Où réside la mémoire d'un peuple?
C'était au printemps 1997, mon deuxième voyage en Estonie; j'étais plein de curiosité pour ce pays, ses monuments, son rapport à son histoire et à celle de l'Europe, si différent de celui des Français, la mentalité de son peuple: toutes choses si mal connues de par chez nous, si exotiques et si proches à la fois: et voilà que je me retrouvais au fond d'une cave remplie de vieux papiers que j'étais sommé d'admirer: les archives folkloriques du musée littéraire estonien de Tartu, où mes amis avaient jugé tout naturel de m'entraîner, considérant qu'il s'agissait d'une visite essentielle pour comprendre l'Estonie. Qu'ils étaient loin, mon Versailles, mes châteaux de la Loire, mon Louvre! La mémoire de l'Estonie est infiniment moins monumentale que celle de la France, infiniment moins étatique aussi, moins marquée par les fastes d'un pouvoir: ce fut la principale leçon que je retins de cette visite. Une autre expérience, plus récente, est venue conforter cette impression en accentuant le sentiment d'immatérialité. Au bord de la petite route de terre qui serpente entre Lüllemäe et Tsooru à travers le parc naturel de Karula, plusieurs belles pancartes neuves, à l'entrée de chemins forestiers, indiquent des cimetières ou des établissements préhistoriques. Le touriste à bicyclette qui a l'idée de s'y engager finit par constater à ses dépens qu'au bout de ces sentiers il n'y a rien à voir, rien que la superbe forêt estonienne: manifestement, dans l'esprit de ceux qui les ont posées, les pancartes se suffisent à elles-mêmes.
Bien sûr, il y a aussi des monuments auxquels les Estoniens sont attachés, comme Pikk Hermann: mais est-ce bien, au juste, un monument estonien? Ce symbole national, reproduit sous forme de petits porte-drapeaux que l'on trouve dans de nombreux foyers estoniens, mais dont le nom s'énonce en bas-allemand, n'est-il pas, aussi et d'abord, un fantôme d'une autre mémoire, celle des barons baltes et des marchands de la Hanse, celle d'un peuple disparu? Comment et quand est-il devenu un symbole estonien? Ce genre de question se pose beaucoup plus rarement en France: la plupart de nos hauts lieux ne peuvent être rattachés à un autre passé que celui de la France. Voici deux mille ans, les habitants du futur territoire de la France parlaient une langue celtique, le gaulois, et non une langue latine comme aujourd'hui; pourtant même les hauts lieux du passé gaulois, comme la colline d'Alésia[1] , ont été intégrés à la mémoire nationale, entre le XVIe et le XIXe siècles, par le biais d'une construction idéologique encore très vivante aujourd'hui qui fait des Gaulois "nos ancêtres", tandis qu'en Estonie le passé allemand est unanimement perçu comme "étranger".[2]
D'un pays à l'autre, les formes que prend la mémoire collective sont très diverses. Or les enjeux de la mémoire sont essentiels, plus encore peut-être à notre époque qu'aux autres: l'Europe occidentale est entrée dans l'ère du patrimoine et de la commémoration, et il me semble qu'il s'agit d'un phénomène appelé à toucher tout l'Occident, même s'il est sans doute moins accentué en Estonie. En France, les musées poussent comme lactaires après la pluie, et le nombre de monuments protégés pour leur valeur historique est si élevé qu'on se demande parfois comment nos descendants vont parvenir à bâtir quelque chose de neuf dans les interstices. Ces "monuments" sont de nature de plus en plus diverse: des usines, des paysages naturels ou semi-artificiels, la décoration intérieure de cafés célèbres. Par ailleurs, la fièvre commémoratrice est telle que le pays donne l'impression d'aller d'anniversaire en cinquantenaire et de cinquantenaire en centenaire: et il ne s'agit pas seulement de cérémonies officielles: des associations privées célèbrent des mémoires parallèles ou des contre-mémoires, comme celle de la Vendée[3] dans les spectacles touristiques à grand succès du Puy-du-Fou qui mobilisent la population de villages entiers pour servir de figurants; de nombreux colloques universitaires prennent des anniversaires ronds pour prétexte, car c'est le meilleur moyen d'attirer des crédits et l'attention des médias; la luxueuse et prestigieuse collection littéraire de la Pléiade consacre désormais tous les ans son Album (un petit livre magnifiquement illustré et relié offert aux acheteurs de trois volumes) à un écrivain dont c'est le centenaire, ou de la naissance, ou de la mort.
Cette "tyrannie de la mémoire" (Pierre Nora) est, dans une certaine mesure, angoissante: on peut y lire la montée en puissance d'une industrie touristique devenue le premier employeur d'une France en voie de désindustrialisation, et qui menace de transformer le territoire en un gigantesque Disneyworld pour retraités britanniques et japonais; l'angoisse de la mort (les commémorations de centenaires se multiplient à l'heure où la durée d'une vie humaine se rapproche, précisément, d'un siècle) et de la perte (la société française supporte de moins en moins l'idée que quelque chose puisse être détruit pour céder la place à du neuf: de plus en plus, tout ce qui est nouveau est perçu comme une menace); une vaine tentative d'arrêter le temps à une époque de mutations accélérées qui affectent désormais les fondements même de notre conception de nous-mêmes: la ruralité, alors que les campagnes vidées de leurs paysans sont envahies d'urbains avides de grand air; la nation, à l'heure où, avec la construction de l'Europe, un nouveau "pays" est en train de se surimposer à notre patrie millénaire; l'épopée de la Révolution et du progrès, véritable mythe national dans la "patrie des droits de l'homme", en un temps où les idéologies progressistes s'effondrent et où le "modèle français" en matière économique et sociale achève d'agoniser dans un monde toujours davantage dominé par le libéralisme. Il est vrai que les vecteurs traditionnels de notre conscience collective ne fonctionnent plus, ou mal: l'école a renoncé à délivrer, comme au XIXe siècle, un enseignement ouvertement normatif et idéologique; l'histoire a cessé d'être un réservoir d'exemples glorieux et un outil au service de la cohésion nationale, elle adopte désormais (ou tente d'adopter) un regard distancié, quasiment ethnologique, sur notre passé; on n'édifie plus de statues de grands hommes dans les squares, de peur du ridicule. Mais peut-être n'est-ce pas une catastrophe que l'on commémore les luttes et les batailles au lieu de les livrer: notre époque est peut-être celle d'une "tyrannie de la mémoire", mais c'est avant tout un temps de paix et de prospérité.
Quelque sentiment que l'on éprouve face à ces phénomènes, il est bon de les analyser pour les comprendre. Où réside la mémoire d'un peuple, d'un pays? Comment s'articule-t-elle dans ses différentes expressions et dimensions, comment s'est-elle construite? Que met-elle en valeur en priorité, quelles sont ses ombres, ses oublis? Les Français disposent, pour répondre à ces questions, d'un extraordinaire instrument, un véritable monument historiographique (à tous les sens du terme, puisque les 7 tomes totalisent 5 623 pages): Les Lieux de Mémoire , publié sous la direction de Pierre Nora entre 1984 et 1992, c'est-à-dire au moment même où les évolutions ci-dessus évoquées sont devenues évidentes. Du reste, même si l'ouvrage lui-même, trop volumineux, trop érudit et trop coûteux, n'a guère touché le grand public, son titre est très vite devenu une expression courante, entrée dans le Grand Robert, le plus prestigieux dictionnaire de la langue française, avant même la parution des derniers tomes: il est aujourd'hui tout à fait courant de désigner tel ou tel symbole, monument, événement, etc., comme un "lieu de mémoire".
C'est un recueil de 131 articles dûs à des universitaires, parmi lesquels figurent les plus prestigieux de cette génération. Ils abordent toute une série de "lieux" de la mémoire française : ce terme est à comprendre de manière très large puisqu'il inclut à la fois des lieux géographiques comme Alésia, de grandes figures comme Jeanne d'Arc, des institutions comme l'Académie française, des événements de portée nationale comme le Tour de France cycliste, des symboles comme le coq gaulois, la devise nationale ("liberté, égalité, fraternité"), des usages attribués au "génie français" comme la gastronomie, etc.; bref, tout ce que les Français identifient comme constitutif de la dimension historique de leur identité, depuis très longtemps (parfois le Moyen âge) ou depuis une époque plus récente (beaucoup de ces "lieux" se sont constitués au XIXe siècle). L'ouvrage aborde aussi les "contre-mémoires", comme le mouvement littéraire régionaliste du Félibrige (né vers 1860 dans les régions méridionales de langue occitane) ou le musée du Désert, où les Français protestants commémorent les persécutions religieuses des XVIIe et XVIIIe siècle; des "lieux" dont la fonction de mémoire est en train de s'effacer, comme la khâgne, cursus littéraire d'élite du début du XXe siècle marginalisé par l'évolution du système scolaire, d'autres enfin qui ne sont pas parvenus à s'imposer, comme le musée historique de Versailles.
Le recueil est organisé en trois grandes parties. La première publiée, et la plus brève, porte sur les lieux de mémoire de "la République", régime politique qui a mis un siècle et demi à s'imposer (de 1792 à 1944) mais dont le sort s'est peu à peu assimilé à celui de la démocratie comme à celui de la nation. La deuxième porte sur "la nation" à travers ses héritages (y compris monarchiques), son historiographie, ses paysages et son territoire (ses frontières notamment), la symbolique de l'État (la France n'est pas une Kulturnation comme l'Estonie: l'État a préexisté à la nation et l'a largement forgée), les figures du patriotisme français, etc. La troisième porte sur "les France", c'est-à-dire sur la diversité des mémoires: il explore les principales lignes de conflits, les "lieux de mémoire" les moins consensuels, les enracinements locaux; le dernier volume revient sur les principaux emblèmes nationaux. L'ensemble obéit donc à un plan d'ensemble préétabli et cohérent, même si l'attribution de tel ou tel thème à tel ou telle section est parfois discutable. Certaines sections ont l'ambition d'être systématiques, comme celle sur les minorités religieuses; d'autres se focalisent sur quelques exemples significatifs : ainsi, seuls trois grands personnages sont étudiés dans la section "identifications": Charlemagne[4] , Jeanne d'Arc et Descartes, tandis que Louis XIV, par exemple, est négligé.
Le traitement des sujets est très homogène d'un article à l'autre. Il ne s'agit pas de rappeler un événement, de décrire une coutume ou un usage "national", d'esquisser la biographie d'un grand Français: les faits sont supposés connus; mais de montrer comment, quand et pourquoi ces éléments se sont ancrés dans la mémoire collective, sont devenus constitutifs d'une identité, ou se sont effacés.
Ainsi l'article sur Alésia, dû à Olivier Buschenschutz et Alain Schnapp, part d'une analyse des textes romains et médiévaux qui évoquent le site, en commençant par le tout premier, le De Bello Gallico de César (paru en 51 av. J.C.): les auteurs montrent que le conquérant grossit l'importance de ce médiocre oppidum pour mettre en valeur sa victoire, dont il fait le point culminant de son épopée gauloise. Puis ils passent aux fouilles archéologiques du XIXe siècle, en les replaçant dans leur contexte idéologique: ce fut Napoléon III, un Empereur qui voulait se poser en sucesseur de César, qui les fit entreprendre en 1861-1865. Puis l'article analyse les conflits que le site a suscités après les fouilles: même s'il était connu depuis le Moyen âge, l'emplacement d'Alésia a été longuement contesté à l'époque contemporaine; ces réclamations venues de différentes régions de France ne reposent sur rien de sérieux d'un point de vue scientifique, mais elles sont révélatrices de l'importance acquise entretemps par Alésia (et Vercingétorix) dans la mémoire nationale, et ne peuvent se comprendre que dans le contexte de l'essor d'un nouvel outil de connaissance du territoire, les cartes d'état-major: ces documents destinés à l'origine à l'armée, vendus au grand public à partir de 1880 environ, couvrirent progressivement l'ensemble du territoire à une échelle de 1/50.000 et permirent, d'après le texte de César, des analyses (ou des rêveries) distinctes de celles des archéologues, axées sur la topographie et l'onomastique. Les dernières pages analysent les liens entre Alésia et les "crises de la conscience nationale" : l'intégration d'Alésia à la mémoire collective représente une tentative de "décoloniser l'Antiquité classique" en reconstruisant à la France des origines gauloises aussi prestigieuses que Rome, fût-ce par opposition à elle, et supposées plus démocratiques; ce dernier trait a permis à Alésia de survivre à la chute de Napoléon III et de devenir un mythe scolaire républicain, encore présent (au niveau parodique certes) dans Astérix.
De même, l'article que Michel Winock consacre à Jeanne d'Arc cherche avant tout à identifier les différentes "mémoires" de la vierge lorraine, très différentes les unes des autres et souvent conflictuelles, en analysant leurs variations chronologiques et spatiales. Malgré Villon, Jeanne d'Arc n'a pas toujours joui du respect universel comme aujourd'hui: en 1755, Voltaire s'en est moqué dans un long poème satirique, La Pucelle; c'est la génération romantique du début du XIXe siècle qui l'a glorifiée la première, puis la "longue méditation sur le sort de la patrie" après la défaite de 1871 face à l'Allemagne en a fait une figure nationale, et largement nationaliste. Il existe donc une Jeanne d'Arc catholique, symbole de la place privilégiée de la "fille aînée de l'Église" (la France) dans le monde chrétien: elle fut canonisée en 1920, tardivement donc, au lendemain de la victoire de la France dans le premier conflit mondial. Mais il y a aussi une Jeanne d'Arc républicaine, fille et rassembleuse du peuple, fêtée officiellement chaque 8 mai (jour anniversaire de la délivrance d'Orléans), depuis 1920 aussi; et une Jeanne d'Arc nationaliste, fine fleur xénophobe de la "race celtique" supérieure, que le Front national, le parti raciste et eurosceptique d'extrême-droite, honore chaque 1er mai (date choisie arbitrairement pour faire concurrence à la gauche le jour de la fête du Travail) par un défilé devant sa statue, place des Pyramides à Paris. Il y a même eu, vers 1900, une Jeanne d'Arc socialiste, abandonnée par son Roi et assassinée par l'Église. Ces différentes mémoires divisent les Français entre eux, mais elles peuvent aussi les rassembler: ainsi ce fut à l'occasion du cinquième centenaire de la libération d'Orléans qu'en 1929, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, un président de la République française (anticlérical et protestant) assista ès qualité à une messe, dans un esprit de réconciliation avec les catholiques, en conflit avec la République depuis sa naissance. La figure de Jeanne d'Arc nous dit que les Français ont toujours été divisés, mais que leur Histoire est miraculeuse, et que les miracles se produisent lorsqu'un grand Français (ou une grande Française) se sacrifie pour unir et sauver la nation en danger.
Il ne s'agit pas de contestations polémiques et passionnées des mythes nationaux, comme celle à laquelle s'est livré Andrei Hvostov dans Mõtteline Eesti (1999). Certains articles, pourtant, sont assez déstabilisants, comme celui où Michel Pastoureau montre que le "coq gaulois" était au départ un symbole péjoratif utilisé à l'étranger pour moquer l'arrogance française; mais ce n'est pas leur but essentiel: l'une des conséquences (ou l'une des conditions?) de l'entrée de la France dans l'"ère des commémorations" est que les conflits portant sur la mémoire se sont beaucoup apaisés. L'article de Pascal Ory sur la gastronomie ne cherche pas à remettre en cause directement le discours, encore très répandu, selon lequel "en France, on mange: ailleurs, on se nourrit"; mais il en analyse la constitution à partir d'une histoire des sociabilités alimentaires. La première étape essentielle de la constitution d'une conscience gastronomique nationale fut la Révolution, époque où les cuisiniers des grandes familles nobles, mis au chômage par leur départ en exil, créèrent des restaurants; cela correspondait au passage d'une sociabilité nobiliaire, où l'on recevait chez soi des gens que l'on choisissait, à une sociabilité bourgeoise, à la fois plus démocratique et plus ostentatoire (signe des temps, le tout premier restaurant bourgeois, distinct des auberges et autres gargotes, avait ouvert juste avant la Révolution, en 1782). La deuxième étape en fut la IIIe République (1870-1940), âge de la petite bourgeoisie et surtout apogée des campagnes françaises et de leurs traditions: l'usage du restaurant se démocratisa et la gastronomie s'enrichit des plats du terroir. La dernière étape se place dans les années 1960, lorsque l'essor du tourisme contribua à fixer une géographie des hauts lieux de la gastronomie française qui ressemble fort à celle des grands flux automobiles, tandis que dans une France désormais replète et soucieuse de sa ligne, la riche et lourde cuisine d'antan cédait la place à la "nouvelle cuisine", plus raffinée et plus diététique, porteuse de valeurs d'authenticité modernes, écologiques, urbaines.
Un projet comparable à celui de Pierre Nora a-t-il un sens en Estonie? À l'évidence; mais il doit prendre en compte les différences essentielles qui séparent la mémoire collective des Estoniens de celle des Français, les conceptions estonienne et française de la nation, etc. L'État a joué, me semble-t-il, un rôle négligeable dans la constitution de la mémoire collective des Estoniens (à l'exception peut-être du "bon vieux temps suédois" et de la fondation de l'université de Tartu par le roi Gustave II Adolphe); en revanche, la langue, la littérature et surtout le folklore ont joué un rôle bien plus faible dans la constitution des "lieux de mémoire" de la France: aucune grammaire française n'occupe une place comparable à celle de Stahl, telle que Jaan Kross l'évoque dans La vue retrouvée ; aucune oeuvre littéraire n'a le statut de Kalevipoeg (il existe pourtant une épopée nationale, la Franciade de Ronsard, composée en 1572-1574, mais elle est complètement oubliée: Ronsard ne subsiste que par ses sonnets); l'adjectif "folklorique" est couramment utilisé dans un sens dépréciatif ou ironique, synonyme de "pas sérieux".
La mémoire de la France s'est largement construite "d'en haut", depuis le centre; et contre ses minorités culturelles: cette entreprise, pourtant, a joui d'un succès indéniable parmi ces minorités elles-mêmes. Encore aujourd'hui, le combat culturel et autonomiste se heurte à l'opposition de la majorité des populations de souche minoritaire, comme l'a montré l'échec du référendum organisé en Corse sur l'autonomie de cette région en juillet 2003. De même, le Félibrige a débouché sur une impasse: il s'est progressivement rapproché des extrême-droites traditionnalistes et antirépublicaines, que le désastre du régime de Vichy (1940-1944), complice de l'Allemagne nazie, a totalement décrédibilisées. Ce mouvement a pourtant produit des oeuvres littéraires majeures, comme celle de Frédéric Mistral (1830-1914, prix Nobel de littérature en 1904); mais personne ne les lit, surtout pas dans le sud de la France où les timides projets d'un enseignement de l'occitan à l'école soulèvent de très fortes oppositions. Au contraire, le peuple estonien s'est construit comme un "petit peuple" perpétuellement menacé d'extinction et en lutte contre les Empires (mais A. Hvostov montre, dans le dernier chapitre de son livre, qu'il aurait très bien pu en aller différemment).
Par ailleurs, mais c'est directement lié à ce qui précède, une partie notable des "lieux de mémoire" des Estoniens sont à l'origine des créations de gens venus d'ailleurs pour dominer la société locale, et que "ceux de la campagne" se sont peu à peu appropriés. Aux régimes successifs (monarchies, puis République) en France, correspondent, dans la mémoire collective, les jougs étrangers sucessifs sur l'Estonie; mais tandis qu'après sa chute la monarchie a été réintégrée à l'héritage national français, l'Estonie a construit son identité en rupture absolue avec les dominations étrangères passées : Versailles est un lieu de mémoire, la rue du Boulanger à Tallinn n'est pas près d'en devenir un! La capitale de l'Estonie n'est une ville majoritairement estonienne que depuis un siècle et demi; plus généralement, les Estoniens n'ont cessé d'être un peuple de paysans que depuis quatre ou cinq générations. Alors qu'en France les villes sont au coeur de l'identité nationale depuis l'époque romaine, et que l'idée d'une identité française ancrée dans "la terre et les morts" (M. Barrès) n'a émergé, brièvement et de manière toujours controversée, qu'entre 1880 et 1945, pour les Estoniens en 1900 les villes étaient encore des corps étrangers, comme le montre admirablement un passage de L'été d'Oskar Luts (au chapitre XVI de la première partie, lorsque Toots et son père arrivent à Tartu). De ce fait, la France n'a aucun "lieu de mémoire" comparable à la révolte de la saint-Georges ou à la guerre de Mahtra; et contrairement au musée en plein air de Tallinn ou au musée national de Tartu, temples respectés de la mémoire d'une Estonie rurale, les musées français des Arts et Traditions populaires sont négligés et désertés : même des Lieux de Mémoire , qui ne leur consacrent aucun article.
Enfin, la mémoire nationale estonienne me semble infiniment plus homogène que la mémoire nationale française, pour des raisons de taille des deux communautés, mais surtout parce que les Estoniens, en lutte perpétuelle pour leur survie culturelle collective, ont été forcés de s'unir: la mémoire collective estonienne valorise les manifestations d'unanimisme, comme les festivals de chant (un autre "lieu de mémoire" parfaitement inconnu en France!); en revanche, elle minimise les motifs et les périodes de désunion (ainsi la dimension de guerre civile des conflits de 1918-1919 me semble minorée, tout comme la portée des conversions à l'orthodoxie au XIXe siècle). Plus fondamentalement, en conséquence d'une définition culturelle de la nation et d'un passé conflictuel, plus encore (me semble-t-il) que celle de la France: quoique d'une autre manière, la mémoire de l'Estonie est essentiellement celle d'une seule communauté culturelle: à l'exception peut-être des vieux-croyants la communauté russophone n'a pas de mémoire collective alternative intégrée à celle de l'Estonie (ce qui lui tient lieu de mémoire se réfère à un monde mort, l'URSS, et à un monde étranger, la Russie); d'autres communautés ont disparu ou se sont très affaiblies, comme les Allemands, les Suédois de la côte et les Juifs.
Les lignes qui précèdent ne représentent que des indications partielles, sans doute en partie dicutables: je ne suis pas estonien. Tout un travail de définition de l'objet "lieux de mémoire" est nécessaire, c'est-à-dire une réflexion sur l'identité nationale estonienne, sur les mécanismes de sa constitution, sur la manière dont elle s'est exprimée et s'exprime encore aujourd'hui. L'ouvrage français peut être une référence, pas un modèle, ni un guide: chaque peuple a sa propre mémoire, chaque mémoire a sa propre structure.
- [1] En décembre 53 av. JC, six mois après la fin de la conquête romaine de la Gaule par Jules César (57-53 av. JC), une révolte éclata dans le Massif central; les révoltés placèrent à leur tête un Chef suprême des guerriers ("Vercingétorix" dans la transcription latine) dont nous ignorons le nom. En quelques mois, l'indiscipline des révoltés leur fut fatale: ils durent s'enfermer dans l'oppidum d'Alésia, aujourd'hui Alise-sainte-Reine (en Bourgogne), qui tomba en septembre 52. Vercingétorix orna le triomphe de César à Rome, puis il fut étranglé dans sa cellule. Depuis le XIXe siècle, le siège d'Alésia est, dans la mémoire nationale française, l'équivalent de la bataille de la saint-Matthieu en Estonie; Vercingétorix est notre Lembitu.
- [2] Cela n'a rien d'évident. Culturellement, les Françis descendent essentiellement des Romains et des Germains arrivés plus tard: le passé gaulois n'a pratiquement laissé aucune trace. Inversement, l'Estonie peut être perçue comme un pays appartenant au monde germanique. Cf. J.-P. Minaudier, Reis Euroopa lõppu. Vikerkaar 2002, n. 2/3.
- [3] La Vendée est située au sud-est de la Bretagne. De 1793 à 1796, elle abrita une guérilla qui combattit la Révolution pour des raisons à la fois religieuses et fiscales. Traumatisée par la répression, elle devint au XIXe siècle l'une des places fortes d'un catholicisme réactionnaire et antirépublicain.
- [4] En France, l'école a imposé l'idée que notre pays est directement issu de l'Empire carolingien, et Charlemagne (742-814, Empereur d'Occident à partir de 800) est perçu comme l'un des ancêtres des monarques français: une chanson récente de Charles Trénet le qualifie d'"Empereur de France". C'est un exemple de mémoire historique disputée, puisque beaucoup d'Allemands considèrent Charlemagne comme le premier de leurs Empereurs. Bien entendu, vers 800 les notions de "France" et d'"Allemagne" n'avaient aucune validité.













