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La beauté dérisoire d'un flocon de neige

quelques réflexions sur la culture islandaise contemporaine


I

L'Islande, cette île situé à mi-chemin entre l'Amérique et l'Europe, juste sous le cercle polaire, est en grande partie recouverte de sable noir volcanique, de roches et de glaciers. L'intérieur de l'Islande, inhabitable pour l'homme, est donc une étendue quasiment noire, un désert sans couleurs où règne un silence total. Telle est la première impression des visiteurs, islandais ou étrangers, qui chaque été pénètrent par milliers dans ce monde étrange, comme des oiseux migrateurs.

Or, peu à peu, le visiteur devient soit complétement séduit par ce paysage, soit terrifié devant ce vide et ce silence. Si la fascination l'emporte, si le visiteur, au lieu de s'enfuir, commence à regarder de plus près, il découvre une beauté cachée, des formes intéressantes dans le sable et dans la lave, une petite végétation d'une beauté sublime qui, selon les chercheurs, recèle de grandes vertus curatives.

Telle est la nature islandaise, riche malgré une apparence austère. Il en est de même, je crois, de la culture de ce pays.

II

Les Islandais sont un peuple de narrateurs. Ils ont toujours ressenti un besoin impératif, sans doute mêlé de plaisir, de se raconter des histoires. Pour créer un contexte, comprendre ses origines, décrire les autres et le monde et se situer par rapport à tout cela.

Je vais citer un exemple très significatif. Le 13 avril 2004, Gudbergur Bergsson, un des plus importants romanciers islandais des dernières décennies, a reçu le Grand prix littéraire nordique de l'Académie suédoise, que l'on appelle parfois " Le petit Nobel ". Lors de la remise du prix, il a prononcé un discours de remerciements, ou plus exactement, il a raconté une histoire de remerciements. Ou encore plus précisément, il a lu trois petites nouvelles, dont une manifestement autobiographique.

Cette façon de penser apparaît aussi clairement dans son dernier roman Un livre et 1/2 – une histoire horrible publié en Islande en octobre 2006, où il tourne en ridicule, d'une manière éblouissante, la mentalité d'une petite nation qui fait semblant d'être grande.

Si je peux me permettre de généraliser, je crois qu'un Français, un Anglais ou un Allemand aurait prononcé un discours classique, plus analytique ou théorique.

III

C'est une tradition qui remonte très loin dans le temps. Longtemps orale, elle passa à l'écrit avec la rédaction des Sagas au moyen âge. Depuis lors, la littérature, l'art de l'écrit, est au c¦ur de la culture islandaise. Car la culture islandaise est traditionnellement une culture livresque, et elle l'est restée plus ou moins jusqu'à ce jour. Ce n'est peut-être qu'aujourd'hui seulement qu'on peut voir un véritable changement, une décentralisation culturelle de la littérature au profit, en particulier, de l'art visuel (le grand peintre Kjarval), du cinéma (le jeune et brilliant cinéaste Dagur Kari) et de la musique (la célèbre chanteuse Björk).

Les Islandais sont une nation qui se cherche, qui cherche sa terre et son identité parmi les autres peuples. Parfois avec désespoir, parfois avec humour, mais toujours avec acharnement.

Pourquoi ? Il s'agit là peut-être d'une incertitude sur la position de l'Islande dans un monde qui devient de plus en plus ouvert, de plus en plus petit, si petit qu'on l'appelle parfois le village mondial. D'où une certaine incertitude sur les valeurs islandaises, un besoin de conserver la mémoire, serrer les rangs, faire face au monde, mais aussi l'explorer, voir du pays pour revenir ensuite au pays natal.

IV

Que peut-on qualifier d'islandais ? Quelle est la spécificité de la culture islandaise? C'est une grande question. On en trouve déjà une indication dans quelques titres parus ces dix ou quinze dernières années : ils portent des noms tels que Le rêve islandais (Íslenski draumurinn, 1991) de Gudmundur Andri Thorsson, Chers Islandais (Godir Íslendingar, 1998) de Huldar Breidfjord, L'image du monde (Myndin af heiminum, 2000-2002) de Petur Gunnarsson, L'auteur d'Islande (Hofundur Islands, 2001) de Hallgrimur Helgason, et ainsi de suite...

Ces auteurs posent la question de la culture islandaise vis-à-vis du monde, vis-à-vis de l'histoire et peut-être aussi vis-à-vis d'eux-mêmes, car chacun d'entre eux a soit vécu à l'étranger soit beaucoup voyagé, et tous voient leur pays, jusqu'à un certain point, avec les yeux d'un étranger, d'un visiteur.

Ils ont une double vision du monde, une double expérience dans le sens où ils ont une expérience personnelle de deux ou même plusieurs mondes culturels. Il s'agit d'individus qui sont sur la frontière, qui font un va-et-vient entre la société islandaise et l'étranger et respectent ainsi une tradition qui date de l'époque de la colonisation de l'Islande, au neuvième sièecle.

V

Reykjavík, capitale de l'Islande, est une ville mystérieuse, mais d'une toute autre facon que les grandes capitales culturelles et historiques telles que Prague, Budapest, Rome, Paris ou Berlin. Dépourvue de grande architecture, Reykjavik s'est construite de façon très hétéroclite. De fait, ce sont les couleurs extrêmement vives er variées des toits qui attirent en premier lieu l'¦il du nouvel arrivant. Et sous ces toits grouille une vie culturelle, diurne et nocturne, spirituelle et physique, qui produit des artistes de renommée internationale et attire non seulement les touristes, mais aussi des artistes désireux de participer à ce rendez-vous toujours renouvelé entre l'Europe, la Scandinavie et l'Amérique.

En effet, l'Islande devient de plus en plus une sorte de ville-état, une métropole moderne où les gens travaillent et ne vont à la campagne que pour se reposer le week-end ou passer les vacances d'été. Pour les jeunes Islandais, la campagne est carrément étrange, bizarre, ou bien alors quelque chose de beau, charmant, mystique ou menaçant.

L'imaginaire des jeunes artistes est de toute évidence très marqué par le cinéma américain, la drogue, l'alcool et le rock, mais aussi par une réalité islandaise quotidienne qui devient de plus en plus violente dans une société où règnent le matérialisme et le mercantilisme sans scrupule. Certains réagissent avec une violence presque physique, d'autres avec un humour et une tristesse dignes de Kafka, Chaplin ou Buster Keaton. Le roman le plus réussi de ce point de vue est peut-être 101 Reykjavík de Hallgrimur Helgason. Dans ce roman, qui se passe au c¦ur de Reykjavík, l'auteur pousse la frustration des protagonistes jusqu'au paroxysme et en fait une farce familiale complètement absurde. Mais il réussit en même temps le tour de force de décrire la réalité de gens qui ne savent plus qui ils sont. Il est intéressant de noter que ce même Helgason est un excellent artiste peintre et caricaturiste : son personnage emblématique et alter ego, Grim, porte un regard particulièrement percant et lucide sur la société islandaise.

VI

Artiste peintre et chercheur de renom, spécialiste de l'histoire de l'architecture en Islande, Hordur Agustsson a écrit que l'architecture islandaise ressemble en quelque sorte à la végétation du pays : elle n'est pas grandiose, elle ne se donne pas en spectacle comme en Europe ; au contraire, elle est plutôt discrète et séduisante dans sa modestie, trempée et fortifiée par une vie dure dans un climat parfois totalement invivable.

Qui veut connaître la culture islandaise doit donc apprendre à la regarder et l'écouter différemment, refuser le bruit et la vitesse, regarder de près et écouter attentivement, et à ce moment-là s'ouvre tout un monde nouveau : tout le charme, toute la force et toute la beauté dérisoire d'un petit flocon de neige, ce chef-d'¦uvre de la nature sont présents dans l'architecture, la littérature, la musique, et en un mot la culture d'un petit peuple qui a appris, au cours des siècles, à ne pas gaspiller ses ressources et son énergie, bref à garder yeux et oreilles grand ouverts et finalement s'en tenir à l'essentiel pour faire entendre sa petite voix dans la violente tempête des grandes nations.

 



Published 2007-03-06


Original in French
First published in Host 2/2006 (Czech version)

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