Rèsumès Multitudes 21 (2005)
EMMANUEL VIDECOQ & BERNARD PRINCE
Félix Guattari et les agencements post-média. L'expérience de Radio Tomate et du Minitel Alter
Au tournant de la décennie 80, Félix Guattari s'est intéressé au mouvement des Radios libres (radio Alice en 1976 à Bologne, puis radio Tomate en 1981) avant de s'associer directement, de 1986 à 1991, à un service télématique, " 3615 ALTER ", créé par un collectif qui comprenait le C3I, une association d'informaticiens critiques qui édite la revue Terminal. A la différence de la gauche traditionnelle, c'est moins une critique du contenu des médias et de leur instrumentalisation par les pouvoirs qui intéressa Félix Guattari que leur forme, leur mode d'organisation sociale. La prolifération de dispositifs machiniques devait rendre possibles de nouvelles articulations avec les technologies pour former des assemblages inédits.
BIFO
Les radios libres et l'émergence d'une sensibilité post-médiatique
La communication indépendante qui, ces dernières décennies, s'est manifestée dans les radios libres, le médiactivisme, les telestreet, le subvertising, etc, peut être considérée comme l'expression et la préfiguration de ce que Felix Guattari appelait " civilisation post-médiatique ". L'indépendance de la communication est un défi envers le pouvoir. Pour en comprendre le sens, il est utile de partir de la notion guattarienne d' " agencement collectif " et de réfléchir sur la différence entre le concept d'automatisme technique et celui de dispositif technique.
BRIAN HOLMES
Libre Association: Internet et la recomposition réticulaire
Qu'est-ce qu'une infrastructure impériale ? L'article retrace brièvement l'histoire militaire, universitaire et commerciale d'Internet, pour montrer comment sa constitution logique permet d'intégrer le plus grand nombre de machines, de réseaux et d'utilisateurs. Il interroge ensuite le pli par lequel ce dispositif normalisant permet d'amorcer une forme originale de critique sociale en actes. Le principe militaire d'" interopérabilité " cède le pas à une dynamique imprévisible de libre association, marquée par la figure organisationnelle de l'essaim. Mais Internet reste un dispositif de contrôle, traversé ou débordé par des pouvoirs constituants.
BIELLA COLEMAN
Les temps d'Indymedia
Indymedia est un réseau de centres de médias militants qui s'est constitué en 1999 à Seattle. Le logiciel libre permet au noyau initial d'installer et de former de nombreux nouveaux groupes. Ce sont les groupes eux-mêmes qui deviennent les médias collectifs au lieu de demander aux médias ordinaires de leur faire de la place. Pour Indymedia la technologie du libre permet de rééquilibrer l'accès à la parole à condition d'être utilisée de façon basique et accessible à tous. Mais Indymedia forme ses nouveaux adhérents à une culture commune. Un processus d'intégration collective devient possible malgré la diversité des cultures politiques de gauche.
JEAN LOUIS WEISSBERG
La crise fiduciaire des médias de masse. " Je crois parce que j'expérimente "
La croyance dans les grands médias est considérablement altérée par un mouvement qui voit la légitimité des organisations médiatiques traditionnelles désagrégée par une suspicion permanente. Des modèles de production directe (weblog notamment) ainsi que des formes encore balbutiantes d'expérimentation de l'information (jeux vidéo politico-réalistes dont on décrira quelques exemples) dessinent un paysage assez novateur. En fait, il s'agit bien d'une crise conjointe de la démocratie représentative et des médias de masse, tous deux atteints par une même corrosion du modèle pyramidal de pouvoir. Ces mouvements n'¦uvrent pas toujours dans la même direction. On y trouve, aux extrêmes opposés, la construction individuelle et collective de positions par comparaison et confrontation des points de vue, et la " théorie du complot " qui peut jouxter des formes repoussantes de révisionnisme historique (voir le succès du livre de Meyssan sur le 11 septembre, par exemple). Nous avons tout intérêt à prendre la mesure de la puissance émancipatrice que le vacillement du modèle pyramidal libère et, compte tenu des écueils, à miser hardiment sur cette ère post massmedia qui s'annonce.
JULIEN LAFLAQUIERE
Les " autres " applications des technologies Peer-to-Peer
Dans le flot des informations concernant le Peer-to-Peer, il est difficile d'échapper au sujet, semble-t-il inépuisable, des échanges de fichiers musicaux (illégaux ou non). Cet article propose de se détourner de la cible favorite des projecteurs des médias pour s'intéresser à la grande diversité des usages possibles de ces technologies. Tout en passant en revue quelques exemples, il dénonce également le regrettable amalgame qui est aujourd'hui fait entre une technologie, prometteuse de nouveauté(s), et les usages qui peuvent en être faits.
ARIS PAPATHEODOROU
Syndication, information nomade et médias intimes
La notion de média massif, formaté, rigide, unilatéral, opérant la séparation des acteurs et des spectateurs est, on le sait, largement remise en cause par l'internet. Mais l'étude du mécanisme portant le nom de syndication RSS montre que la notion même de média doit être profondément réinterrogée : s'il est préférable, pour reprendre le slogan des pratiques alternatives, de " devenir " le media plutôt que de le " haïr ", on se demandera désormais aussitôt : quel média ? La syndication RSS permet en effet de transformer l'information en pratiques de production permanente de subjectivité. Circulant automatiquement de blogs en blogs, de sites en sites, sans cesse renouvelée, archivée, sélectionnée, personnalisée, enrichie, l'information devient le combustible malléable des individus comme des communautés qui en font usage. Historique et potentialités en devenir de ces innovations seront ici présentées.
LAURENCE ALLARD
Termitières numériques ou les blogs comme technologie agrégative du soi
Les blogs, ces sites web centrés sur des messages postés jour par jour, et non plus sur des pages statiques, et réalisés à l'aide d'outils d'auto-publication (Dot Clear, World Press, Blogger...), renouvellent à plus d'un titre les genres de la textualisation de soi. Dans une perspective foucaldienne de " technologies du self ", les blogs actualisent des modalités contemporaines de subjectivation en couplage avec un agencement machinique. L'analyse de " journaux extimes " de publics fans ou amateurs de video ou de musique se centrera notamment sur les pratiques de citations automatisées inter blog (" fils de syndication " ou " d'agrégation de contenus") qui demeurent une spécificité techno-sémiotique de ce format et nous amènera à concevoir la production d'identités numériques, à l'¦uvre dans ces dispositifs d'écriture de soi, suivant un registre polyphonique et polymachinique, en suivant les hypothèses de Félix Guattari. Les blogs comme technologies du soi couplés le plus souvent à la pratique du podcasting donnent naissance à de " petites formes " agençant textes, sons et musiques, qui agrégent des fichiers en circulation sur le réseau via le p2p, dans un mouvement de chaînage expressif entre des subjectivités esthétiques. Du point de vue de l'économie de la création et de la politique de diffusion culturelle sur le réseau, ces " petites formes " expressives nées de l'agrégation de goûts des publics amateurs constituent un des éléments de la mise en crise du régime industriel d'échanges des biens symboliques. Telles des termitières digitales fabriquées à partir de bricolage de bouts de codes et de contenus en ballade sur le réseau, les blogs et les technologies associées participent à la désintégration des vieilles usines à rêves.
OLIVIER BLONDEAU
" Syndiquez vous ! ". Mobilité et agrégation en politique (quelques fils à tirer pour une étude sur les usages militants de la syndication
L'activisme politique via internet pose deux problèmes: (1) clivage du cyberspace et de la rue et (2) dissémination et solitude du cyberspace. La résistance électronique se montre désormais capable, ne serait-ce que localement, et temporairement, de résoudre ces deux difficultés. D'une part en utilisant des médias susceptibles de " boucler " les réseaux informatiques de circulation de l'information et l'espace urbain (téléphones portables) ; d'autre part en pratiquant la syndication de contenus, apte à créer du lien, du commun, sans pour autant attenter à l'autonomie comme à la singularité des sites, des blogs – des subjectivités. Le "média" porterait ici parfaitement son nom, se tenant entre l'intimité (du blog) et l'"ex-timité" (de la rue).
MATTEO PASQUINELLI
Machines radicales contre le techno-Empire
Davantage qu'un essai, cet article est une sorte de brainstorming et d'invitation à un travail de recherche approfondie sur le rapport qu'entretient la pensée post-opéraïste avec les nouvelles formes d'activisme et avec la culture de réseau. Matteo Pasquinelli tente en particulier d'analyser les relations qui se nouent aujourd'hui entre les technologies, l'imaginaire collectif et le corps politique. L'auteur développe notamment dans ce texte une comparaison inédite entre le concept de general intellect et la notion de logiciel libre, ainsi qu'avec les fondements de la culture psychédélique et les intuitions littéraires de James Ballard et de William Gibson. La version originale de ce texte est consultable à l'adresse : www.rekombinant.org/article.php?sid=2257.
MYRIAM VAN IMSCHOOT
Rests in pieces
À partir de Mal d'Archive de Derrida, cet article reparcourt le débat sur l'ontologie de la performance artistique et de ses implications pour la notion d'archive dans le monde de la danse. Ce texte accompagne la sélection de partitions chorégraphiques publiées dans la section Icônes. La large gamme d'applications des partitions nous invite à voir la performance chorégraphique comme un agrégat complexe de médiations et de remédiations au sein d'un champ pluriel de technologies (physiques, orales, écrites, etc.), de subjectivités et de temporalités.
JEAN-CLAUDE BOURDIN
La rencontre du matérialisme et de l'aléatoire chez Louis Althusser
En avançant l'idée de matérialisme aléatoire ou de matérialisme de la rencontre, Althusser poursuivait trois buts : donner au marxisme, enfin en crise, sa philosophie ; identifier sa philosophie dans un courant souterrain, la ligne d'Epicure et de Démocrite ; se donner les moyens de penser la crise pour y introduire des points d'hérésie. Cet article veut montrer que ce matérialisme est moins une philosophie nouvelle qu'une ontologie et une logique du peu, du dénuement du sens et de la raison. La rencontre est d'abord une thèse non sur la matérialité du monde, mais sur les conditions de pensée de son être même : sans origine, sans fin, sans sens, sans nécessité. Admettre cette thèse revient à laisser revenir dans la pensée, habitée par le vide, l'écart, la différence, son dehors sous la figure des pratiques singulières de ceux qui souffrent et luttent dans le vide et la déliaison du monde (capitaliste).
VITTORIO MORFINO & LUCA PINZOLO
Le primat de la rencontre sur la forme. Le dernier Althusser entre nature et histoire
Parmi les écrits althussériens des années 1980, cet article insiste surtout sur Le courant souterrain du matérialisme de la rencontre, tenu pour le plus significatif. Il traite principalement du thème de la rencontre, plus que d'autres concepts, comme ceux de vide et de rien, considérés comme secondaires par les auteurs. Dans cette perspective, c'est paradoxalement la pensée de Darwin qui devient un point de référence central, aidant à libérer la théorie marxiste de l'histoire de tout paradigme téléologique.
YANN MOULIER BOUTANG
Le matérialisme comme politique aléatoire
Le dernier Althusser, celui du matérialisme aléatoire est-il en dessous des textes de la maturité ? A-t-on simplement affaire à une autodestruction ? Althusser a-t-il confondu l'aléatoire avec l'indéterminisme idéaliste ? On montre qu'avec cette thèse, il entend compléter sa thèse de la surdétermination de la contradiction. En fait, on ne comprend cette position aléatoire que lorsque l'on revient au problème de la rupture révolutionnaire instauratrice d'une coupure. Si Althusser s'appuie sur Machiavel, c'est parce que dans Le Prince, ce dernier affronte le problème de la fondation d'une Principauté à partir de rien. L'aléatoire correspond à la fortuna sans laquelle la virtù se suffit pas. Le sort de César Borgia, l'échec du mouvement ouvrier et l'incertitude absolue d'Althusser vis-à-vis du temps (sa mélancolie) se superposent. C'est cet écho qui confère à la thèse du matérialisme son étrange profondeur par-delà ses échappées délirantes.
YOSHIHIKO ICHIDA & FRANÇOIS MATHERON
Un, deux, trois, quatre, dix mille Althusser ? Considérations aléatoires sur le matérialisme aléatoire
Le " matérialisme aléatoire " ne constitue pas simplement la philosophie de ce que, dans une perspective un peu trop linéaire, on pourrait appeler le " quatrième Althusser ". Même si, dans la dernière décennie de sa vie, Althusser tente bien de construire comme une " philosophie nouvelle ", conçue comme une alternative au " matérialisme dialectique ", il faut plutôt y voir, derrière les arguments passés, si fermes et si tranchants, des différents Althusser, quelque chose comme une couche pratique discrète, consciente ou inconsciente, dans laquelle ils auraient trouvé leur véritable point d'ancrage. Dans cette philosophie du " commencement à partir de rien ", il est d'abord question de ce qui a toujours été pour lui à la fois la question la plus nécessaire et la plus impensable : celle de la subjectivation politique.
LOUIS ALTHUSSER
Du matérialisme aléatoire
Dans ce texte de 1986, jusqu'ici inédit, Louis Althusser, prolongeant sa rupture envers la tradition du " matérialisme dialectique ", mais aussi avec ses propres constructions philosophiques antérieures, élabore, dans des conditions psychiques particulièrement difficiles, ce qu'il présente à la fois comme une " philosophie nouvelle " et comme une pratique souterraine depuis toujours présente dans toute philosophie.
GILLES CHATENEY, ERIC LAURENT & JACQUES-ALAIN MILLER
Le calcul du meilleur : alerte au tsunami numérique (entretien réalisé par YANN MOULIER BOUTANG et OLIVIER SUREL)
Dans cet entretien à trois voix avec Gilles Châtenay, Eric Laurent, et Jacques-Alain Miller, Yann Moulier-Boutang et Olivier Surel engagent un questionnement sur la saisie informatisée des données personnelles des citoyens, et de leur interconnexion. Consécutivement à ce déferlement technologique et au discours étatique qui le soutient en termes de protection et de gestion maximale du risque, les interlocuteurs identifient dans ce processus à long terme une résurgence utilitariste et, en son essence numérique même, un danger considérable pour la vie privée des individus. Face à cette volonté de totalisation raisonnée des identités et de l'humain, ils appellent à une observation citoyenne constante et à un débat public maintenu sur la question.
Published 2005-06-02
Original in French
Contributed by Multitudes
© Multitudes
© Eurozine












