La guerre, le pouvoir et les nouveaux décideurs
Au cours des deux dernières années environ, entre le début de la deuxième guerre de Tchétchénie en 1998 et l'adoption de nouveaux symboles d'Etat au tournant du siècle, s'est formée en Russie, de fait, une nouvelle situation politique et informationnelle. La tendance générale et la signification des mutations que personne n'avait préparées ou proclamées ni peut-être même désirées et qui ont néanmoins eu lieu dans ces sphères, correspondent à une nouvelle tentative par la nomenklatura de ralentir, de circonscrire ou de placer sous contrôle, d'une manière ou d'une autre, les processus de désintégration des institutions politiques et économiques de la société soviétique tardive. Plus concrètement, il s'agit d'une transition d'un monde de groupes d'initiative et de formes groupales d'action sociale de type réformateur, ou du moins de revendications de telles formes, tel qu'il existait à la fin des années 1980 et au début des années 1990, vers les technologies de couloir employées par le pouvoir actuel et vers l'action anonyme des mass-médias. Voici certains attributs déterminants de la situation politique et informationnelle actuelle[1]:
-une décoloration et un appauvrissement évidents de l'espace social, l'élimination conséquente de la diversité sociale qui sont surtout sensibles dans la sphère politique, où un certain type de "sélection non naturelle" ou négative a eu lieu. Ont intégré et continuent à rejoindre la politique publique non pas des leaders à programmes, aux horizons larges et aux objectifs sérieux, non pas des organisateurs de taille, mais, primo, des fonctionnaires, des exécuteurs, des gens du système, sélectionnés selon les principes de la solidarité corporative, des liens préexistants et de la loyauté personnelle et, secundo, les administrateurs des principales ressources sociales (naturelles, matérielles, communicatives) admis ou directement nommés par le pouvoir suprême de parmi l'ancienne nomenklatura de second et troisième rang et parmi quelques "pragmatiques" et "technologues" plus jeunes;
- l'absence, sur l'avant-scène politique, de toute force sociale, communauté ou groupe indépendant, représentant et défendant ses propres intérêts. Aucun mouvement social d'alternative (de défense des ouvriers, des jeunes, des droits, de l'environnement...) n'est apparu en Russie dans les années 1990. Ceux qui semblaient au point d'émerger demeurent extrêmement locaux, ont une faible autorité et se transforment souvent en nouvelles organisations de nomenklatura. Comme l'ont montré les dernières élections parlementaires et présidentielles ainsi que les permutations politiques des mois suivants, cela a de fait conduit à l'abolition du système multipartite dans le pays. Je noterai que les cas où des élections démocratiques (du point de vue procédural) aboutissent à un renforcement des éléments conservateurs dans la société, à une réduction de la complexité de la vie sociale, à la stagnation sociale etc., sont des phénomènes connus aux spécialistes de la modernisation dans les pays du "Tiers-monde" (l'Inde peut servir d'exemple). Cela nous invite à reconsidérer de manière bien plus modeste les perspectives de la prétendue "démocratisation" de la société post-soviétique actuelle;
- corollairement, le langage public, les canaux des mass-médias et la conscience de masse ont manifestement ré-évalué de manière négative toutes les figures indépendantes incarnant l'innovation sociale, ainsi que les sphères de la vie sociale qui sont liées à l'activisme, à la liberté, à la prospérité, à l'indépendance et qui constituent champ d'action pour de telles figures d'innovateurs. On assiste à une déconsidération des concepts mêmes de "réformes" et de "démocrates" . Ceux-ci sont évacués de la rhétorique publique, tandis que les figures qui les représentent disparaissent de la scène politique et des écrans télé - il y a là un rétrécissement des perspectives de changement et l'évacuation de tout élément d'indétermination de la vie sociale, lesquels sont désormais perçus par la masse, ainsi que par les familiers du pouvoir, leurs échelons de réserve et groupes d'assistance et de soutien, comme l'un des attributs positifs de la "stabilisation" et de "l'accord social". Parallèlement, on constate ensuite une dévaluation significative, dans la conscience sociale, de l'image de l'Autre "initiateur" ou "indépendant" , une hostilité croissante de la société envers les agents du changement éventuel, une recrudescence de toutes sortes de phobies collectives (l'apparition de figures fantastiques de divers "ennemis" , avant tout les soi-disant "personnes de nationalité caucasienne" ; c'est la deuxième guerre de Tchétchénie qui a joué un rôle cristallisateur dans ces processus, ayant autorisé une telle canalisation des peurs et du mécontentement des Russiens[2] et leur transfert sur l'image négative de "l'étranger non civilisé" et, qui plus est, de "foi étrangère" , non orthodoxe) et un anti-occidentalisme démonstratif et croissant dans la conscience de masse en Russie et dans la rhétorique politique du pouvoir qui s'est manifesté de manière ambivalente mais assez nette dans les opinions exprimées par la masse et par de nombreuses émissions des mass-médias russiens, même après les attentats terroristes de septembre dernier à New York et à Washington;
- l'effacement sensible des différences entre les opinions et les réactions d'enquêtés éduqués et non éduqués, ainsi que le désarroi de ceux qui avaient prétendu au rôle d'une "élite" sociale, culturelle et informationnelle, et qui en sont venus aujourd'hui à adopter le point de vue des groupes les moins éduqués sur les questions les plus fondamentales et urgentes (alors que la conscience de ces derniers conserve naturellement les stéréotypes évaluatifs d'époques plus distantes, le résultat de l'influence d'une école d'avant-hier, des moyens de propagande de masse etc.). Ce sont les couches périphériques de la société qui sortent au premier plan actuellement - leur représentations les plus routinières, les types les plus simples d'action sociale : la panique, l'habitude, la patience et autres tactiques de survivance passive. En même temps, aussi paradoxal que ce soit, s'approfondit dans la masse la conscience d'une rupture croissante et insurmontable entre "le pouvoir" et "le peuple" , entre le centre (la capitale) et la périphérie ("le pays profond" ,"toute la Russie" ), entre les Russiens éduqués, pleins d'initiative, relativement aisés et ayant du succès d'une part, et le reste de la population de l'autre.
- des tendances de masse comme le néo-traditionalisme et l'isolationnisme gagnent en ampleur. La symbolique de "la voie spéciale" s'affermit dans le pays parallèlement avec l'attente d'un "ordre solide" . S'accroissent également l'attractivité des symboles de la "main de fer" , une nostalgie pour l'époque brejnévienne, un goût pour la contemplation d'images mélodramatiques de la vie pré-révolutionnaire dans les séries télévisées à costumes et ainsi de suite;
- les structures d'identification négative des Russiens ordinaires deviennent de plus en plus significatives, ce qui s'accompagne d'une diminution sensible de tous repères, critères et mesures idéalistes dans leur conscience. Dans l'espace public et dans la rhétorique quotidienne des mass-médias prédominent déjà habituellement les idées d'une vénalité et d'une brutalité généralisées, un regard nihiliste sur la grande majorité des institutions sociales, un vocabulaire bas et obscène et une ironie déprécatoire, coexistant habituellement avec la démonstration d'une adhérence de masse aux symboles de l'orthodoxie, aux clichés d'une "spiritualité" qui nous serait propre, etc.
C'est la guerre de Tchétchénie qui se présente comme l'événement clé des dernières années. Contrairement aux opérations de 1994-1996, elle a été approuvée et soutenue par la majorité de la population ainsi que la quasi totalité des forces politiques, y compris les leaders libéraux de "droite" [3]. La signification de la guerre pour la société russienne dans son ensemble à la fin des années 1990 se définit, dans ce contexte, par son utilisation comme moyen de mobilisation négative de la population russienne. C'est une mobilisation "par contraste" ou bien "par le contraire" , qui concerne avant tout les peurs de masse et le sentiment général d'absence de perspectives. Cette guerre, premièrement, canalise les états d'esprit négatifs accumulés par la majorité de la population au cours des années 1990 et, deuxièmement, aide les gens à baisser le niveau de leurs attentes et à réduire leur comportement au minimum, à l'habitude de survie ; troisièmement, elle fait entrer les Russiens dans un régime spécial d'existence, les préparant à des événements extraordinaires et à des mesures spéciales[4] .
Il faut noter que le sentiment d'accablement qu'éprouvent de nombreux Russiens et l'attente de quelque chose d'extraordinaire font partie d'une routine bien établie dans la conscience de masse ; ils sont pour ainsi dire répandus sur toute la surface de l'existence quotidienne. Mais dans des conditions où, selon le sentiment de la majorité des gens, leur vie ne leur "appartient" pas, où, comme ils l'admettent, ils ne peuvent pas en influencer le cours, la changer et l'améliorer ou ne serait-ce que s'adapter aux événements, toutes ces tensions diffuses, ce vague mécontentement, ces sentiments d'une vénalité, d'une criminalité et d'une corruption généralisées, tout comme la volonté d'accepter des mesures extraordinaires, peuvent être localisés et activés assez facilement. Les attentats terroristes de 1998 à Moscou et dans plusieurs autres villes russiennes, indépendamment de qui les a organisés et exécutés (il est bien plus important de voir quelles sont les forces qui ont su se servir de leur effet public), puis la deuxième guerre de Tchétchénie et le climat de la campagne électorale - avant les élections parlementaire et surtout présidentielle - ont montré que la mobilisation extraordinaire d'une expérience négative et le retour à court terme à la "société de mobilisation" de jadis sont tout à fait possibles. Dans certaines limites étroites, ils peuvent même donner les résultats voulus dans les calculs pragmatiques de telle ou telle faction du pouvoir ou des candidats au pouvoir ; par ailleurs, de telles "simples solutions" ne proposent aucune perspective réelle ni à la société, ni au pouvoir.
Au cours de la seconde moitié des années 1990 et surtout au cours des deux dernières années, la structure fonctionnelle des mass-médias a changé de manière radicale[5]. Par comparaison avec le tournant des années 1980, le rôle de la presse a nettement diminué, tout comme son tirage. Aujourd'hui les lecteurs de la presse russienne représentent un peu plus du dixième de ce qu'ils étaient au début des années 1990. Il n'y actuellement en Russie aucun journal de portée nationale - sans parler de journaux "épais" et sérieux comme ceux qui sont répandus dans les pays développés, avec de nombreux suppléments thématiques et de discussions sur les questions les plus sensibles pour la société durant plusieurs mois. Les revues ont perdu leur rôle de porte-voix des opinions et des points de vue des groupes innovateurs et celui d'un moyen de communication entre les groupes, puisque le niveau groupal même de la vie sociale dans la Russie actuelle est, comme on l'a dit, extrêmement faible. Quelques nouvelles publications ont su occuper des niches isolées et relativement modestes dans l'attention du public, mais elles ne prétendent pas à une portée nationale (le tirage moyen des revues a baissé de 8 à 10 fois vers la fin des années 1990, celui des journaux a baissé de plus d'un tiers).
Les Russiens préfèrent actuellement les publications locales aux périodiques publiés dans le centre[6]; le plus souvent ils lisent des hebdomadaires donnant des informations pratiques sur leur environnement immédiat, des publicités de compagnies locales, des nouvelles locales, des renseignement sur les divertissements etc. : si, en 1991, quasiment les trois quarts de tous les abonnements de journaux en Russie concernaient les journaux centraux, en 1997, au contraire, la proportion s'est inversée au profit des journaux locaux. Mais surtout, et c'est le plus important, les personnes et les groupes qui animent tel ou tel périodique ont aujourd'hui perdu leur sentiment d'être des leaders ; leur prestige dans la société a baissé, ils ont perdu leur rôle de pionniers. C'est la télévision qui, dans la Russie actuelle, construit l'image du monde, le système d'opinions et leur ton général ; ce sont surtout les deux chaînes principales, ORT et RTR. Le fondement fonctionnel de la télévision actuelle, c'est un "massage" informationnel, sensationnaliste et divertissant du public qui se répète plusieurs fois par jour (en utilisant la fameuse expression de Marshall MacLuhan et en galvauder la trouvaille verbale, je dirais que c'est le "massage" qui constitue le "message" ).
Selon une enquête du VTsIOM d'octobre 2000 (2001 interrogés à travers le pays), 91% des citadins russiens regardent la télévision tous les jours. Pour comparaison, 24% lisent des journaux tous les jours, 4% lisent des revues. On peut dire que c'est la télévision qui, en Russie actuelle, crée et entretient la société de masse et façonne les standards de la culture de masse comme ceux, avant tout, d'une culture de spectateurs et de spectacles. Nous nous trouvons face à une sorte de variante très russifiée de la "société du spectacle" de Guy Debord[7], et c'est cette variante que je me propose d'analyser dans ce qui suit.
La confiance de la population russienne dans les mass-médias (une confiance partielle mais relativement importante, même si y reste mêlée la conscience de la dépendance vis-à-vis de l'écran télé) est une forme d'aliénation des destinataires par rapport aux événements de la vie politique et civique et une expression de leur participation purement spectatrice à la réalité sociale. L'autre face d'une telle" confiance des dépendants" est le soupçon aggravé qui pèse sur les mass-médias du côté du pouvoir suprême et notamment du président. Rappelons que c'est à la télévision actuelle que Poutine doit sa réputation, lui qui est brusquement sorti du néant civil, sans biographie ni visage politique ni autorité sociale ni poids politique propre - réputation, je précise, d'une figure "au-dessus de la mêlée" , représentant non pas le pouvoir mais plutôt celui" qui va mettre le pouvoir à la raison" [8], comme le désire presque tout le monde. Il est clair que dans le cas d'un tel personnage il ne peut absolument pas s'agir d'une pragmatique instrumentale, d'une réelle imposition de l'ordre dans quelque domaine que ce soit et ainsi de suite, mais uniquement des aspects symboliques du rôle et de la fonction sociale correspondants adoptés par ce personnage, une fonction sociale "assignée" d'en bas - là encore, comme compensation négative au "bordel" général. Ce n'est pas un hasard si, mois après mois, la grande majorité de la population est mécontente des actions de Poutine pratiquement dans toutes les sphères politiques (sauf la politique étrangère, "de représentation" ), sans toutefois que cela réduise la confiance des masses dans le président, qui reste largement supérieure à leur confiance dans leur gouvernement etc.
Par le caractère même de son appel à la masse de gens prêts à se considérer comme étant "comme tout le monde" , la télévision crée une communauté sociale, une intégralité qui n'existe pas en dehors de cet acte répété de communication. Dans ce sens, elle nivelle les différences sociales et culturelles, de statut et d'éducation préexistantes, et forme à partir des individus une "société de spectateurs" qui éprouvent leur communauté avec leurs pareils précisément par le fait qu'ils sont tous spectateurs. Constituer une telle société et son l'intégrer symboliquement dans un régime de temps réel et de rituels quotidiens de visionnage d'émissions en famille, telle est la fonction principale de la télévision actuelle en Russie.
Mais il est également important de comprendre ce qu'ils regardent. Si on prend les genres d'émissions télévisées les plus populaires parmi les spectateurs, on peut dire que la construction de la "réalité télévisée" comme forme symbolique d'interaction sociale repose sur plusieurs composantes de signification interconnectées:
- des reportages sur des événements réels, "d'aujourd'hui" , dont le visionnage est plus ou moins synchronique avec leur déroulement, y compris des transmissions en direct (des nouvelles soit de la politique officielle, soit de type sensationnel ou criminel ; ensemble, elles constituent l'axe principal de la projection télévisée, ce sont elles que regarde, plusieurs fois par jours et sur différentes chaînes, la majorité des téléspectateurs, notamment les personnes âgées) ;
- des histoires inventées jouées par des héros fictifs, des acteurs, d'habitude par des "stars" dont les spectateurs connaissent les noms, l'aspect physique, les autres rôles, les relations de famille et les histoires scandaleuses par la presse de divertissement et de publicité qui entoure les mass-médias - le plus souvent, avec une continuité périodique (films, séries, télé-spectacles);
des jeux scéniques de compétition et d'accord, de succès et de victoire, de polémique et de consensus, impliquant la décoration symbolique des gagnants (mais aussi l'imitation, l'inversion et la distanciation ironique et ludique de tels spectacles et de leurs protagonistes dans les concours humoristiques de type KVN[9]
et les clips comiques). La transmission de compétitions sportives est un modèle de ce type de jeux plus habituel pour les spectateurs d'âge moyen et élevé ; un modèle plus récent en est la victorine[10]-"show" organisée par une star de la télé et à laquelle participent d'autres "stars" , comprenant des éléments de participation symbolique des téléspectateurs, leur apparition épisodique sur l'écran etc[11];
- des actes de fusion symbolique avec la communauté affective de "tous" , actes particulièrement significatifs pour les jeunes, même s'ils sont populaires parmi tous les groupes d'âge de la société russienne, et représentés par la figure symbolique d'un "virtuose de l'émotion" - un chanteur à la mode, un musicien, un groupe de variétés.
C'est précisément le "nouveau" que les téléspectateurs cherchent le moins possible à voir sur les écrans télé. Ils regardent même les nouvelles plusieurs fois par jour, matin et soir ; parmi les autres émissions, ils cherchent également, avant tout, ce qu'ils connaissent déjà. Le plus souvent, les téléspectateurs, surtout les personnes âgées, préfèrent que leurs émissions préférées passent toujours à la même heure etc. L'acte de répétition diminue clairement la signification proprement informationnelle de l'émission, tout en augmentant son potentiel rituel et symbolique (c'est le mécanisme de la parade, de la musique de marche, du refrain et du rythme en général). Tout se passe comme si la répétition refermait l'action montrée sur elle-même, la transformait en une construction de miroirs, bref, en un symbole qui se réfère à une réalité autre, non empirique : la réalité de la conscience collective, pour laquelle elle devient un moment d'organisation "interne" , l'alignant en un tout, faisant reposer ce tout sur soi et le focalisant[12]. Ce qui est répété est ainsi ôté du flux d'images audiovisuelles, "déconnecté" de son contexte événementiel et du lien avec les autres émissions du jour, libéré de tout le mouvement de la journée, rompant avec le temps historique. La présence d'une télécommande facilite la recherche du connu et du reconnaissable, tandis que le zapping "découpe" le temps en tranches encore plus fines et (tout en conservant un scintillement externe d'images) en paralyse pratiquement le mouvement sensé, le transformant en un temps habituel. La télévision (et je souligne que la télécommande ne fait que proposer une solution technique à une tâche qui est beaucoup plus "ancienne" ) arrête, broie et émiette le temps pour finalement pulvériser et disperser sa structure problématique, sa durée historique et sa charge de sens.
Il faut croire que la télévision comme moyen de communication sociale n'a pas les moyens de créer l'illusion visuelle d'un temps épique et romanesque qui, comme par exemple dans le Bildungsroman, se déploierait en étapes sensées et interconnectées d'un noeud de l'action, d'une intrigue et d'un dénouement. Le récit télévisé, lui, se morcelle en séries, comme le faisait il y a un siècle et demi le roman-feuilleton d'aventures (notons que le type sériel d'organisation du sens exclut également le genre de la tragédie), soit "monte des attractions" à la manière des saynètes comiques du cinéma muet d'antan. En général, la télévision comme mécanisme de communication a du mal à manier la narration. D'habitude elle ne fait que "citer" les narrations comme les tragédies en offrant ses chaînes (sa technique) pour la projection de longs métrages, de mises en scène théâtrales, etc. En cela, elle est le produit de l'époque post-tragédiale et post-narrative, avec son sentiment de la "fin de la tragédie" , de "la mort de l'auteur" , de "la mort du héros" , "l'impossibilité du récit" et autres phénomènes semblables (je rappelle que la dernière fois qu'on débattit ardemment de tous ces sujets douloureux dans l'espace public occidental, ce fut à propos de la "remise en question de la culture de masse" , des ouvrages de MacLuhan sur la fin de "l'ère Gutenberg" , de ceux de Dumazedier sur la "civilisation des loisirs" , etc.) Dans ce sens, la télévision n'est pas uniquement post-traditionnelle (la tragédie étant déjà post-traditionnelle et post-mythologique), mais aussi post-moderne (post-historique). J'ajouterais que la société de masse développée en tant que telle est elle-même évidemment post-moderne : les mass-médias ne sont que des systèmes techniques desservant ses flux de communication.
La culture de masse en général tend vers la sérialité et la répétition, "éteignant" le temps (compris au sens "moderne" , comme un temps de changements conscients, sensés et, à cet égard, irréversibles). Ce qui est important, pourtant, c'est qu'en Russie actuelle, il n'y a aucun niveau "commun" , qui réunirait les gens symboliquement, autre que celui de la télévision. On peut dire qu'il s'agit d'une société de téléspectateurs qui s'attendent au connu et à l'habituel, et ce n'est une société qu'en tant que et dans la mesure où elle réunit des gens qui, chaque jour à nouveau, regardent la vie à travers l'écran télé et y voient toujours "la même chose" . Sans cette répétition l'acte de leur solidarité rituelle et symbolique en tant que spectateurs serait impossible, de même que leur auto-affirmation et leur conception de soi comme membres d'une communauté de spectateurs[13].
C'est pourquoi les spectateurs (surtout les personnes âgées, moins éduquées, habitant en province) perçoivent ce qu'ils voient à la télévision comme un divertissement qui ne pâlit pas du fait de sa répétition. Au contraire, il devient encore plus plein de sens, plus proche émotionnellement. Il ne s'agit pas d'être au courant d'informations fraîches, mais d'attendre un signal confirmant que "tout est comme d'habitude" , que rien d'extraordinaire n'a eu lieu. Il est caractéristique que les mêmes structures de perception et stéréotypes d'attente cachés – l'orientation vers l'habituel, le répété, le prédictible - se manifestent dans la relation des spectateurs aux longs-métrages et aux séries télévisées. Jusqu'aux trois cinquièmes des citadins dans la Russie d'aujourd'hui tâchent de chercher et de regarder des émissions qu'ils connaissent depuis longtemps et se méfient des nouvelles émissions. C'est pourquoi, selon l'opinion de plus des deux tiers des enquêtés, il est si important que les mêmes émissions passent à la même heure. Cette répétition (une évaluation positive du déjà vu, connu et inséré dans un cadre habituel) est, pour le lecteur, un signal de la stabilité et du caractère habituel de l'image du monde transmis par la télé, mais en même temps une référence à la signification et à l'importance de ce qui est montré. Selon la conception du spectateur de masse, on le répète parce que c'est significatif, et c'est significatif parce qu'on le répète. C'est ainsi, selon le principe de l'auto-fondement, que fonctionne le symbole : en isolant un fragment de la réalité, il l'enrichit de sens et de signification et l'édifie en un tout autonome, en une norme d'intégrité. En même temps cette tautologie du montré garantit aux spectateurs le caractère documentaire et "réel" du spectacle télévisé : ce dernier est répété comme "la vie elle-même" .
Dans ces conditions, les couches éduquées de la Russie, les candidats à "l'élite" , toujours attachés, à plusieurs égards, aux catégories des époques historiques précédentes et continuant à s'appeler "intelligentsia" , néanmoins se refusent pratiquement à leur tâche principale : celle de mettre en évidence les déficits de sens et de valeurs de la société, de juxtaposer de manière critique, dans un champ de discussion ouverte, des points de vue qui n'ont pas encore achevé de se former et de les mettre en forme comme nouveaux textes, pratiques visuelles et types de discours social. Ce n'est pas par hasard si le rôle de la grande figure publique de la fin des années 1990 a été occupé de sa propre autorité par le manager ou le nouveau technocrate, armé des mass-médias, ou encore le spécialiste des relations publiques comme nouveau héros auto-publicisé de la scène politique - une espèce de "fripon avec un ordinateur" , un Khlestakov[14] de l'époque Internet, un membre de cette pléiade d'auto-designés caractéristique de la Russie des dernières années. On a l'impression que les voies purement nomenklaturales d'avancement ont trouvé leurs limites dans la situation post-soviétique, peut-être parce qu'elles ne sont pas assez efficaces ou rapides (ce qui est important puisque aujourd'hui, la "course" ne se fait plus qu'à courte distance), ou, plus probablement, parce qu'elles ne revêtent pas le même prestige pour tout le monde. En même temps il n'y a pas de système généralisé et publiquement articulé de valeurs et de normes qui sanctionnerait les succès significatifs et serait partagé par la société ou par ses principaux groupes ; qui plus est, n'existent même pas les lignes de force d'un tel système. Corollairement, le principe et la pratique de l'auto-désignation - qu'il ne faut pas confondre avec l'éthique socialement acceptée du succès individuel, les points de repère et la tactique du self-made man - de marginaux, déviants, exclusifs deviennent décisifs et généralement acceptés (de leur propre autorité), et ce dans toute une série de sphères. Tout comme, dans d'autres cas et dans un autre sens, l'exploitation de réseaux semi-légaux, l'insolence non dissimulée ou la grossièreté démonstrative suivant le principe "l'impertinence est une autre forme de bonheur" , cette pratique et ce principe ne peuvent pas être approuvés par les gens dans leur for intérieur ou même devant tout le monde, mais ils sont compris et utilisés. Une telle appropriation d'une autorité suprême, ou plus exactement, l'appropriation de ses attributs dans l'espoir que les gens se conduiront conformément à ces attributs, rappelle par son fonctionnement le bluff et, à sa manière, complète les mécanismes de confiance de masse déjà étudiés par les sociologues ainsi que le tableau de leur érosion, de leur transformation et de leur dégénérescence (ou pseudomorphose)[15] dans la société russienne actuelle[16].
Ce n'est pas l'introduction de nouvelles idées et de nouveaux symboles qui est devenue la préoccupation principale des groupes "avancés" à la fin des années 1990, mais bien l'obtention d'un succès large et immédiat, c'est-à-dire la création de modèles de masse d'un niveau légèrement plus élevé que les modèles soviétiques ou importés et l'apprentissage de techniques efficaces de marketing pour leur promotion sur le marché intellectuel. La professionnalisation et par conséquence la spécialisation du rôle du "créateur" devenu un producteur de telle ou telle marchandise culturelle, est une étape initiale et inévitable de l'avènement de la culture de masse, tout comme le culte des "stars" ; c'est une tentative, qui fait partie intégrante de cette culture, de donner à un tel producteur des attributs, même négatifs, du créateur de jadis. Mais généralement cela n'a toujours été qu'une seule partie (quoique peut-être la plus importante) du processus de consolidation, d'autonomisation et de prise de conscience de la position et des intérêts d'autres groupes de producteurs de biens symboliques, desservant des niveaux de culture autres que celui des masses. Or, dans la Russie du milieu et de la seconde moitié des années 1990, paraît-il, ce n'est que dans la culture de masse ou à ses extrêmes frontières qu'ont eu lieu des événements tant soit peu visibles par la société - indépendamment de savoir si la "tempête de neige bien répétée" a été initiée par le nouvel establishment ou l'avant-garde d'hier, voire l'underground. Ceci explique l'attention des gestionnaires actuels de la culture aux cotes de popularité de tel ou tel candidat au statut de "star" , les tentatives de créer ou de "désigner" un best-seller national, la recherche d'une voie moyenne entre les modèles "intellectuels" ("l'art") et de masse (ou "de genre" ). En témoignent les derniers films de Nikita Mikhalkov, la dilogie cinématique "Brat" [Le frère] et "Brat-2" qui a fait tant de bruit, les romans policiers historico-décoratifs de Boris Akounine et les nouveaux genres de la "fantasy russe" et "l'histoire alternative" (Pavel Kroussanov, Sergueï Smirnov et autres). Je ne toucherai pas ici aux idéologies et aux symboliques de ces ouvrages cités ici à titre d'exemples, à leurs motifs clés, aux image du monde qu'ils véhiculent ou à leur traitement des "spécificités nationales" , comme, d'ailleurs, n'y prête pas attention le public artistique qui, démonstrativement enchanté par soi-même, se concentre de son côté sur les questions de la "langue" , du "goût" et du "style" .
Cet article est basé sur une intervention faite dans le cadre d'un séminaire organisé par Birgit Menzel au Département de linguistique et d'études culturelles comparées de l'Université de Mayence à Germersheim (Allemagne). Une version abrégée de ce texte, intitulée "L'expansion de l'habituel" , a été publiée en ukrainien par Andreï Mokrooussov dans la revue Kritika à Kiev.
- [1] Pour plus de détail, cf. Lev Goudkov, Boris Doubine, "Konets 90-kh godov : Zatoukhanie obraztsov" ["La fin des années 1990 : L'effacement des modèles"] in :
Monitoring obchtchestvennogo mneniïa [Monitoring de l'opinion publique] -1(51)/2001, p. 15-30 - [2] Le néologisme" russien" , en train de devenir la norme dans la communauté des russisants francophones, est ici utilisé pour faire référence à tous les citoyens de la Russie, qu'il soient ou non Russes par leur identité ethnique. [Note du traducteur]
- [3] Cf. les articles "tchétchènes" de Lev Goudkov dans
NZ – 5/2000 et 2/2001 et les textes qui suivent le dernier de ces articles. - [4] Cf. Boris Doubine, "O privytchnom i tchrezvytchaïnom" [De l'habituel et de l'extraordinaire], in :
NZ -5/2000, p. 4-10 - [5] Pour plus de détail cf. Lev Goudkov, Boris Dubin, "Obchtchestvo telezriteleï : massy i massovye kommunikacii v Rossii konca 90-kh godov" [Une société de téléspectateurs : les masses et les communications de masse dans la Russie de la fin des années 1990], in :
Monitoring obchtchestvennogo mneniïa [Monitoring de l'opinion publique], -2/2001, p. 31-45 - [6] c'est-à-dire à Moscou ou, dans certains cas, à Saint-Pétersbourg [Note du traducteur]
- [7] Gi Debor [Guy Debord],
Obchtchestvo spektaklia [La Société du Spectacle], Moscou, 2000 - [8] Rappelons que c'est ce qui, parmi d'autres, avait fait la réputation du jeune Eltsine, ce qui provoqua à l'époque ce qui paraît avoir été le premier traitement du populisme par la presse de la Perestroïka. Plus généralement, de telles figures populistes accompagnent constamment l'histoire moderne de la Russie et l'histoire soviétique et sont copieusement présentes dans la littérature et l'art russiens (toute la gamme de héros qui court de "l'avocat du peuple" Doubrovski jusqu'à l'inspecteur général gogolien, dont on trouve facilement des résurgences plus tardives, par exemple, chez Andreï Platonov, Panteleïmon Romanov, Sergueï Zaïaïtski ou encore Mikhail Zochtchenko).
- [9] KVN ="Club des joyeux et ingénieux" , un jeu télévisé ou de société dans le cadre duquel des groupes d'amateurs écrivent et jouent des scènes humoristiques ou parodiques [Note du traducteur]
- [10] jeu de questions et de réponses sur un thème quelconque [Note du traducteur]
- [11] Dans ce contexte, il serait intéressant d'interpréter le comportement des téléspectateurs selon le modèle des supporter sportifs ou des touristes, en analysant comment, à chaque fois, des mesures spéciales sont employés pour construire une distance symbolique entre le spectateur et "l'objet" .
- [12] La sociologie s'intéresse plus à ces fonctions du symbole comme moyen d'organisation "interne" des représentations collectives, à sa corrélation avec les valeurs des acteurs, qu'avec la "réalité" empirique. Dans la terminologie du fonctionnalisme structurel, c'est ce qui distingue les symboles expressifs (ou les aspects expressifs des symboles) des symboles cognitifs.
- [13] Sur la construction de l'acte même de regarder la télévision et son caractère collectif (le caractère de la collectivité qui est ainsi créée), cf. David Morley, "Television : Not so much a visual medium, more a visible object" , in:
Visual culture , London ; N.Y., 1990 ;The female gaze : Women as viewers of popular culture . Seattle, 1989 - [14] Le protagoniste de "L'inspecteur général" de Gogol, un imposteur qui fait tourner la tête aux notables d'une ville de province. [Note du traducteur]
- [15] Un terme d'Oswald Spengler, qui a joui d'une grande popularité dans la Russie des années 1990. Il désigne une société ou civilisation qui copie les attributs externes de tel ou tel phénomène provenant d'une autre société, mais sans intégrer ses structures sous-jacentes. [Note du traducteur]
- [16] Cf. sur ce point les articles suivants de Youri Levada : 1. "Faktory i fantomy obchtchestvennogo doveriïa" [Les facteurs et les fantômes de la confiance sociale], in :
Ekonomitcheskie i sotsial'nye peremeny : Monitoring obchtchestvennogo mneniïa [Le changement économique et social : monitoring de l'opinion publique] -5/1996, p. 7-12 ; 2. "Mekhanizmy i funktsii obchtchestvennogo doveriïa" [Les mécanismes et les fonctions de la confiance sociale], in :Monitoring obchtchestvennogo mneniïa [Monitoring de l'opinion publique], -3/2001, p. 7-12.
Published 2002-11-08
Original in Russian
Translation by Mischa Gabowitsch
Contributed by Neprikosnovennij Zapas (NZ)
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