Voisinage
Discours d'ouverture du 18ème congrès des revues culturelles
Neighbourhoods
Eurozine publishes original full length articles based on panel discussions held during the 18th European Meeting of Cultural Journals in Istanbul, 4-7 November 2005. Read contributions exploring facets of the main theme and the Turkey-Europe question from a range of intellectual and geographic backgrounds.
Eurozine Editorial
Neighbourhoods. Introduction
Orhan Pamuk
Neighbourhoods. Opening address to the 18th Meeting of European Cultural Journals
Hasan Bülent Kahraman
Turkey and Europe: Neighbours from afar
Claus Leggewie
From neighbourhood to citizenship: EU and Turkey
Mischa Gabowitsch
At the margins of Europe: Russia and Turkey
Emil Brix
Europe revisited. Neighbourly conflict and the return of history
Marc-Olivier Padis
The democratic neighbour: Politics of human rights in an enlarged Europe
Etyen Mahçupyan
The neighbour and the state
Esra Akcan
The "Siedlung" and the "Mahalle"
Ayhan Kaya
The Beur uprising. Poverty and Muslim atheists in France
Tomislav Longinovic
The post-oriental condition: Serbs and Turks revisited
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Turks at the gates of Brussels
Niels Kadritzke
Questions for Turkey: The Armenians, 1915
E. Efe Çakmak
Oh balmy breath... A tribute to Hrant Dink
E. Efe Çakmak, Andreas Huyssen, Susan Neiman
The Armenian genocide: Issues of responsibility and democracy
Asli Erdogan
We left a deep invisible mark behind us
Sebnem Senyener
Why there is a Turkish carpet on the psychiatric couch
Eurozine Review
"The neighbour as spy"
Eurozine News Item
Faces of Istanbul
Mon autre souci, à propos des revues culturelles, est qu'elles sont trop influencées par le monde anglo-saxon. Elles devraient au contraire communiquer davantage avec d'autres cultures, des cultures proches, mais aussi la culture dans laquelle elles s'inscrivent et à laquelle elles s'adressent. Leur rôle est d'aller à contre-courant des tendances générales dans le domaine culturel, de montrer d'autres directions, d'indiquer des alternatives à l'hégémonie de la culture anglo-saxonne.
Le thème qui nous réunit aujourd'hui est celui du " voisinage ", un concept qui, du point de vue turc, devrait inclure l'Europe. Pourtant, nous ne sommes pas encore devenus un voisin de l'Union européenne au sens plein du terme. La Grèce est le seul de nos voisins avec lequel nous sommes en assez bons termes. Nous faisons certes des progrès, mais il serait faux de dire que nous avons des relations satisfaisantes avec nos voisins – bien au contraire, nous sommes en situation de conflit perpétuel avec eux. On pourrait même aller jusqu'à dire que si nous tentons de résoudre nos problèmes avec nos voisins européens, c'est uniquement afin d'entrer dans l'Union européenne.
On considère généralement les rapports de " bon voisinage " comme intrinsèquement souhaitables. Et, en effet, au cours de cette réunion, nous allons certainement en chanter les louanges, les célébrer. Et nous aurons sans doute raison. En matière de paix internationale, le voisinage est un concept important, et les relations cordiales avec nos voisins indispensables. J'aimerais pourtant émettre quelques réserves à propos d'une certaine conception du voisinage bien établie dans notre culture et que l'on retrouve dans nombre de dictons et proverbes.
Oui, il faut que la Turquie s'entende bien avec ses voisins. Mais, d'un point de vue culturel, le voisinage me pose problème, comme à vous j'en suis sûr. Pour moi, vivre dans une ville moderne signifie tout d'abord être libéré des pressions créées par la présence de voisins. Le voisin est une personne que nous devons aimer et qui, dans le cas contraire, nous surveillera, nous dénoncera, révèlera nos attitudes et nos comportements fautifs. Le discours dominant dans notre culture – qui encourage à bien s'entendre avec ses voisins – revient dans une large mesure à dire que nous devons nous adapter à notre voisin (entretenons de bonnes relations avec elle ou lui pour ne pas être dénoncé). Ce discours nous incite à penser que c'est ce que nous dicte la raison.
La modernité, ou encore le besoin d'échapper au provincial, est en quelque sorte le souhait d'éviter le voisin, de se soustraire au regard inquisiteur et au contrôle de la communauté.
En matière de relations internationales, le concept de voisinage est à mon avis capital. Il serait bon que la Turquie s'entende bien avec ses voisins. Toujours est-il que ceux d'entre nous qui vivent dans les grandes villes peuvent se réjouir d'être débarrassés de leurs voisins, contrairement aux habitants des petites villes. Bien sûr, il nous arrive de frapper à la porte du voisin pour lui demander un peu de café quand nous n'en avons plus. Mais aussi plaisante que cette démarche soit, elle nous amène à laisser entrer chez nous les mécanismes de contrôle de la société.
D'après un dicton turc, " un voisin sait ce que son voisin pense ". Par là, nous concevons le voisin comme quelqu'un qui ne cesse de surveiller autrui, qui contrôle, rapporte aux autres les excès qu'il a observés, les consigne dans un carnet pour les ressortir au moment qui vous arrange le moins. Derrière cela, on retrouve les coutumes de la société ottomane, une société où l'État confiait à une communauté – que son représentant ne pouvait pas infiltrer comme nous le voyons faire dans la culture et la littérature occidentales – la tâche de trouver le coupable d'un crime, une société où existait une culture qui faisait de chacun tour à tour un policier puis un indicateur, une société qui accordait une grande importance au système du millet et transformait les communautés en environnements où tout le monde surveillait tout le monde. C'est de là que vient le concept de voisinage, concept que nous entretenons encore aujourd'hui. Nous autres turcs célébrons l'idée de " bon voisinage ", nous prenons grand soin de bien nous entendre avec nos voisins. Notons tout de même – c'est important – que, vivant dans des communautés aussi serrées, nous devons en outre bien nous entendre avec l'État, la police et l'armée. À cause de nos voisins, à cause de la peur de ce que les voisins diront, chacun garde pour soi les pensées qui pourraient prêter à controverse, qui diffèrent de celles des autres.
Alors, aimons nos voisins. Aimons la Grèce, l'Iran, la Syrie. Entrons dans l'Europe et vivons en paix. Mais n'abandonnons pas nos propres pensées, notre propre identité, notre propre personnalité uniquement parce que nous avons peur de ce que les voisins diront, uniquement parce qu'il faut bien s'entendre avec eux.
Les revues culturelles s'adressent pour l'essentiel aux personnes les plus cultivées et raffinées de la société, celles qui ont les revenus les plus élevés et l'éducation la plus poussée. La culture du voisinage, en revanche, est un concept servant les intérêts de ceux qui ne peuvent survivre seuls dans une ville moderne, de ceux qui ont besoin du soutien moral, et même culturel et religieux, de leurs voisins pour avoir prise sur leur environnement. Il faut bien s'entendre avec nos voisins, c'est évident, mais n'allons pas pour autant sacrifier nos pensées et nos désaccords. Quand nos parents se disputent, on peut éventuellement leur dire " Chut ! Qu'est-ce que les voisins vont penser ? ", mais la peur du voisin pourrait nous pousser à renoncer à nos idées et à penser comme tout le monde. Pour revenir à mon point de départ, ce que nous attendons des revues culturelles, c'est qu'elles ne nous amènent pas à penser en conformité avec les autres.
Je voudrais que cette conférence soit, de même que l'admission de la Turquie dans l'Union européenne, guidée par cette exigence. Chacun d'entre nous doit penser à sa manière à lui ; il n'y a aucune raison pour que nous nous ressemblions ; soyons fiers, en bons voisins, de nos différences, et pas de nos ressemblances. Notre voisin n'a pas à remettre en cause notre altérité. Voilà le genre de monde auquel nous aspirons. Et c'est la raison pour laquelle le terme de " voisinage " sert de titre à cette réunion : parce que nous voulons vivre dans un monde de diversité.
Discours prononcé par Orhan Pamuk en ouverture du 18ème congrès européen des revues culturelles qui s'est tenu à Istanbul du 4 au 7 novembre 2005.
Published 2007-04-26
Original in Turkish
Translation by Nathalie Cunnington
© Orhan Pamuk
© Eurozine







