Le milieu insoupçonné du continent
Géographes français: un mot de remerciement!
Réflexions sur l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest, transmises depuis Vilnius en Lituanie.
Il y a de cela onze ans, je quittais l'Angleterre et rentrais à Vilnius pour les fêtes de Noël. Il s'agissait de mon premier long séjour à l'Ouest. Faisant partie du programme d'échange d'étudiants, j'avais cueilli des pommes pour un agriculteur et suivi plus tard des cours d'anglais à l'Université. Je pris le bus pour Varsovie, où j'avais prévu de monter dans le train à destination de Vilnius. Mais les trains étaient bondés de petits commerçants et de spéculateurs et ce n'est qu'à la troisième tentative que je parvins à obtenir une place, me retrouvant assis entre des hommes qui faisaient souvent le trajet aller-retour (il ne restait que quelques pages vierges dans leurs passeports pourtant récents et noircis de cachets douaniers). Ils buvaient de la vodka et je les comprenais: l'alcool était le seul moyen de supporter un tel voyage. Puisque nous devions prendre plusieurs correspondances, il nous fallut toute la nuit pour parcourir une distance relativement courte. La Lituanie, comme le reste de l'ex-Union soviétique, était dotée de rails russes plus larges, alors que ceux de la Pologne correspondaient aux normes européennes.A l'aube, endormis et transis, nous étions descendus à la frontière dans une gare dont la construction remontait à l'époque tsariste. Les quelques bancs ne permettaient pas d'accueillir une telle foule et les gens restaient debout, s'asseyaient ou se couchaient un peu n'importe où. Quelques personnes originaires d'Asie centrale avaient eu la bonne idée de jeter sans cérémonie d'énormes sacs rembourrés de jeans au centre du hall; une fois affalés dessus, ils savourèrent le repos du juste. Dans le train, j'avais rencontré des Belges, qui comme moi se rendaient à Vilnius. Il s'avéra que le parti démocrate-chrétien belge les avait envoyés en Lituanie afin d'instaurer des relations avec nos nouveaux démocrates-chrétiens. Peut-être leur parti était-il à court de liquidités ou alors leur soif d'aventure très forte? Quoi qu'il en soit, ils avaient choisi ce moyen de transport on ne peut plus original. Nous nous frayâmes un chemin à coups de coude jusqu'au guichet et une fois les billets achetés, nous nous rendîmes sur le quai. En regardant autour de lui, un des démocrateschrétiens déclara: "Si l'on m'avait dit hier qu'un tel endroit existait en Europe, je ne l'aurais pas cru". Je rentrai chez moi dans l'hiver glacial de Vilnius. Les températures les plus basses, il est vrai, étaient déjà derrière nous. En effet, en raison des élections législatives et, comme je le prétendais en plaisantant, en raison de mon retour, les autorités avaient allumé le chauffage central. Des amis m'avaient enseigné quelques astuces permettant de dormir, de laver, d'écrire et d'embrasser sous de telles conditions climatiques. Alors qu'en Angleterre, mon salaire ne me permettait de faire mes courses que dans les magasins aux prix les plus bas, je me rendis ici dans la rue principale de Vilnius, où je changeai cinq livres et où l'on me rendit un tas de billets temporaires. Pour moins de la moitié de cette somme, j'achetai du cognac, des gâteaux et des fruits dans une boutique ouverte 24 heures sur 24, unique symbole du marché libre, et organisai une fête pour célébrer mon retour au pays.
Ce ne fut pas un succès. Les récentes élections avaient alors été gagnées par les communistes à peine reconvertis et la plupart de mes amis "souffraient beaucoup pour le peuple". Ressenties à tous les niveaux de la vie, les violentes secousses qui avaient accompagné leur passage à l'âge adulte semblaient prendre fin. Les choses retournaient à leur point de départ.
La Lituanie, indépendante depuis plusieurs années déjà, avait un système capitaliste. Rien n'évoluait pourtant, le pays était en pleine déliquescence. Quelqu'un proposa de créer un nouveau parti, un autre de cracher sur la politique et de se délecter sans remords, en ces temps tourmentés, d'art et de philosophie de choix. Un autre suggéra d'émigrer. Leur agitation perçait au travers de plaisanteries macabres et l'un après l'autre, souriant en coin, ils me posèrent une seule et même question: pourquoi j'étais revenu. A dire vrai, je n'avais pas grand chose à leur répondre. J'étais encore tout imprégné de ce Londres dense et coloré, du Songe d'une nuit d'été au South Bank Centre, du théâtre de la mixité sociale et raciale dans le métro, des musées remplis d'art, des cafés où les hommes et les femmes sirotaient des boissons inconnues. Mon nez humait encore les senteurs du thé et du vin de Noël, des parfums et des tapis, de l'hygiène et de l'ordre (les odeurs créent l'atmosphère d'un lieu bien plus intensément que les images). Mais que raconter? Il fallait pouvoir en faire l'expérience soi-même.
Mes amis étudiaient en première année, dans des universités où le corps enseignant, constitué de vieux professeurs, avait à peine rayé les formulations marxistes de son matériel pédagogique. Les méthodes et les programmes n'avaient guère changé non plus: beaucoup de bourrage de crâne et aucun choix possible. La littérature, après la réimpression des ¦uvres des dissidents ou des émigrés, était au point mort. La critique du système soviétique, monopolisant l'énergie de la plupart des écrivains et intellectuels, avait perdu sa raison d'être. On propageait à présent les traditions du XIXe siècle, qui sentaient parfois le chauvinisme et presque toujours l'ennui provincial. Ils apprenaient les langues de l'Europe de l'Ouest et étaient déjà en mesure de comparer la littérature de leur pays avec celles de l'étranger, au détriment de la première malheureusement.
Ils se trouvaient au seuil d'un monde beau et tentant. Ne valait-il pas mieux dans ce cas monter dans un train et repartir à zéro? Bon nombre de compatriotes dont les ¦uvres étaient à présent commentées et appréciées avaient fait ce choix. L'Ouest les accepterait avec gratitude, comme autant de preuves que ce pourquoi il vit et combat a un sens. Et que pouvait-on changer dans ce pays?
Je ne leur en dis pas plus pour une autre raison encore. Au cours de mon voyage, j'avais éprouvé des sentiments contradictoires. Plus tard, après avoir entendu ou lu les récits de bon nombre de personnes, j'en suis venu à la conclusion que mes expériences de cette époque n'étaient qu'une répétition de la même histoire, celle du premier contact des gens de l'Est avec l'Ouest.
L'histoire, la voici: un Européen de l'Est quitte son pays pour la "vraie" Europe avec en lui une envie de voir les trésors culturels, les libertés sociales et la prospérité dont il a si souvent entendu parler. Cependant, une fois les premières joies dissipées, il comprend qu'il n'existe pas de dénominateur commun entre cette réalité et celle de son propre pays. Ses écrivains favoris sont déjà démodés pour la majorité des gens de l'Ouest et les discussions tournent autour de livres et de films qui lui semblent éphémères et insignifiants. Les avis sont divers et tranchés, mais le plus souvent teintés d'une idéologie de gauche à laquelle il vient tout juste d'échapper et dont il ne veut plus entendre parler. Il rencontre aussi des gens aux vues singulières, qui montrent un intérêt actif à son égard, le considérant certainement comme un "bon sauvage" susceptible d'être converti. La diversité des opinions ne suscite par ailleurs jamais de débats et de disputes comme dans son pays, elle semble faire partie intégrante et presque invisible de la vie. Les différences dans la communication de tous les jours sont aussi très marquées. Les gens sont pris dans les mécanismes de leur société, repliés dans leur coquille, et n'en sortent que pour des conversations qui n'engagent à rien. Leurs préoccupations sont dérisoires, en regard de ce à quoi il a été confronté, mais ils les prennent extrêmement au sérieux. Oui, ils sont gentils et tout sourire, mais il est difficile de savoir ce qui se passe en eux. Habitué à un type de communication simple et immédiat, l'Européen de l'Est reste perplexe face à ces convenances dénuées de sens. Il n'est même pas sûr d'avoir les mêmes instincts que les gens d'ici. En effet, les lois de l'initiative personnelle, de l'avantages et du profit, qui fonctionnent très bien à l'Ouest, ne semblent pas en vigueur dans son propre pays.
C'est avec émotion qu'il leur raconte la lutte pour l'indépendance, les manifestations et la chute de la dictature, mais il se rend soudain compte qu'ils ne lui prêtent une oreille attentive que par politesse. Il leur raconte les expériences de la vie sous le régime communiste, mais se surprend à se demander si pour eux, il ne s'agit pas là d'invraisemblables "chroniques martiennes". Ce n'est pas uniquement leur système qui est en cause, les Anglais, Allemands ou Français ne sont tout simplement pas au courant de ce qui se passe et où, et le représentant d'un petit état en particulier devrait à chaque fois commencer par le début, indiquer la localisation géographique de son pays, la langue que l'on y parle, etc. Leur ignorance manifeste fait alors naître en lui un sentiment étrange. N'importe quelle personne dans son pays en sait bien plus sur l'Ouest qu'inversement, et quand elle ignore une chose, elle aura honte de le montrer. Mais enfin bon, pourquoi un Occidental s'intéresserait-il à des pays dominés par des idées de nationalisme et de souveraineté politique, idées désuètes et dangereuses de surcroît?
Cela signifie-t-il, pense l'homme de l'Est, qu'il est vraiment sculpté d'un autre bois? Que les uns et les autres appartiennent à des espèces aussi différentes que les reptiles et les mammifères? Ce discours, la propagande soviétique le lui a déjà tenu. Faut-il alors rentrer sans hésitation au bercail? Mais tous ses sens se rappellent Londres... Dix années ont passé depuis ce temps-là, et maintenant, à être patients en attendant les changements, en observant et en évaluant ce qui se passe autour de nous. Nous avons appris à ne pas attendre de miracles et à ne compter que sur nos propres efforts. Cela peut paraître simpliste, mais nous avions besoin de temps, pour comprendre cela. Bien que tourmenté par l'héritage soviétique et les vagues de la mélancolie, ce pays est sorti de sa stagnation, en partie grâce aux efforts de ma génération. Nous avons compris que notre situation est loin d'être unique. En effet, la dictature idéologique et l'isolement n'ont pas seulement terrorisé la Lituanie et l'Europe de l'Est mais aussi d'autres continents. Nous avons appris à ne pas considérer nos maux comme absolus, aussi douloureux soient-ils, mais à les comparer à ceux des autres. Il apparaît clairement que l'"expérience de la dictature ", dont certains sont si fiers, ne peut avoir de valeur positive qu'à partir du moment où elle vous encourage à vivre et à penser d'une manière différente. Dans le cas contraire, elle ne se différencie que peu d'un Reality Show filmé dans des conditions extrêmes. En ce qui concerne l'Ouest, nous avons cessé d'en attendre ce qu'il ne peut faire et que certains espéraient inconsciemment, à savoir résoudre nos problèmes à notre place. Nous n'envions plus ses richesses (même si cela n'est pas toujours chose facile), tout en nous rendant compte que de meilleures conditions de vie n'ont pas transformé les Occidentaux en robots. L'incroyable vénération des ¦uvres d'art et des idées venant de l'Ouest s'est estompée: nous aussi avons à présent nos postmodernes et nos conservateurs, nos DJs et nos artistes de performance. L'ère de beaucoup a changé. Des trains convenables desservent les villes de Varsovie et de Vilnius, qui roulent aussi bien sur les rails européens que sur les autres. Ils ne transportent plus une foule de spéculateurs, mais des jeunes de vingt ans rentrant de leurs voyages ou de leurs études et qui n'ont pas vécu de choc culturel, car la plupart des choses leur sont connues, des bagatelles de la vie quotidienne aux mouvements intellectuels. De retour chez eux, ils s'arrêtent dans un des nombreux supermarchés et remarquent que ceuxci sont aussi bien, voire parfois mieux achalandés que ceux de Londres. La température de l'appartement ne dépend que de l'épaisseur du portemonnaie, et le contenu de ce dernier, bien que souvent léger, n'est plus du papier sans valeur. Aux abords de la rivière, la construction du quartier des gratte-ciel, pendant lituanien du Potsdamer Platz, est achevée et dans la vieille ville, les cafés accueillent des foules enjouées chaque fin de semaine.
La vie de mes amis a elle aussi changé. Ils ont résolu de différentes manières le dilemme auquel ils étaient confrontés il y a de cela dix ans. Certains ont abandonné les études de littérature ou de philosophie au profit des secteurs où l'on avait le plus besoin de jeunes esprits: l'économie et la fonction publique. Je n'exagère pas en affirmant qu'ils représentent à présent le pivot des affaires et de l'administration (il y a à peine quelques années de cela, l'âge moyen des fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères ne dépassait pas trente ans). D'autres ont fait leur vie dans les métropoles européennes ou américaines, à Berlin, Paris, Chicago. Ils se sont mariés, ont obtenu leurs diplômes et ont trouvé du travail.
Je ne pense pas comme les anciens qu'ils aient "trahi leur mère patrie". La plupart d'entre eux sont restés en contact avec leur cercle d'amis, avec leur village, leur pays, avec la réalité de là-bas aussi, sur laquelle ils portent un regard neutre. Seuls quelques-uns sont devenus plus occidentaux que les Occidentaux eux-mêmes, se transformant en snobs de caricature (ce qui, soit dit en passant, peut aussi s'appliquer à certains d'entre ceux qui sont restés en Lituanie). Je ne pense pas non plus que leur vie soit particulièrement comblée. Je sais que le va-et-vient constant entre "ici" et "là-bas" est un exercice d'équilibriste qui requiert une grande force de corps et d'esprit.
C'est pour cela qu'un climat différent règne à présent lorsque nous nous rassemblons pour les fêtes de Noël. Que l'on soit resté ici ou que l'on ait émigré, la dernière décennie a été riche en apprentissages. Nous avons tout d'abord appris à être patients en attendant les changements, en observant et en évaluant ce qui se passe autour de nous. Nous avons appris à ne pas attendre de miracles et à ne compter que sur nos propres efforts. Cela peut paraître simpliste, mais nous avions besoin de temps, pour comprendre cela. Bien que tourmenté par l'héritage soviétique et les vagues de la mélancolie, ce pays est sorti de sa stagnation, en partie grâce aux efforts de ma génération. Nous avons compris que notre situation est loin d'être unique. En effet, la dictature idéologique et l'isolement n'ont pas seulement terrorisé la Lituanie et l'Europe de l'Est mais aussi d'autres continents. Nous avons appris à ne pas considérer nos maux comme absolus, aussi douloureux soient-ils, mais à les comparer à ceux des autres. Il apparaît clairement que l'"expérience de la dictature ", dont certains sont si fiers, ne peut avoir de valeur positive qu'à partir du moment où elle vous encourage à vivre et à penser d'une manière différente. Dans le cas contraire, elle ne se différencie que peu d'un Reality Show filmé dans des conditions extrêmes.
En ce qui concerne l'Ouest, nous avons cessé d'en attendre ce qu'il ne peut faire et que certains espéraient inconsciemment, à savoir résoudre nos problèmes à notre place. Nous n'envions plus ses richesses (même si cela n'est pas toujours chose facile), tout en nous rendant compte que de meilleures conditions de vie n'ont pas transformé les Occidentaux en robots. L'incroyable vénération des ¦uvres d'art et des idées venant de l'Ouest s'est estompée: nous aussi avons à présent nos postmodernes et nos conservateurs, nos DJs et nos artistes de performance. L'ère de l'imitation prend fin. A présent, c'est moins le neuf ou joliment emballé qui intéresse, mais ce qui est inventif et qui aborde d'un regard différencié tout ce que cette société produit et accumule. Les jérémiades selon lesquelles "nous ne sommes intéressants pour personne" ont également disparu, à mesure que le théâtre lituanien, la littérature et l'artisanat gagnaient en reconnaissance, modeste certes mais significative, à l'étranger.
De façon générale, il nous est apparu que l'image que nous avions de l'Ouest était simplifiée à outrance. Nous avons compris que ce terme englobe une multitude d'états, de peuples et de communautés différents. Nos relations avec ceux-ci sont devenues plus concrètes, se sont créés des groupes francophiles, anglophiles, germanophiles etc. Nous lisons la presse de l'Ouest non pas parce que la vérité sort de sa bouche, mais parce qu'elle nous permet d'élargir notre horizon.
J'ignore si les attitudes de l'autre partie du continent ont changé. Il me semble que les Européens de l'Est sont encore souvent perçus comme des parents pauvres, dont le rôle est d'écouter avec respect et de se montrer reconnaissants pour les cadeaux reçus. S'il y avait peut-être quelque raison à une telle vision de l'Est au cours de ces dernières années, je suis toutefois convaincu que la condescendance nuit aux Occidentaux euxmêmes, en ce qu'elle ne renforce pas les meilleures de leurs qualités. C'est avant tout la classe moyenne qui véhicule encore une image de l'Europe de l'Est faite de forêts et de bêtes sauvages. "Mais ils savent faire un plâtre!": l'exclamation de ce médecin berlinois qui examinait une jambe cassée dans un hôpital lituanien est caractéristique à cet égard. On porte beaucoup d'attention aux ¦uvres d'artistes qui mettent l'accent sur les aspects agressifs et déviants de la vie en Europe de l'Est, car elles correspondent aux stéréotypes sur la région. Il est par contre bien plus difficile d'apprendre à saisir l'ironie de l'Est, ou sa façon d'éviter les nobles concepts et les déclarations abstraites. Même si le soin porté à sa culture n'est plus nécessairement considéré comme une manifestation de nationalisme ou d'idéologie fasciste, il n'est pas encore acquis que les pays de l'Est puissent avoir non seulement une conception européenne de l'avenir, mais aussi des intérêts propres n'allant pas forcément de pair avec ceux de l'Ouest. D'autant plus réjouissantes sont alors les exceptions, heureusement de plus en plus nombreuses.
Quoi qu'il en soit, je désire remercier les géographes français ayant prouvé que le centre de l'Europe se trouve à 20 kilomètres de Vilnius. Cela n'apporte bien sûr pas grand-chose, de pointer son crayon sur une carte: une raison d'être fier, l'espoir d'un avantage politique et économique, une occasion de surprendre ("D'où viens-tu?" "Oh...j'habite à vingt kilomètres du centre de l'Europe")? Mais j'espère qu'il s'agit là d'un signe positif, annonciateur d'un avenir meilleur pour le continent, avec la disparition des divisions et des préjugés entre l'Est et l'Ouest tout comme entre le Nord et le Sud.
Il serait vain cependant de croire à l'accord parfait, et c'est bien ainsi, puisque c'est au travers de ses différences que l'Europe est intéressante. De plus, chaque personne, chaque communauté a son propre centre intérieur, qui règle son univers et lui donne une échelle et un sens. Le destin a voulu que Vilnius soit pour moi un tel lieu. C'est ici que je vois la profondeur et la largeur de mon propre espace, au delà de la surface. Je vois les visages des gens et je peux y lire leur façon d'être, leur appartenance sociale ou l'histoire de leur vie. Je connais le passé de cette région, l'enchevêtrement des langues et des cultures ainsi que les incroyables changements politiques qui s'y sont produits. Et je pense au poète irlandais Patrick Kavanagh, qui écrivait:
L'esprit de communauté villageois et le provincialisme sont deux choses différentes. Le provincial n'a pas d'avis propre. Il ne fait pas confiance à ce qu'il voit, tant qu'il n'aura pas entendu ce que la ville, sur laquelle ses regards sont braqués, a à dire. ... La mentalité se référant à la communauté par contre, ne remet jamais en doute la validité sociale et artistique de son environnement. ... Cet esprit-là est universel; il se rapporte aux choses essentielles.
Je prends donc une voiture et roule en direction de l'autoroute du Nord. Les lumières de la ville s'estompent bientôt et la voiture est plongée dans l'obscurité du mois de décembre. Je passe quelques stations essence et ateliers de réparation en ralentissant. Alors que je me demande si je vais dans la bonne direction, j'aperçois un panneau à peine lisible indiquant une route étroite. Je roule encore un petit bout, m'arrête et éteins les phares. J'y suis. Je suis au centre de l'Europe. Quelque chose de particulier devrait se produire en un tel endroit, de la fumée émanant des entrailles de la terre par exemple, un aigle perché sur une roche de granit ou encore des faisceaux de lumières s'entrecroisant. Mais rien de la sorte: cet endroit est silencieux et désert.Pas même une vache pour rappeler la métamorphose de la princesse qui donna son nom au continent. Seules deux buttes se dessinent des deux côtés de la route. Je grimpe sur l'une d'elles et tourne le dos au vent qui fait frémir l'herbe sous mes pieds. Je vois des champs couverts d'une neige mouillée et un étang qui reflète les pelotes de nuages. Quelques maisons luisent faiblement, leurs habitants préparent sans doute le repas de Noël, sont peut-être déjà en train de dîner et de converser à table.
C'est tout? Rien d'autre?
Non. Un camion est arrêté devant la pancarte "Centre de l'Europe". Son conducteur a décidé de faire une pause.
Published 2004-07-12
Original in Lithuanian
Translation by Almag-Institut
Contributed by Kulturos barai
© Kulturos barai
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