était un petit pas vers le rapprochement.
JR: L'unité dans la défaite, mais non la phase ascendante du mouvement ?
RD : C'est absolument exact. L'expérience ne fut pas concluante. Pourtant je suis persuadé que dans les années à venir la gauche ouest allemande devra comprendre (comme elle commence à le faire) qu'un changement de statu quo en RFA et en Europe occidentale est impensable sans lien avec l'émancipation politique et sociale en Europe de l'Est. Le changement isolé est impossible. Et le comprendre implique un changement formidable dans les consciences.
Published 2008-05-16
Original in French
First published in L'Autre Europe no. 20 (1989) (French version)
© Jacques Rupnik
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